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dAf 86


RIETH Éric, CARRIERRE-DESBOIS Catherine et Virginie SERNA

L'épave de Port Berteau II (Charente-Maritime)

Un caboteur fluvio-maritime du haut Moyen Âge et son contexte nautique

Découverte en 1973 dans la Charente, en aval de Saintes et par 7 m de fond, l’épave de Port Berteau II a été fouillée de 1992 à 1997 avec une double problématique reposant sur la mise en relation des vestiges de la coque avec son environnement. Conduite selon les techniques classiques de l’archéologie subaquatique, l’étude de l’épave, de l’étrave à l’étambot, a permis de dresser le «-portrait architectural-» d’un caboteur du début du VIIe s. Long de 14,30 m et bâti à franc---bord «-membrure première-», ce bateau a été construit pour la navigation fluvio---maritime et pouvait transporter une cargaison d’une dizaine de tonnes. L’analyse du milieu fluvial, relevant de ce que l’on pourrait qualifier d’archéologie nautique, a abouti quant à elle à une restitution du paysage naturel contemporain de l’épave. Le caboteur de Port Berteau II est désormais une référence pour l’histoire de la construction à carvel dans le Ponant, uniquement attestée jusqu’alors par des textes du XVe s.

Résumé court

Résumé long

1 Le cadre de la recherche

L’épave de Port Berteau II, reposant par 7 m de fond dans la Charente, a été découverte en 1973. Elle a été localisée à 50 m en aval du site portuaire médiéval et moderne de Port Berteau, lequel se trouve le long de la rive droite de la Charente, en aval de Saintes (Charente-Maritime). Sa fouille (1992-1997) constituait la dernière étape d’un programme de recherche débuté en 1971 et consacré à la batellerie médiévale. Les principales étapes de ce programme portant sur les bateaux mais aussi les aménagements du lit mineur et des berges de la Charente furent la fouille du site portuaire (1971-1973), la prospection-inventaire d’un secteur du fleuve long de 40 km, compris entre Port-d’Envaux, en aval de Saintes, et Dompierre-sur-Charente, en amont (1984-1986), la fouille de l’épave (XIe s.) et du site fluvial d’Orlac (1987-1988) et enfin celle de l’épave et du site fluvial de Port Berteau II. Situés dans une section de la Charente soumise aux effets de la marée, l’épave et le site de Port Berteau II s’inscrivaient dans un contexte fluvio-maritime différent et complémentaire de celui, strictement fluvial, qui avait été étudié lors de la fouille de l’épave et du site d’Orlac.

Sur la base des choix faits lors de l’étude de ce site, la fouille subaquatique de l’épave de Port Berteau II a été envisagée comme celle d’une « structure ouverte » en relation directe avec son environnement fluvial. Dès lors, les vestiges architecturaux de la coque devaient être appréhendés selon les méthodes traditionnelles de l’archéologie navale pour déterminer les différentes caractéristiques techniques du bâtiment, mais également celles, nouvelles, de l’archéologie nautique pour restituer les traits principaux du paysage fluvial médiéval. La stratégie de fouille a été élaborée en fonction de cette double approche en associant, dès la première campagne et d’une façon synchronique, l’étude des vestiges de la coque à celle du site, qui repose sur des observations d’ordre topographique, géo-archéologique, sédimentologique et palynologique.


2 Le site fluvial

De nos jours, la Charente est un fleuve doté de différents aménagements dont le plus important est le barrage de Saint-Savinien situé à 17 km en aval du site. Au niveau de l’épave, la profondeur est aujourd’hui de 7 m. La largeur du lit mineur est d’environ 45 m. Le chenal d’étiage, décentré, se trouve à une dizaine de mètres de la rive gauche, basse et abrupte. La rive droite, au versant escarpé, présente une grève sédimentaire en pente douce. Le profil longitudinal du lit mineur, étudié sur une longueur de 150 m, met en évidence un relief plat, sans accidents topographiques majeurs. Dans l’hypothèse probable d’une hauteur d’eau antérieure à la construction du barrage moderne de Saint-Savinien comprise entre 1,50 m et 2 m, le profil des berges se modifie. La rive gauche, d’anthropisation récente, prend alors l’aspect d’une grève sédimentaire ; celle de droite, en revanche, évolue moins et conserve un tracé doux en glacis. L’hypothèse d’une rive droite pratiquement sans eau jusqu’au centre du lit actuel n’est pas à écarter. Dans ce cadre fluvial recomposé, le lit mineur ancien se situe en rive gauche, où est localisée l’épave.

Compte tenu de la proximité du site portuaire de Port Berteau, une étude du dépôt de céramiques recouvrant l’épave a été réalisée. L’essentiel du mobilier, provenant de la couche de surface formée de sable coquillier, se compose de céramiques régionales identiques à celles trouvées lors de la fouille du site portuaire. Deux ensembles principaux – en raison de leur importance numérique et de leur poids – se détachent : un groupe composé de pièces des XIIIe-XIVe s. et un autre constitué de pièces du XVIIIe s. La majeure partie des céramiques médiévales semble avoir été déposée sur le site de Port Berteau II à la suite de crues. Pour les pièces d’époque moderne, il est très probable qu’elles proviennent, pour une large part, de pertes accidentelles et de pièces défectueuses rejetées à l’eau.

