dAf 68
JACQUET Pierre
Habitats de l'âge du Bronze à Lyon-Vaise (Rhône)
Dans le cadre de l'aménagement du boulevard périphérique nord de Lyon ont été conduites des recherches archéologiques dont cet ouvrage, consacré aux occupations de l'âge du Bronze (XXe-XIVe s. av. J.-C.), constitue une des premières publications scientifiques.
Les vestiges mis au jour ont été interprétés comme appartenant à des établissements ruraux ou des habitats groupés installés sur un site de versant. Les séries de mobiliers étudiées, essentiellement de la céramique, constituent désormais une précieuse référence pour la région lyonnaise. Elles témoignent pour le Bronze ancien d'un faciès culturel composite où se mêlent caractéristiques septentrionales et méridionales, tandis que subsiste le fond campaniforme ; au Bronze final I, en revanche, les traits méridionaux s'estompent devant les influences jurassiennes et bourguignonnes ou issues de la façade nord‑occidentale des Alpes.
Menées conjointement, les études paléoenvironnementales ont permis une approche des paysages à l'âge du Bronze et des fondements de l'économie vivrière des populations, en concordance avec les schémas établis pour les régions tempérées de l'Europe occidentale.
Résumé court
Résumé long
La construction du Boulevard périphérique nord de Lyon a motivé la mise en œuvre d'une importante opération d'archéologie préventive. Concernant une emprise linéaire de 4 ha, cette opération, morcelée en huit chantiers, a été conduite durant deux ans par une équipe de l'Afan. le site a révélé un potentiel diversifié. Parmi les découvertes effectuées, figure celle d'habitats de l'âge du Bronze ancien et du début de l'âge du Bronze final.
La localisation des gisements en pied de versant détermine le contexte sédimentaire et les conditions taphonomiques. les processus d'accumulation par colluvionnement expliquent le développement de la séquence stratigraphique, localement perturbée par des axes de ruissellement. les phénomènes pédologiques revêtent une importance considérable dans la genèse des horizons stratigraphiques: une intense activité biologique est à l'origine de mouvements sédimentaires verticaux et a provoqué l'effacement de la plupart des signatures stratigraphiques. Entre le substrat lœssique postglaciaire et les colluvions grossières mises en place au début de l'Antiquité s'intercale une épaisse couche de limons au sein de laquelle ne subsiste plus aucune interface de sédimentation. C'est cette séquence qui abrite les vestiges des occupations protohistoriques.
Malgré le lourd handicap constitué par la disparition des sols d'occupation et la faible lisibilité des structures en creux, il a été possible à la fouille de mettre en évidence plusieurs niveaux d'occupations.
Le niveau du Bronze final s'avère le plus riche en vestiges. l'analyse spatiale, rendue très délicate par les problèmes de lecture du terrain, laisse toutefois entrevoir pour cette période un habitat groupé, constitué d'au moins 6 cellules architecturales rectangulaires d'environ 35 à 60 m2.la disposition de ces unités ne respecte pas de trame commune.
Sous ce premier niveau se caractérise une seconde occupation, rattachée au Bronze ancien. On croit pouvoir discerner un grand bâtiment central de plus de 20 m de longueur, autour duquel s'agencent des espaces connexes: palissades hypothétiques, silos...
Un troisième niveau, stratigraphiquement très proche du précédent, a pu être difficilement mis en évidence. Attribué lui aussi au Bronze ancien, il semble respecter un schéma d'organisation presque identique.
Les corpus mobiliers des différentes occupations sont d'importance inégale. Toutefois, dans tous les cas, le mobilier céramique constitue la catégorie de vestige la mieux représentée. l'occupation du Bronze final a livré l'ensemble céramique le plus fourni, grâce notamment à l'apport des 7 000 fragments provenant du dépotoir sur berge. Toutes les catégories fonctionnelles de vases sont représentées: grosses jarres de stockage, vases culinaires, petits récipients de vaisselle... Quelques tendances morphologiques dominent: lèvres biseautées, courtes, formes hautes à profil peu sinueux, épaulements hauts, fonds plats assez étroits, anses en X, languettes sur lèvre... le registre décoratif fait la part belle aux cannelures superficielles pour les récipients de petites et moyennes dimensions, aux cordons digités et aux lignes d'impressions pour les récipients de plus grande taille. Quelques thèmes décoratifs plus sophistiqués sont présents: motifs de triangles incisés hachurés, triangles estampés / excisés, godrons...
