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dAf 91


TYMULA Sophie

L'art solutréen du Roc de Sers (Charente)

Gisement clé de l’art paléolithique, le site d’habitat solutréen du Roc de Sers et le dispositif pariétal sculpté qui le caractérise sont présentés selon une approche scientifique exigeante.

Au-delà de la relation forme-support, qui trouvera son plein développement au Magdalénien, et de normes gestuelles issues d’une transmission contrôlée des procédés techniques de la sculpture, l’expression artistique et symbolique, replacée dans son contexte techno -économique et socio-culturel, s’enrichit ici d’innovations originales : constructions complexes, art du contour et maîtrise des ombres créent des effets visuels suggérant les volumes et une traduction de la perspective. Cette maîtrise de la troisième dimension, avancée considérable dans l’art pariétal, conjugue représentations figuratives, mais aussi composites, non conventionnelles, voire abstraites, reflets d’une société où s’affirme le concept de régionalisation.

Résumé court

Résumé long

Première partie : Le site d’habitat solutréen


1 Cadre géographique et configuration du site d’habitat

Aux confins du département de la Charente, le site du Roc de Sers occupe une position centrale par rapport aux deux autres sites charentais d’art paléolithique : la grotte du Placard et l’abri de la Chaire à Calvin. Outre des facteurs culturels qui ont dû entrer en compte dans le choix de l’emplacement et du mode d’habitat, le déterminisme du milieu semble avoir été le premier critère de choix pour cette portion de la vallée du Roc exposée au sud. Le gisement se compose d’un ensemble de deux grottes : grotte de la Vierge et grotte du Roc, séparées par une ligne de falaises calcaires du Turonien supérieur. D’orientation générale sud-est, le site est protégé des vents dominants qui soufflent de l’ouest. Les plates-formes subhorizontales et les nivellements naturels, protégés par l’auvent des grottes et les toits des abris, réunissaient toutes les conditions pour une occupation prolongée de cette partie de la vallée au cours du dernier maximum glaciaire. La composante climatique ne conditionna sans doute qu’en partie le choix des groupes solutréens. L’accessibilité aux ressources était vraisemblablement un autre facteur déterminant. La circulation était aisée entre les abris et la vallée car les talus sont peu inclinés. La rivière était facilement accessible, mais assez éloignée pour ne pas présenter un danger lors des crues. Les plates-formes des grottes et abris permettaient d’observer le passage du gibier et probablement ses migrations dans cette voie de pénétration. Enfin, par sa position géographique, le site est proche des gîtes de matières premières siliceuses et cet emplacement stratégique dans l’environnement semble bien avoir constitué un des facteurs qui ont conditionné l’approvisionnement en matériaux lithiques. Les déplacements suivaient les voies de communication naturelles que sont les vallées de l’Échelle, de la Tardoire, de la Charente et de la Vienne, et devaient recouper transversalement le réseau fluviatile.

L’ensemble des données paléoenvironnementales, géomorphologiques et palethnologiques réunies dans ce chapitre permet d’appréhender la configuration architecturale naturelle du site et les comportements qui ont prévalu à son emplacement dans la vallée. Le site a été classé monument historique en 1979.


2 Historique des recherches (1907-1998)

Les premières recherches à finalité archéologique au Roc de Sers remontent à 1907, lorsque C. Bertranet effectua un sondage à l’entrée de la grotte du Roc. Mais ce sont les travaux du Dr Léon Henri-Martin qui ont fait la renommée du site, déjà amorcée par les résultats obtenus par A. Favraud, qui découvrit, dans cette grotte, une importante couche aurignacienne surmontée d’un niveau solutréen. Cette stratigraphie fournit alors à H. Breuil l’un des arguments qui lui permirent de prouver la succession Aurignacien-Solutréen.

Trois campagnes de fouilles (1927-1929) auront suffi au Dr Henri-Martin pour extraire la plus importante série de fragments sculptés provenant d’une frise attribuée au Solutréen supérieur. Une seule campagne de fouilles (1951) permettra ensuite à G. Henri-Martin et R. Lantier d’achever ces découvertes avec une vision nouvelle de l’archéologie. Enfin, s’appuyant sur la datation fiable de cet ensemble sculpté, A. Leroi-Gourhan (1965) construira sa définition du « style IV » à partir de ce modèle significatif. Soixante ans après leur découverte, l’étude des formes sculptées du Roc de Sers et la révision des données anciennes concernant leur contexte chronostratigraphique ont été entreprises. L’histoire de ces recherches est consignée sous la forme d’un tableau synthétique établi principalement d’après les documents de fouilles rédigés par le Dr Henri-Martin.


