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dAf 64


BRUNAUX Jean-Louis et MENIEL Patrice

La résidence aristocratique de Montmartin (Oise) du IIIe au IIe s. av. J.-C.

Découvert à l'occasion de la construction de la ligne du TGV Nord, le site gaulois de Montmartin / La Fosse Muette s'est rapidement révélé exceptionnel. Outre un riche habitat aristocratique, au mobilier abondant témoignant de la diversité des activités artisanales (métallurgie, production céramique…), un espace public et cultuel a été mis au jour : un petit temple, similaire à celui du célèbre site de Gournay-sur-Aronde, et une place publique attenante, qui constituent une documentation de premier ordre sur les pratiques cultuelles (traitement des cadavres notamment) et sur la société guerrière gauloise, celle des equites de César.

Les problématiques abordées dans la synthèse de l'ouvrage, occupation du Belgium, nature des fermes dites « indigènes », mentalités religieuses, nourries par une relecture attentive des auteurs anciens, ouvrent assurément la voie à une approche renouvelée des sites de même type.

Résumé court

Résumé long

1 Introduction

J.-L. BRUNAUX

Le site de La Fosse Muette à Montmartin (département de l'Oise) a été découvert fortuitement lors des travaux occasionnés par le TGV Nord. La fouille de sauvetage a été réalisée dans des conditions difficiles, sous la direction de J.-L. Brunaux, de février à août 1990, puis dans le courant de l'année 1991 par les seuls auteurs du volume. Réalisées avec de petits moyens, cette fouille et l'étude qui a suivi n'en sont pas moins exemplaires.

Installé sur le bord de la rive gauche de la rivière Aronde, le site se trouve à 3 km seulement du sanctuaire celtique de Gournay-sur-Aronde qui lui est parfaitement contemporain. Il s'agit d'une région archéologiquement riche et bien connue notamment pour la période de La Tène. L'habitat est représenté essentiellement par des établissements agricoles. Les agglomérations sont rares. Les nécropoles sont relativement nombreuses, ce sont toujours des groupes de moins d'une dizaine de sépultures, dont la plupart sont à incinération. Mais l'occupation humaine à l'époque de La Tène est également marquée par plusieurs sanctuaires dont deux proches du site (Gournay et Estrées- Saint-Denis) ont été fouillés récemment.

Le site de La Fosse Muette, installé sur le plateau crayeux, occupe une place triangulaire limitée sur deux côtés par la confluence de la rivière Aronde avec une vallée aujourd'hui sèche, appelée Fossé de Lagny. L'extension maximale de l'habitat est d'environ 13 ha, mais la fouille n'a porté que sur 3 ha, placés au plus près de la confluence. La fouille, morcelée par le début des travaux de la ligne TGV, a été arbitrairement divisée en trois zones: zone A (emprise du TGV; partiellement observée mais non fouillée), zone B (emprise d'une carrière; secteur le plus occidental; fouillée), zone C (extrémité orientale de la confluence; emplacement de la place cultuelle; fouillée).

 

2 Présentation des vestiges d'habitat

B. BOULESQUIN, J.-L. BRUNAUX, H. DUDAY, G. FERCOQ DU LESLAY, T. LEJARS, P. MÉNIEL

Les vestiges de l'habitat ont été découverts sur toute la zone B et dans la partie sud de la zone C. Dans la partie haute du site (zone B), l'érosion est si importante que seules les structures profondes étaient conservées et ont pu être fouillées (fossés de clôture, de palissade, silos). Ce sont les systèmes de clôture qui permettent de mieux comprendre l'évolution spatiale et chronologique du site. La phase la plus ancienne (La Tène C1) est représentée par l'enclos 337-8-29, d'une surface de 3 ha, matérialisé par un fossé de 3 m de profondeur. La phase suivante (fin de La Tène C1 / début de La Tène C2) est marquée par un réaménagement du système de clôture: une puissante palissade est installée dans le fossé, une entrée complexe (peut-être du type «Zangentor») est matérialisée par les fossés 6 et 339. La dernière phase (La Tène C2 / Dl) correspond à l'enclos 26-30 au fossé xx (visible seulement sur photographie aérienne). La surface de l'habitat est d'alors 13 ha.

Les bâtiments construits devaient être relativement nombreux, les vestiges culinaires et les matériaux de construction et d'artisanat qui encombrent le remplissage des fossés en témoignent. L'érosion n'en a laissé que peu de traces. Il y avait deux types de constructions: des maisons à ossature fermée reposant sur des sablières basses et des petits bâtiments (généralement interprétés comme greniers) construits sur quatre poteaux enfoncés dans le sol. De ces derniers nous ne possédons que le plan indiqué par les trous de poteaux. Des premières nous avons découvert les vestiges de trois exemplaires, tous situés sur le versant S.-E. du site, le mieux conservé. Il s'agit de maisons spacieuses (maison n° 50 notamment), semi-enterrées et qui ont livré un riche mobilier. On doit y voir les demeures de familles aisées. Parmi les autres aménagements figurent des silos mais surtout deux grandes fosses cylindriques (nos 12 et 25), d'un type jamais rencontré dans le nord de la France. Leur fonction pose problème: citerne, glacière, oubliette? Des traces d'activité artisanale (métallurgie et textile) sont partout présentes sur le site. Elles sont particulièrement abondantes au sud de l'enclos 56 où devaient se trouver des installations métallurgiques importantes (réduction de minerai et mise en forme).