Pour les deux horizons du Bronze ancien, les corpus sont plus restreints et les faciès typologiques plus difficiles à' cerner. Dans les deux cas, les grosses pièces de stockage semblent surreprésentées au détriment des petits récipients. le niveau supérieur associe des jarres de type rhodanien à cordons digités, simples ou orthogonaux et à languettes de préhension, et des vases aux proportions ramassées, à cordon lisse prélabial. les vases de type rhodanien ne sont pas attestés dans le premier niveau. Quelques coupes à décor de tradition campaniforme sont peut-être à rattacher à ce niveau.
L'industrie lithique, logiquement présente de façon plus soutenue au Bronze ancien qu'au Bronze final, se caractérise par l'hétérogénéité des matériaux employés et par un fonctionnement économique et technologique difficile à établir.
Le débitage local semble être au Bronze final I un débitage d'éclats courts et épais; les outils sont essentiellement sur éclat mais les données morphométriques ne sont pas complètement comparables à celles du débitage. Sur le plan typologique, les deux tiers des outils appartiennent à des groupes typologiques à façonnage marginal. les outils les plus élaborés sont rares.
Au Bronze ancien, on observe une production et une utilisation très majoritaires d'éclats et d'outils sur éclats. On peut considérer que le débitage comme l'outillage sont structurés par une dichotomie majeure; une première catégorie de pièces, prédominante, révèle un investissement technique minimal dans le cadre du fonctionnement domestique. S'y opposent quelques pièces élaborées, de variabilité typologique restreinte (grattoirs, burins et racloirs).
De rares objets en pierre, en os ou en métal cuivreux complètent le répertoire mobilier. Tous sont incomplets, ce qui semble expliquer leur abandon.
Le faciès céramique du Bronze final présente des similitudes convaincantes avec un certain nombre d'ensembles notamment jurassiens (grotte de Lains, de Gigny, et plus au sud grotte du Gardon), mais aussi bourguignons et nord-alpins. Ces confrontations concordent pour une attribution chronoculturelle au Bronze final I. Cette conclusion est confirmée par les datations 14C effectuées qui indiquent les XVe et XIVe s. comme date d'occupation la plus probable.
Pour les occupations du Bronze ancien, le manque de fiabilité des données et la minceur des corpus ne permettent que quelques hypothèses fragiles; l'horizon' supérieur semble s'inscrire typologiquement dans un faciès assez évolué du Bronze ancien et témoigne d'influences méridionales autant que septentrionales. la seule datation au radiocarbone fiable exécutée sur cet horizon perme! de situer cette occupation dans le courant des XXe et XIVe s. av. J.-c.. Aucune hypothèse précise ne peut être argumentée pour la première phase d'occupation.
Une vaste campagne de prélèvements et d'analyses paléoenvironnementales a été conduite sur l'opération. Elle permet de dresser les grandes lignes d'évolution du paysage, et, en confrontation avec les données archéologiques, quelques perspectives sur l'économie des gisements. les habitats du Bronze ancien sont implantés dans un paysage déjà sensiblement déboisé. la proximité d'un ruisseau et de la Saône explique toutefois l'importance des essences de ripisylve. Ce paysage s'ouvre encore au Bronze final: la forêt est probablement confinée au plateau et la ripisylve elle-même semble être partiellement exploitée. Blés, orge, millet et fèves sont cultivés et la récolte de glands et noisettes semble, tant au Bronze ancien qu'au Bronze final, constituer un apport alimentaire important. la triade domestique est représentée de façon assez équilibrée. La chasse et la pêche sont attestées, mais de façon marginale.
Les bords de la plaine de Vaise présentent des potentialités qui contribuent à expliquer la présence de ces habitats. l'occupation des versants, qui permet de disposer d'un territoire écologiquement varié, est maintenant une constante bien connue; dans le cas du Boulevard périphérique nord, s'y ajoute l'atout de la proximité de la rivière. Mais la carte de répartition des sites est encore trop clairsemée, notamment pour le Bronze ancien, pour qu'on puisse appréhender la structure du peuplement local et son évolution, et ce d'autant plus qu'aucune nécropole n'est à l'heure actuelle connue.