3 L’habitat et le dispositif pariétal : cadre chronostratigraphique et palethnologique

Les faits archéologiques sont définis ici tels qu’ils s’offrent à l’observation in situ et dans leur cadre de conservation actuel, et tels qu’ils ont été enregistrés au cours des fouilles du gisement et au moment de la découverte des éléments sculptés.

Cette approche conduit à mettre en valeur l’unité techno-économique du site d’habitat, qui s’inscrit dans les modèles du Solutréen supérieur. Elle permet aussi de tenter une reconstitution de l’architecture naturelle du site et de caractériser l’espace pariétal. Ainsi, d’un point de vue topographique, le développement de la frise peut être estimé à une dizaine de mètres environ. Elle surplombait la plate-forme de l’abri-sous-roche intermédiaire vers l’est et le talus sous-jacent à la grotte du Roc vers l’ouest.

Enfin, par la prise en compte de cinq matériels archéologiques fondamentaux : industrie lithique, industrie sur matières dures animales, art mobilier, parure et faune, est envisagée une reconstitution dynamique des relations spatio-temporelles entre les trois unités d’habitation (talus sous-jacent à la grotte du Roc, plate-forme de l’abri-sous-roche intermédiaire et talus sous-jacent à la grotte de la Vierge). Les informations apportées par deux datations 14C tendent à confirmer l’existence, antérieurement à l’effondrement du surplomb rocheux, d’au moins quatre phases d’occupation de deux des trois unités d’habitation. Ces phases sont directement corrélées aux comportements socioculturels des groupes solutréens.


Seconde partie : Le dispositif pariétal


4 Méthodologie appliquée

La caractérisation des processus techniques et des conventions graphiques mis en œuvre par les sculpteurs solutréens dans la mise en place du dispositif pariétal exigent une démarche analytique linéaire faisant intervenir des moyens interdisciplinaires d’observation et d’enregistrement des données. Ces procédés analytiques contribuent également à la recontextualisation de l’espace sculptural dans l’espace physique réel du site d’habitat.


5 Inventaire descriptif et analytique des représentations

Les 14 fragments sculptés, gravés et peints recueillis sur la plate-forme de l’abri-sous-roche intermédiaire et dans le talus sous-jacent à la grotte du Roc sont décrits dans l’ordre de leur découverte en respectant la désignation alphabétique établie par le Dr Henri-Martin. Le dénombrement final des unités graphiques abouti à : 27 figures animales, 10 tracés indéterminés, 4 figures animales indéterminables, 2 humains, 5 signes peints et 3 anneaux, soit un total de 51.

La tendance à l’expression réaliste des animaux et des humains a justifié la généralisation d’une approche anatomique, aussi bien pour les représentations complètes que pour les figurations partielles ou réduites à des segments. Cette étude anatomique détaillée conduit à une classification zoologique qui permet de situer le rapport entre les représentations et la faune effectivement présente dans la région, et celle qui fut chassée et consommée par les Solutréens de la vallée du Roc. Pour l’ensemble de la frise, huit types d’animaux ont été identifiés, puis classés au niveau de l’espèce pour certains, du genre et de la famille pour d’autres.

À l’exception des figures composites spécifiques au Roc de Sers et uniques dans l’art paléolithique (Bison-Sanglier et Ovibos-Bison), les figurations participent du fonds commun. Le Cheval et le Bouquetin sont les espèces les mieux représentées quantitativement et cette réalité numérique reflète l’organisation particulière de la composition. Le thème Bison existe dans les deux ensembles et sa liaison avec les espèces dominantes donne les fondements de la construction symbolique du dispositif pariétal, où l’homme, non dénué d’une expression bestialisée, n’est pas totalement exclu, de même que la symbolique abstraite, suggérée par l’association exceptionnelle d’un signe de type 4 (alignement de 5 points) à un cheval.

