dAf 90
LOCHT Jean-Luc (éd.)
Bettencourt-Saint-Ouen (Somme)
Cinq occupations paléolithiques au début de la dernière glaciation
Gisement de plein air du Paléolithique moyen du nord de la France, vraisemblablement une halte de chasseurs dont ont été reconnues cinq phases d'occupation qui se sont succédé sur près de 40 000 ans, le site de Bettencourt-Saint-Ouen révèle des données fondamentales pour la connaissance du mode de vie des populations humaines et sur l'évolution de leur environnement au cours de la dernière période glaciaire (de l'interglaciaire de l'Éemien au pléniglaciaire inférieur du Weichsélien). Fait remarquable, la répartition spatiale des vestiges, la technologie et la typologie de l'outillage lithique montrent une pérennité de 112 000 à 68 000 BP des systèmes de production et des traditions culturelles.
Résumé court
Résumé long
Le site de Bettencourt-Saint-Ouen est situé dans le bassin de la Somme, à l'ouest de la grande-zone loessique européenne. Il se trouve dans une vallée sèche qui correspond à une morphologie typique de ce bassin, caractérisée par l'opposition entre un versant crayeux abrupt exposé à l'ouest-nord- ouest et un versant limoneux en pente douce exposé à l'est. Cette topographie est propice à l'enregistrement d'une séquence limoneuse bien développée, favorable à la conservation de niveaux préhistoriques enfouis en profondeur. La fouille, d'une durée de 5 mois, s'est déroulée du 20 février au 15 juillet 1995.Le gisement est divisé en trois secteurs séparés par des vallons fossiles d'érosion qui ont entaillé le complexe de sols humifères. La superficie fouillée s'élève à 866 m2.
L'étude stratigraphique, sédimentologique et paléopédologique de la séquence de Bettencourt, couplée à une étude palynologique et à une série de datations TL-IRSL sur sédiment et ESR-U/Th sur dents, a débouché sur la mise en évidence d'une séquence pédostratigraphique complexe intégrant une succession unique de cinq niveaux paléolithiques (N3b, N3a, N2b, N2a et N1) au cours du Début-Glaciaire weichsélien, période de transition complexe entre la fin de l'interglaciaire éemien et le Pléniglaciaire inférieur du Weichsélien, soit entre 112 000 BP et 68 000 BP.
D'après sa position stratigraphique, le plus ancien des cinq niveaux paléolithiques (N3b) est contemporain du début de la phase de péjoration climatique postérieure à l'Éemien (stade de Herning). À ce jour, il s'agit de la - seule occupation en place trouvée sur un gisement de plein air du nord de la France contemporaine du stade isotopique Sd. Il s'agit d'une industrie dans laquelle des systèmes techniques de production lithique variés (débitage Levallois, discoïde, laminaire...) coexistent. A l'intérieur de chacune de ces chaînes opératoires, les schémas productifs démontrent une grande souplesse technique. Cette composition techno-typologique apparaît originale dans le tableau du Paléolithique moyen du Début-Glaciaire weichsélien. L'analyse de la répartition spatiale des vestiges et de leurs remontages démontre une production locale des supports.
Contemporain d'une stabilisation de l'environnement avec développement d'un premier sol gris forestier débutant vers 105 ka avec l'interstade de Børup, le niveau N3a n'est représenté que par un petit poste de débitage, ainsi qu'une quarantaine d'artefacts. Un remontage presque complet met en évidence une production laminaire selon un mode opératoire direct bipolaire.
Après une nouvelle dégradation climatique, lors du stade de Rederstall (Sb) vers 85 ka, les niveaux N2a et N2b s'intègrent dans une séquence de dépôts colluviaux dans laquelle se développe un deuxième sol gris forestier, dans des conditions environnementales très proches de celles qui prévalaient à la fin du colmatage de la dépression. Cette phase de forêt-steppe est contemporaine d'un interstade à dominante tempérée continentale à gel saisonnier profond, corrélable avec l'interstade d'Odderade (5a), entre 75 et 85 ka environ.
Le niveau principal (N2b) est le plus riche et le plus dense. Il est omniprésent dans les-trois secteurs de l'aire de fouille. Situé à la base du sol gris forestier, il est attribué au stade isotopique Sa. En l'absence de corrélation stratigraphique entre les trois zones de l'aire de fouille, la contemporanéité des secteurs 1 et 2 d'une part, et du secteur 3 de l'autre, est probable, mais non certaine.
Si l'on compare le matériel provenant de chacune des trois :zones, le secteur 3 est différent des deux autres, qui apparaissent assez semblables quant à leur composition technologique et typologique. Dans les secteurs 1 et 2, les chaînes-opératoires dominantes sont le débitage Levallois et surtout le débitage laminaire qui s'expriment selon des modalités de production assez variées. Dans le secteur 3, les activités de taille sont principalement axées vers la production de lames et de pointes selon un débitage Levallois unipolaire convergent.
La présence de restes osseux dans les gisements du Paléolithique moyen de plein air d'Europe occidentale est très rare en contexte loessique. Deux espèces sont représentées, le Cheval et l'Aurochs. Leur présence témoigne d'un environnement ouvert et continental au début du stade isotopique Sa. Retrouvés dans le secteur 3, dans une position stratigraphique identique à celle du niveau N2b, ces restes sont associés à une industrie lithique originale qui a produit des lames, des pointes et des éclats selon des schémas variés. La relation entre ces systèmes productifs et l'exploitation de la grande faune a été étudiée par le biais d'une étude tracéologique.
Cette dernière a démontré un important travail du bois et a permis d'identifier de nombreuses traces de boucherie, pour lesquelles les pointes Levallois ont été produites. Dans le secteur 2, mais surtout dans le 3, ces activités semblent se concentrer en périphérie des amas de débitage et dessinent des aires d'activités spécifiques, parfois dans des zones pauvres en artefacts lithiques. Ces zones et les amas sont mis en relation par le biais des remontages, qui ont démontré des prélèvements d'artefacts au sein des postes de taille et des déplacements vers les zones périphériques. L'ensemble de ces données permet d'entrevoir une structuration cohérente d'une halte de chasseurs du Paléolithique moyen. D'après les données géologiques, le niveau N2a est contemporain du stade isotopique Sa. Il n'a pu être identifié que sur quelques mètres carrés dans le secteur 3. Le faible matériel dont il est composé est identique à celui du niveau N2b, axé vers la production de pointes et de lames selon un débitage' unipolaire convergent, ce qui lui confère un profil technologique également similaire à celui du niveau N2b.
Enfin, la dernière occupation du gisement, le niveau N1, a été retrouvée à l'intérieur d'un sol isohumique de type steppique correspondant au premier des trois sols steppiques (552; stade isotopique Sa) du stratotype de Saint-Sauflieu, qui évoque un environnement ouvert, froid et sec. D'un point de vue chronologique, ces sols marquent la fin du Wejchsélien ancien et sont datés entre 72 000 et 68 000 BP. L'industrie lithique est composée de plusieurs schémas de production (lames, pointes et éclats) et ne diffère pas fondamentalement de celle des occupations antérieures.
D'un point de vue paléoenvironnemental, le site de Bettencourt-Saint-Ouen livre des données fondamentales pour la connaissance du Début Glaçiaire weichsélien. Les industries lithiques montrent quant à elles une pérennité dans les différents systèmes de production qui répondent aux mêmes besoins pendant près de 40 000 ans. Cette observation démontre le poids des traditions culturelles face aux modifications de l'environnement.