dAf 87
BOUIRON Marc (éd.)
Marseille, du Lacydon au faubourg Sainte-Catherine (Ve s. av. J-C-XVIIIe s.)
Les fouilles de la place du Général-de-Gaulle
Les récentes opérations d'archéologie préventive ont profondément renouvelé la connaissance du centre ancien de Marseille et des quartiers suburbains peu à peu intégrés à la cité. Ainsi, les fouilles dont rend compte cet ouvrage, réalisées en 1992-1993 à proximité du Vieux-Port et de la Canebière, ont-elles révélé quantité d'informations inédites sur les aménagements du rivage depuis le IVe s. av. J.‑C. jusqu'à l'installation de salines au haut Moyen Âge, puis sur la mise en place du paysage périurbain au‑delà de la fortification du Plan Fourmiguier. Liés à la fondation d'édifices comme l'hôpital du Saint‑Sépulcre, plusieurs îlots constituent peu à peu le faubourg Sainte‑Catherine, à caractère essentiellement agricole, qui est totalement rasé vers 1360. Intégré à la ville en 1670, cet espace se reconstruit au XVIIIe s. après la création de la rue Paradis. Le nouvel îlot est démoli au début du XIXe s. pour la création de l'actuelle place du Général‑de‑Gaulle, élément structurant de l'urbanisme moderne de Marseille.
Résumé court
Résumé long
Introduction
La fouille archéologique de la place du Général-de-Gaulle, préalable à la construction d’un parking souterrain, a porté sur 2 400 m2 au cœur de la ville de Marseille. Le fait que cette zone n’ait pas subi de fouille récente a permis de mettre au jour des vestiges importants des époques médiévale et moderne, venant se superposer à des aménagements antiques.
1 Transformations de la frange littorale de l’âge du Bronze au haut Moyen Âge
À la fin de la Préhistoire, le site correspond à une zone marécageuse que les Grecs ne tardent pas à assécher, deux siècles seulement après la fondation de la cité phocéenne. Le déversement de terre et de branchages près de 200 amphores constitue un aménagement très proche de celui qui a été retrouvé au Jardin des Vestiges, au nord du bassin d’eau douce. Il s’agit sans doute de travaux liés à la création d’une voie destinée à longer le plan d’eau du Vieux-Port. Un hiatus sépare ces niveaux des vestiges de l’époque romaine. Une grande plate-forme (une aire de déchargement ?) est alors installée en fond de port. Coupée par un petit caniveau d’orientation N-S, elle est bordée au nord par un canal ayant peut-être servi à l’accostage de bateaux de faible tonnage. Cet ensemble n’est abandonné qu’à la fin de l’Antiquité (un fragment de bateau du Bas-Empire en remploi en atteste), sans doute du fait d’une remontée des eaux. Au cours des Ve et VIe s., le littoral évolue à nouveau avec l’apparition d’une plage. À la fin du VIe s., l’ensemble de la zone est arasé, sans doute pour l’installation de salines. Les niveaux archéologiques conservés semblent correspondre à la base de tables salantes. Les siècles suivants n’ont pas laissé de traces.
2 L’urbanisation progressive
Une transformation d’importance a lieu à la fin du XIIe s. : une large voie, encadrée de fossés de drainage et bordée par un ruisseau artificiel, est tracée sur l’emprise des salines abandonnées. C’est le prélude à la création d’un faubourg de la Marseille médiévale. Plusieurs bâtiments prennent place le long de cet axe de circulation principal, qui relie la cité à son terroir méridional. Au S-O, l’hôpital du Saint-Sépulcre est organisé autour d’un grand bâtiment d’accueil du début du XIIIe s. auquel sont adjoints, quelques décennies plus tard, d’autres bâtiments occupant la totalité d’un îlot de forme triangulaire. À l’est de la voie, un vaste terrain est morcelé progressivement avec en particulier la création d’une tannerie vers le milieu du XIIIe s.
3 Le faubourg Sainte-Catherine dans la première moitié du XIVe s.
À la fin du XIIIe s., tous les emplacements libres sont occupés par des maisons, y compris sur l’emprise de l’ancien hôpital alors disparu. C’est à ce moment qu’a lieu la construction d’une enceinte le long du Plan Fourmiguier (zone comprise entre la voie et la mer) accompagnée du creusement d’un profond fossé. La configuration du faubourg ne change plus jusqu’à sa disparition, vers 1360, devant les menaces que font peser des compagnies militaires démobilisées par la guerre de Cent Ans. Toutes les maisons du faubourg sont alors détruites et leurs matériaux récupérés.