Une autre dimension importante de la connaissance du site fluvial concerne le processus de remplissage et de recouvrement de l’épave. Les coupes stratigraphiques, effectuées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’épave, et les observations sédimentologiques provenant d’une série de carottages (Centre national de Préhistoire, Périgueux) ont fait apparaître en particulier un niveau inférieur, antérieur à celui où est inscrite l’épave. Ce niveau contenait un bois flotté se situant, selon une mesure d’âge au radiocarbone, vers 534 ap. J.-C. Sont apparus également un niveau intermédiaire de crue susceptible d’être associé à la perte du bâtiment et un niveau supérieur marqué par un creusement du remplissage de la coque fracturée. D’origine probablement anthropique, ce creusement pourrait correspondre à une tentative de récupération d’équipement ou de pièces de charpente du bateau.

Au regard des résultats de l’étude du site fluvial, il semblerait que le bâtiment, en hivernage ou en réparation sur la rive droite de la Charente, à proximité du port, ait été emporté par une crue au début du VIIe s. Dans cette hypothèse se pose la question de l’existence d’un lieu de réparation ou d’hivernage antérieur au fonctionnement du port comme point d’embarquement des productions de céramiques issues des ateliers de la région de Saintes.


3 L’épave

L’épave, reposant à l’envers sur le fond de la Charente, a une longueur de 14,60 m et une largeur de 4,80 m. Dans la partie arrière, la coque est conservée en élévation sur une hauteur de près de 1,70 m. Les analyses dendrochronologiques des échantillons de la charpente (laboratoire de Chrono-Écologie, Besançon) ont abouti à une proposition de datation de l’abattage des chênes au cours de l’hiver 599 ap. J.-C., permettant de situer la construction au cours de l’année 600.

La coque, aux extrémités en pointe s’achevant sur une étrave et un étambot, se compose d’un ensemble dense de membrures, d’une série de baux traversants dont les extrémités saillantes sont encastrées dans les flancs, d’un bordé à franc-bord dont les joints sont calfatés avec une étoupe végétale, d’un pont avant et arrière, d’un support d’un (ou de deux) gouvernail latéral, comparable à un bau traversant mais dont chaque branche se prolonge à l’extérieur des flancs, sur une longueur de 1,60 m pour l’une et 1,65 m pour l’autre. Les bordages à franc-bord, sans aucune liaison entre eux, sont assemblés aux membrures par des chevilles en bois et, à l’étrave et à l’étambot, par des clous. Ces caractéristiques architecturales, très différentes de celles des embarcations strictement fluviales – de principe monoxyle ou monoxyle assemblé – qui sont attestés au Moyen Âge dans la Charente, paraissent relever de techniques de construction spécifiquement maritime.


4 Le bâtiment

La restitution architecturale de la carène a abouti à définir une coque partiellement pontée, construite sur quille, de 14,29 m de longueur au plat-bord et 4,80 m de largeur au maître couple. Le déplacement à lège (coque équipée) est de l’ordre de 6,8 t pour un tirant d’eau de 0,36 m et un franc-bord de 0,90 m. Sa capacité de charge a été évaluée à une dizaine de tonnes. Architecturalement, le bâtiment semble se rattacher à un système de construction à franc-bord « membrure première » dans lequel la charpente transversale occupe, tant au niveau de la conception que de la construction, une position centrale.

Par sa datation, elle représente la plus ancienne attestation de ce système de construction dans le contexte du littoral atlantique. Le développement de la construction à carvel au Ponant était jusqu’alors établi, à partir des seules sources écrites, à la seconde moitié du XVe s. ; l’épave de Port Berteau II conduit à une nouvelle lecture de ce phénomène majeur de l’histoire de l’architecture navale médiévale.

Fonctionnellement, le bateau de Port Berteau II, gréé d’une voile carrée d’une surface d’environ 50 m2, peut être rattaché à la famille des caboteurs adaptés à une navigation côtière de proximité et à une navigation fluviale. Il est probable, au demeurant, que cette aire de navigation maritime réduite se superpose à celle où était implanté le chantier naval et d’où provenaient également les végétaux utilisés pour calfater la coque. Le milieu environnemental restitué par l’analyse palynologique tendrait à localiser les lieux d’approvisionnement en bordure d’un estuaire ou le long du littoral.

Dans le contexte régional, marqué par une absence d’ouverture vers la haute mer qui perdurera jusqu’au milieu du XIIe s. lorsque se développera le port de La Rochelle, le caboteur de Port Berteau II, par ses caractéristiques architecturales et fonctionnelles, semble correspondre au moyen de transport maritime et fluvial le plus adapté à des échanges de proximité à l’intérieur d’une « région nautique » limitée à l’ouest par les îles de Ré et d’Oléron et à l’est par les trois voies d’eau reliant la côte à l’arrière-pays : la Sèvre-Niortaise, la Charente et la Seudre.

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