dAf 89
CATTEDDU Isabelle (éd.)
Les habitats carolingiens de Montours et La Chapelle-Saint-Aubert (Ille-et-Vilaine)
Quatre sites ruraux du haut Moyen Âge ont été fouillés dans la région de Fougères lors des opérations d'archéologie préventive conduites de 1995 à 1997 sur le tracé de l'autoroute des estuaires (A84). La contemporanéité de ces gisements a conduit, d'emblée, à harmoniser les problématiques et à accorder une part importante à l'approche paléoenvironnementale ainsi qu'à l'analyse du mobilier céramique. L'étude des trois ensembles d'habitats et d'un gué carolingiens laisse entrevoir une gestion organisée et dynamique des terroirs environnants (parcellaire, réseaux fossoyés, chemins, aménagement d'un fond de vallon tourbeux...) qui ont été structurés et exploités entre le VIIe et le Xe s.
Parallèlement à la contribution que cette synthèse apporte à la connaissance de l'habitat et du mode de vie dans les campagnes bretonnes au haut Moyen Âge, domaine encore peu abordé par l'archéologie, les données bioarchéologiques précisent l'impact des activités agro-pastorales sur l'évolution du milieu végétal et du paysage.
Résumé court
Résumé long
1. Introduction
Trois habitats du haut Moyen Âge ont été fouillés sur une même commune au cours des opérations préventives réalisées. à Montours, sur l'autoroute des estuaires (A84) reliant Rennes à Avranches. Un quatrième site, répondant aux mêmes problématiques, se situe plus au sud sur la commune de La Chapelle- Saint-Aubert. Les résultats présentés ici enrichissent des données archéologiques encore peu nombreuses pour le haut Moyen Âge en Ille-et-Vilaine. L'étude de ces habitats ruraux, carolingiens, laisse entrevoir une gestion structurée et dynamique de l'environnement, qui a été analysé avec le concours d'une équipe de paléoenvironnementalistes. Ainsi, le fond de vallon tourbeux qui sépare les sites a fourni de précieuses données sur l'évolution de la végétation.
2. Montours / le Teilleul
Site le plus important, il se caractérise par un habitat réparti sur des parcelles rectangulaires régulières reliées les unes aux autres par des passages. Cet habitat a connu une extension vers le N-E. Transformations et réaménagements des parcelles semblent liés à des changements. ponctuels d'activités. Les structures témoignent d'activités spécifiques des habitats ruraux carolingiens (stockage, cuisson, forge) et de spécialisation de certains secteurs. Les bâtiments présentent des techniques de construction diverses. Le mobilier céramique, plus abondant que sur les autres sites, est daté entre les VIIIe et Xe s. Les analyses carpologiques confirment l'éventail habituel des espèces cultivées au haut Moyen Âge, au premier rang desquelles l'avoine, puis le seigle, le blé tendre, l'orge vêtue et le lin.
3. La zone humide de Louvaquint / Le Teilleul
Les gisements de Louvaquint et du Teilleul sont séparés par un vallon traversé par deux ruisseaux que relie un gué empierré utilisé aux époques mérovingienne et carolingienne. Sur la rive droite du Teilleul, ce gué rejoint un chemin conduisant au site du même nom. Plusieurs aménagements en bordure. de ce gué, dont des éléments en bois, et la qualité de sa propre construction témoignent d'une bonne gestion de ce fond de vallon tourbeux. Les premières études polliniques permettent de suivre l'évolution de la végétation dans ce secteur.
4. Montours / Louvaquint
Ce site, où subsistent essentiellement des réseaux fossoyés, révèle une occupation discontinue de la Protohistoire à nos jours. Le haut Moyen Âge (VIIe-VIIIe s.) est connu par le mobilier céramique découvert dans des fossés et par quelques structures appartenant à un habitat situé légèrement plus à l'est. Le réseau fossoyé du haut Moyen Âge se raccorde parfaitement à celui découvert au Teilleul.
