dAf 70
VACHER Stéphane, JÉRÉMIE Sylvie, BRIAND Jérôme
Amérindiens de Sinnamary (Guyane).
Archéologie en forêt équatoriale
Cet ouvrage livre les premiers résultats des recherches sur les occupations amérindiennes du bassin du Sinnamary (1660-220 BP), menées à l'occasion de la construction par Electricité de France du barrage de Petit Saut (Guyane française).
À une approche méthodologique sur le milieu tropical sylvestre et fluvial, succèdent l'étude des sites de plein air et un point sur le phénomène de terra preta et des paléoincendies. Pour la première fois sont proposés un cadre typologique et un vocabulaire appliqués aux séries lithiques et aux sites à polissoir, ainsi qu'une analyse de la céramique selon deux approches complémentaires : détermination des lieux de fabrication à partir de la composition chimique des pâtes, codification des formes et des décors des quelque 22 000 artefacts enregistrés.
Après la publication consacrée à la période coloniale de cette région (dAf 60), ce volume constitue une solide contribution au renouvellement de l'historiographie du plateau des Guyanes.
Résumé court
Résumé long
Introduction
La construction d'un barrage hydroélectrique à Petit Saut sur le moyen Sinnamary a été l'occasion de mettre en place, entre 1990 et 1995, le premier sauvetage archéologique programmé en Guyane française. Les travaux réalisés sur l'emprise du futur lac de retenue du barrage et de l'ouvrage concernent une surface de 310 km2 de forêt équatoriale. Ils sont à l'origine d'une nouvelle étape dans le développement de l'archéologie améridienne du plateau des Guyanes.
1. Approche méthodologique
Lors de la phase de repérage des sites, deux méthodes se sont révélées particulièrement efficaces, malgré les contraintes liées à l'environnement forestier. Il s'agit de la prospection fluviale, consistant en une visite systématique des affleurements rocheux en période d'étiage, et de la prospection pédestre axée sur la recherche d'essouchages formant de nombreux points d'observations du sous-sol. 273 sites (polissoirs et plein air) ont ainsi été découverts. Les prospections subaquatiques et aériennes n'ont pas donné de résultats significatifs. La cartographie au 1/25000 a permis de réaliser une localisation suffisamment précise des sites avant d'entreprendre des sondages manuels sur 52 implantations de plein air et de fouiller, après des décapages mécaniques extensifs, 5 d'entre elles.
2. Sites de plein air
Le choix environnemental d'implantation des sites varie très largement. Ils sont parfois situés en berge mais de manière préférentielle sur les hauteurs. Les zones interfluviales, inexplorées dans le cadre de cette étude, représentent un territoire où le potentiel reste à préciser.
Sur les sites anthropisés, la réalisation de tranchées effectuées à la pelle mécanique a mis en évidence une stratigraphie qui se particularise systématiquement par la présence sous l'humus d'un niveau de terra preta constitué de deux horizons. Si la genèse et l'évolution de ces horizons restent floues, il apparaît cependant que leur mise en place découle de l'anthropisation. Après distinction des anomalies végétales ou animales, aucun paléosol ni structure n'y ont été observés. Après la phase d'abandon des sites, les artefacts migrent dans le sol et le lessivage des éléments constitutifs de la terra preta masquent la présence de structures en uniformisant la teinte du sol. Ces dernières (trous de poteau, fosses avec dépôts céramiques...) ne sont repérables que si les creusements ont atteint le substrat compact. Malgré leur densité sur les sites décapés, aucune organisation spatiale n'a pu être définie.
La reconnaissance, au contact de la terra preta et en stratigraphie, de niveaux de charbon de bois, a permis de mettre en évidence des phases d'incendies naturels de la forêt dues à des périodes de réchauffement climatique. Leur présence pose le problème de la validité des échantillons de charbons de bois prélevés dans les anthropisés et collectés pour les 131 datations 14C réalisées.
Différents jalons chronologiques sont néanmoins apparus: de 10 000 à 8 000 BP et de 6 000 à 4 000 BP pour les périodes de paléoincendies. Quant à la présence amérindienne, elle est attestée au moins de 1 660 BP à 220 BP.
3. Matériel végétal et animal
L'étude anthracologique fournit les premières bases environnementales pour les périodes de paléoincendies et précise la nature de la végétation aux abords des sites lors de leur anthropisation.