4 De la destruction du faubourg médiéval à la place actuelle
Les nouveaux sièges de la ville au cours du XVIe s. (1524, 1536 et 1591) entraînent de nouvelles transformations des espaces suburbains : la voie principale décline avec la fermeture de la porte de la ville tandis que la fortification est périodiquement remise en état avec en particulier le curage du fossé. Il faut attendre le deuxième quart du XVIIe s. pour voir à nouveau des maisons s’élever. Le processus s’accélère et trouve son aboutissement dans l’agrandissement décidé par Louis XIV. Dès lors, à partir de 1670/1680, le quartier est intégré dans la ville. Des projets longtemps actifs de place Royale empêchent toutefois de vastes transformations. Leur abandon, vers le milieu du XVIIIe s., est suivi d’un réalignement de l’ancienne voie médiévale et de la reconstruction d’un îlot de maisons. Sa destruction, au début du XIXe s., créera la place du Général-de-Gaulle telle que nous la connaissons de nos jours.
5 La vaisselle de la fin du XIIe s. à la fin du XIVe s. Essai de typo-chronologie
L’étude de la céramique médiévale s’intègre dans le contexte archéologique provençal. Le faible nombre de tessons (7 186 dont 2 792 résiduels) ne permet pas d’établir des courbes fines des productions par phase. Toutefois, la qualité et la diversité des céramiques éclairent de façon convaincante la consommation d’un grand port de la Méditerranée, en relation avec l’Espagne, l’Italie, l’Afrique du Nord ou l’Orient. Elles offrent également la possibilité d’aborder l’utilisation de la vaisselle produite dans un autre quartier, Sainte-Barbe, récemment étudié.
6 La céramique moderne
La céramique moderne (8 832 fragments) se prête mieux à une analyse chronologique des productions. Ainsi apparaissent des temps forts (troisième quart du XVIIe s. mais surtout 1720-1790) qui accompagnent des transformations dont l’archéologie nous donne une illustration concrète. L’étude des productions témoigne, comme pour l’époque médiévale, d’un approvisionnement auprès de l’ensemble de la Méditerranée, voire au-delà à partir du XVIIIe s.
7 Le mobilier non céramique
Parmi le mobilier métallique, un ensemble de balles de fronde en plomb, retrouvées à la surface de l’aire portuaire romaine et dans un bâtiment de l’Antiquité tardive, permet de proposer leur usage lors des sièges de la ville à la fin de l’Antiquité. Les monnaies, peu nombreuses, rendent compte en proportion des différentes périodes attestées sur le site. Le reste du mobilier (1 770 fragments) est constitué d’éléments de construction (clous et tiges) mais également d’objets de la vie quotidienne (dés à coudre, fusaïoles…). On notera en particulier la présence de boules en bois du XVIIe s., liées à la proximité du Petit Jeu de Mail. L’ensemble de ce mobilier restitue une vision du quotidien de ce faubourg.
8 Les textes d’archives
L’étude d’archives a considérablement enrichi la compréhension du site. Axée d’abord sur la fortification de la ville, elle s’est ensuite attachée à mieux comprendre l’évolution des terrains situés hors les murs. Deux éléments clés ont permis d’éclairer cette histoire : d’abord l’identification de l’hôpital du Saint-Sépulcre, créé à la fin du XIIe s. et disparu vers 1280 ; ensuite la découverte d’un texte de 1301 mentionnant les possessions d’un seigneur marseillais, Philippe Anselme, au sud de la ville, dans le faubourg de Sainte-Catherine. La correspondance entre les vestiges découverts et les textes a ainsi pu être faite. Pour l’époque moderne, l’étude a surtout permis de comprendre les transformations de l’espace dans les décennies qui suivent l’agrandissement par Louis XIV.
9 Géomorphologie, faune et paléoenvironnement
L’approche géomorphologique a porté sur le déplacement du niveau de la mer au cours des siècles, par confrontation avec les résultats des fouilles de la rive nord du Vieux-Port. La faune, comme les coquillages, a fait l’objet d’une étude s’attachant surtout à retrouver les caractéristiques de l’alimentation, de l’époque médiévale à nos jours. Enfin, l’étude des insectes a permis d’aborder le domaine paléoenvironnemental révélant ainsi un milieu extrêmement anthropisé.
10 Synthèse
Cette étude contribue à redonner vie à un espace important de la cité, situé au sud de celle-ci et à proximité immédiate du port. Son évolution est emblématique de la croissance de Marseille, qui suit le rythme de l’activité économique du port.