5. Montours / La Talvassais
Cet habitat, délimité au nord et à l'est par un chemin creux, se situe à environ 800 m au sud de Louvaquint et à 1000 m du Teilleul dont il semble, en partie, contemporain. Si les fonctions dé certains secteurs ont pu être déterminées (forge, fours, structures de stockage), seule une partie d'un gisement peut-être plus important a été appréhendée. À l'intérieur des parcelles délimitées par des fossés, l'occupation se caractérise par J'alternance de zones à forte et à faible concentration de vestiges. Les structures de combustion sont un peu à l'écart, dans un secteur plus dégagé. Des fosses, probablement liées à l'extraction de matériaux nécessaires aux constructions et aux aménagements des sols (limon, arène granitique), sont davantage présentes dans la partie sud du site.
6. La Chapelle-Saint-Aubert / La Chaîne
Sur la commune de La Chapelle-Saint- Aubert, ce site est un petit habitat rural carolingien au mobilier peu abondant mais homogène dont l'étude tend à définir une occupation plutôt courte. Les comblements des structures sont rapides et aucune trace d'artisanat ni de structures de stockage n'a été relevée dans les limites de l'emprise. Un bâtiment léger et quelques foyers constituent les éléments les plus caractéristiques de l'occupation. Comme à Louvaquint, le site présente des témoins plus anciens qui sont ici des structures gallo-romaines apparaissant au nord du gisement.
7. Le mobilier archéologique
Dans une région où la céramique du haut Moyen Âge est encore mal connue, ce corpus, propre à des sites de consommation, offre un potentiel considérable malgré la faible quantité de l'échantillonnage. Il présente quelques similitudes avec les productions des ateliers de potiers voisins (Guipel et Trans), celui des habitats de Janzé et Tinténiac en Ille-et- Vilaine, ainsi qu'avec certains sites de Normandie, datés entre les VIIIe et Xe s.
8. Synthèse
Répartition des structures, modifications dans l'aménagement ou condamnation de certains passages et agrandissements de certaines parcelles sont autant de paramètres permettant de reconnaître très clairement l'évolution de l'organisation des sites fouillés. On assiste ainsi, au Teilleul, à un développement de l'habitat qui associe la création de nouvelles unités et l'agrandissement de parcelles, correspondant à l'extension maximale du site. La trame structurant les gisements du Teilleul et de Louvaquint restera en usage jusqu'à nos jours. Parallèlement à l'étude de l'habitat rural, une attention particulière a été accordée à celle du paysage: notamment, ses aménagements successifs (parcellaires et chemins) et les traces des pratiques agro-pastorales. Les résultats bio-archéologiques ont utilement complété les données archéologiques.
La tourbification des zones humides débute à la fin du Néolithique ou au début dé l'âge du Bronze. Durant la Protohistoire, le milieu est déjà marqué par l'occupation humaine, comme le montrent l'état du milieu forestier régional et la présence des premiers pollens de plantes herbacées rudérales. Toutefois, il faut attendre l'âge du Fer pour voir l'arrivée des premiers indicateurs d'une céréaliculture discrète. Depuis l'âge du Bronze et jusqu'à la fin de l'époque gallo-romaine, le milieu forestier (chênaie mixte dense) est localement défriché et accueille de nouvelles espèces: bouleau et noisetier. Les fonds de vallons sont colonisés par des aulnaies. Dès la fin de l'époque mérovingienne, le site de Louvaquint semble à nouveau occupé. Au moment de l'installation du gué et par la suite, on assiste à une importante modification du milieu naturel. Les taillis humides du fond de vallée régressent considérablement: on passe d'un milieu dense forestier à un taillis ouvert. La chênaie, probablement installée en partie sur le plateau, connaît des défrichements et la création de clairières.
L'époque carolingienne semble le moment privilégié de l'occupation de ce secteur. Cette période d'intense activité agricole est suivie d'une nette déprise et, au Xe s., date de l'abandon du site, d'une recrudescence des taillis humides dans le vallon. Aucun document d'archives ni aucune source archéologique n'apporte de précision sur le déplacement de cet habitat dans le courant du Xe s.
Les diagrammes polliniques montrent par la suite (vers les XVIe-XVIIe s. ?) un retour à un véritable paysage agraire avec, localement, une expansion du chêne peut-être en liaison avec le développement du bocage.
Les fouilles menées à Montours ont révélé des éléments de rupture et de continuité de l'occupation dans ce secteur, conduisant à soulever la question de la coexistence des habitats ruraux. Même si des interrogations subsistent, ces résultats constituent une avancée importante pour la connaissance des établissements paysans bretons du haut Moyen Âge, encore peu étudiés.