L'étude ostéologique a permis l'identification de restes humains et. animaux carbonisés, au sein de structures présentant des dépôts céramiques ou dispersés dans le niveau d'occupation des sites de plein air.
Les objets en bois, peu nombreux, collectés en fond de rivière, sont abordés sous la forme d'un catalogue descriptif (spatules, bois d'arcs, pagaies et axes de fusaïoles).
4. Étude lithique
Elle a pour premier axe l'étude des artefacts découverts in situ ou provenant de fond de rivière. La nature des supports est variée (quartz, quartzite, roche magmatique et roche latéritique) et la spécialisation des produits en fonction de la matière première apparaît nettement.
L'étude des outils percutés-martelés, débités et polis, s'inscrit dans la perspective de la mise en place d'un répertoire descriptif à même d'unifier un vocabulaire trop disparate et présente dans le même temps une base typologique abondamment illustrée.
Les produits de débitage, tous découverts en place mais en dehors d'ateliers attestés, forment le premier ensemble connu en Guyane. La nature de la roche détermine la technique de débitage. Les produits sur quartz sont particulièrement bien représentés et attestent d'un débitage posé sur enclume caractérisé par de nombreux accidents de taille et un fort pourcentage de cassons.
Malgré le grand nombre de données collectées à partir de ce mobilier, la sériation des sites en fonction du matériel lithique est prématurée, trop d'inconnus subsistent telles que la spécialisation des implantations ou la valeur culturelle de tel type d'outil ou de débitage.
Les polissoirs fixes et portatifs forment le second axe de l'étude lithique. L'analyse des ateliers, comprenant d'une à plus de 400 cupules; montre une répartition régulière des sites au gré des affleurements rocheux sur les cours d'eau, leur espacement ne dépasse pas 9 000 m. Le catalogue typologique des formes présentées, établi à partir de données métriques collectées sur plus de 1 450 cupules, permet de distinguer, de manière empirique, une chaîne opératoire propre au polissage et peut-être à certains objets.
5. La céramique
Elle constitue la plus grande part du mobilier archéologique recueilli. Après une analyse critique des moyens jusqu'alors employés dans l'aire amazonienne, l'étude propose deux approches différentes mais complémentaires pour traiter les 18 0000 tessons collectés sur 74 sites de plein air. La première s'intéresse à la description des pâtes sous loupe binoculaire et à leur classement selon les critères d'observation que sont la nature des inclusions, leur abondance et la couleur de la pâte; elle est complétée par une caractérisation physico-chimique résultant de dosages chimiques, d'analyses de spectres RX et l'observation de lames minces. Ce premier axe a permis de valider l'hypothèse que chaque site se distingue par une production qui lui est propre, de montrer l'origine locale des matériaux utilisés, de préciser la nature des épurations ou des ajouts d'inclusions, d'admettre le caractère uniforme du mode de cuisson, ainsi que la nature identique des quelques engobes étudiés. La seconde approche de l'étude céramique, plus traditionnelle mais cependant novatrice dans le cas de la Guyane, a été d'établir une typologie des formes et des décors sur la base d'une codification facilitant l'étude par des tris informatiques de 21 851 artefacts enregistrés. Il en résulte, comme pour l'étude lithique, la présentation d'un répertoire enrichi de nombreux dessins.
6. Une approche synthétique et critique
Six ensembles de sites se distinguent malgré la difficile confrontation des résultats de Petit Saut avec les travaux antérieurs, tant les thèmes abordés, les méthodes d'obtention et d'analyses des données sont différents. Seuls les trois premiers ont une valeur typochronologique. Il s'agit de l'ensemble «Arauquinoïde-Koriabo» se rattachant à des traditions et complexes déjà connus et des ensembles «rouge fin» et «panse incisée» non caractérisés . jusqu'alors. Les trois derniers regroupent les sites n'ayant livré aucun élément décoré, les sites n'ayant fourni qu'un ensemble céramique trop restreint et enfin les sites décapés où l'abondance des informations collectées ne permet pas une réelle comparaison avec les autres implantations connues actuellement dans l'aire amazonienne.
Ces résultats, s'ils remettent en partie en question la validité de la typochronologie existante, ne permettent cependant pas d'en établir une nouvelle. Il reste à mieux caractériser les phases de paléoincendies et à multiplier les fouilles extensives afin d'obtenir pour chaque «culture» définie, des ensembles de sites significatifs tant au niveau du mobilier que des structures, de la stratigraphie et des choix d'implantation.