Cette approche s’est avérée essentielle pour la détermination des conventions graphiques spécifiques au dispositif pariétal et leurs déclinaisons.


6 Les procédés techniques de la sculpture pariétale solutréenne

Une attention particulière est portée ici aux caractères techniques qui contribuent à l’homogénéité culturelle du dispositif pariétal. L’analyse diachronique développée à partir des recherches effectuées sur les systèmes technologiques des productions sculptées aurignaciennes, gravettiennes et magdaléniennes, révèle la transmission contrôlée des procédés techniques adoptés par les sculpteurs solutréens. Cependant, si des règles techniques établies dès l’Aurignacien constituent un fonds technologique dont la pérennité est assurée par une codification des normes gestuelles, la part de l’innovation technologique de la société solutréenne a été la plus forte au cours du Paléolithique supérieur. Pour la première fois, et en raison du rôle éminemment complexe du support, il convient de parler véritablement de sculpture pariétale. La reconstitution de la chaîne technique de la frise du Roc de Sers conduit à dégager des solutions technologiques originales, qu’il convient de mettre en rapport avec l’intégration du support à l’œuvre. Ces nouveaux procédés, que sont le haut-relief, le demi-relief, le relief par réserve et la retaille, attestent qu’à partir du Solutréen, la distribution des ombres propres et l’incidence des ombres portées représentent indéniablement une part importante et innovante de la composition, la lumière ayant été délibérément utilisée comme élément plastique. S’agissant de la retaille des sculptures, l’analyse technologique des différents tracés a montré que celle-ci fut toujours partielle et au moins trois séquences dans la mise en place du dispositif pariétal peuvent être envisagées.


7 Caractérisation de l’art sculpté solutréen du Roc de Sers ; approche chronoculturelle

L’accès à un haut degré de technicité a libéré le sculpteur solutréen des contraintes matérielles, en permettant un meilleur contrôle des séquences gestuelles, et a contribué ainsi à la mise en place de conventions stylistiques significatives de l’unité technostylistique du dispositif pariétal et de l’homogénéité culturelle du « sanctuaire ». Ces conventions graphiques et l’analyse des constructions symboliques du dispositif pariétal sont décrites dans ce chapitre.

Au nombre de six, les conventions graphiques appliquées à chacun des thèmes constituent le dernier référent chronoculturel de cette identité symbolique solutréenne. Enrichies des données techniques et chronostratigraphiques, elles contribuent à établir un cadre référentiel fondamental pour la définition de l’art pariétal du Solutréen supérieur. S’il existe quelques convergences graphiques avec les productions sculptées attribuées à l’Aurignacien et au Gravettien, comme le profil absolu ou la minimalisation du remplissage interne, la plupart des conventions appliquées à la mise en place de la composition traduisent une véritable transformation de l’expression graphique. Ces changements conceptuels sont particulièrement bien établis par la technique d’expression qu’est la sculpture, qui synthétise et réunit les codes graphiques en une structure homogène et de faible extension.

La recherche constante d’une traduction de la perspective et du mouvement des volumes dans l’espace est à l’origine des schémas de construction des figures. En mettant en évidence les solutions graphiques, les effets visuels et les partis de construction complexes, témoignant d’une connaissance très précise des modèles, les Solutréens sont parvenus à transgresser certaines contraintes optiques. Ils ont ainsi accédé à une maîtrise de la troisième dimension et à une assimilation perspective du support. Ces procédés représentent une avancée considérable dans le domaine de la sculpture pariétale.


8 Conclusions

Les résultats de cette étude permettent de conclure que le site d’habitat du Roc de Sers est dorénavant un gisement clé pour la mise en place des cadres référentiels de l’art paléolithique. Les données réunies et réinsérées dans le cadre contextuel du Solutréen supérieur contribuent largement à la connaissance des comportements socioculturels des groupes solutréens de la vallée du Roc. Elles renouvellent également la perception de l’art en relation avec l’habitat et fournissent les termes de comparaison avec les sites solutréens franco-ibériques. Enfin, elles confirment l’intérêt et l’importance de l’intégration de l’art à des cultures déterminées par des systèmes techno-économiques complexes et tendent à mettre en valeur les rapports entre art et société tout en renforçant le concept de régionalisation.

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