Le mobilier rencontré sur l'habitat est abondant, il comprend pour l'essentiel de la céramique et des ossements animaux, mais également un certain nombre d'objets peu courants sur les autres sites d'habitats et bien représentés à Montmartin sur la place cultuelle (enclos 56) : fibules, armes, parures. Aucune monnaie n'a été découverte, ce qui paraît logique: le site a été abandonné dans les années 100, or dans cette région la monnaie usuelle (potins) se répand à partir des années 90. La céramique surtout offre un corpus de plus de 500 formes, le plus riche du nord de la France pour cette époque. Parmi un riche répertoire où l'on distingue une vaisselle de luxe et des récipients plus fonctionnels, se trouvent de la céramique tournée dès La Tène C2, des importations du centre de la France (vases peints), de l'ouest, ainsi que des amphores républicaines. Le matériel métallique (présence d'outils, de fragments d'armes, de nombreuses pièces d'assemblage et de fixation) est à l'image de la céramique, diversifié, il révèle un niveau de vie élevé des habitants. C'est ce que confirment également les ossements animaux qui diffèrent totalement de ceux que l'on rencontre habituellement sur les fermes dites « indigènes».La nourriture carnée se révèle très diversifiée. La découverte la plus importante est celle de grands chevaux, dès le IIe s. av. J.-C., qui n'ont pu qu'être importés, probablement d'Italie.

 

3 Présentation de l'enclos 56

B. BOULESQUIN, J.-L. BRUNAUX, H. DUDAY, G. FERCOQ DU LESLAY, T. LEJARS, P. MÉNIEL

L'enclos 56, situé à la pointe de la confluence, est la structure la plus remarquable du site. Délimité sur deux côtés par un fossé de plus de 2 m de profondeur et sur les deux autres côtés par les versants abrupts des vallées, il a une superficie d'un peu moins d'1 ha. Toute la superficie intérieure, à l'exception du complexe 57-99, était vierge de toute structure. Or ce secteur est le mieux conservé. On peut en conclure qu'il n'y avait aucun autre bâtiment, aucune autre installation. L'enclos a donc joué le rôle de place fermée. Le fossé (56) a livré un très riche matériel qui nous renseigne sur la fonction de cette structure et son histoire. Il a connu la même évolution chronologique que le reste du site. Très tôt, ce fossé a servi à l'implantation d'un mur monumental, plusieurs fois reconstruit.

Dans le remplissage du fossé ont été découverts des restes animaux, assez différents de ceux rencontrés sur le reste de l'habitat, et surtout des vestiges humains exceptionnels. Il s'agit pour une part de pièces crâniennes qui montrent des traces de découpe et de décarnisation très poussée. Ces vestiges humains associés à de nombreuses armes ne laissent aucun doute sur la nature cultuelle de cette structure.

Ceci est confirmé par l'interprétation de l'ensemble 57-99 qui est la reproduction quasi exacte, mais en dimensions réduites, de la structure centrale du sanctuaire de Gournay. Elle présente deux fosses cylindriques accolées, entourées de trous de poteaux. L'analyse stratigraphique et spatiale permet de distinguer cinq phases d'utilisation qui vont du simple autel creux à un petit temple, en passant par une forme archaïque d'autel couvert. C'est en gros l'évolution architecturale du temple de Gournay.

 

4 Interprétation

B. BOULESQUIN, J.-L. BRUNAUX, H. DUDAY, T. LEJARS, P. MÉNIEL

Les restes animaux découverts sur l'ensemble de l'habitat montrent que les habitants se livraient à un élevage plus diversifié que sur les autres sites agricoles connus et surtout de meilleure qualité. Une partie de la population devait être entièrement occupée à des activités artisanales qui ne sont pas seulement liées à une économie rurale. Le travail du fer était très développé et la chaîne opératoire commençait avec le traitement du minerai. D'une manière générale, les vestiges matériels révèlent un haut niveau de vie qui est encore confirmé par des traces d'activité cultuelle sur l'habitat.

L'enclos 56 doit être interprété comme une place connaissant deux fonctions, l'une publique ou de rassemblement et l'autre cultuelle. Le petit temple situé sur le point le plus haut et en position excentrée permettait la réalisation de pratiques cultuelles dont les os animaux témoignent. Mais surtout il accordait une autorité divine à des réunions dont les caractères aristocratique et politique sont trahis par la présence d'armes et de crânes humains qui, initialement, devaient être suspendus au mur d'enceinte.

Le complexe 57-99, qui montre une évolution quasi linéaire pendant près de deux siècles, permet de mieux comprendre la nature et l'évolution des aménagements cultuels jusqu'à présent documentés essentiellement par le site de Gournay.

L'ensemble du matériel archéologique et ces structures autorisent un positionnement chronologique assez précis. L'habitat a été aménagé dès la fin de La Tène B2, en même temps que le sanctuaire de Gournay. Sa destruction, probablement totale et violente, s'est produite à la fin de la première moitié de La Tène D1, soit dans les années 100. Il est possible de la mettre en relation avec les événements relatifs à l'invasion des Cimbres et des Teutons, et plus précisément à leur retour en 103. Tite-Live nous apprend, en effet, que les deux branches de cette invasion se sont réunies sur le territoire des Véliocasses, soit à proximité de Montmartin. La nature de l'incendie qui a détruit le mur de l'enclos 56 indique un acte volontaire et entretenu par l'homme, probablement pendant plusieurs jours.

 

5 Synthèse

J.-L. BRUNAUX

Cette partie est consacrée à l'examen de plusieurs problèmes archéologiques et historiques généraux auxquels les découvertes de Montmartin apportent des éléments de réponse. Tout d'abord est posée la question de la nature réelle des fermes dites «indigènes ». Il faut distinguer des sortes de «métairies », les plus courantes, occupées par des clients, caractérisés par leur niveau de vie assez bas, et de véritables villae, demeures des propriétaires fonciers. Le site de La Fosse Muette paraît appartenir à cette seconde catégorie. Le problème de la propriété foncière qui est ainsi abordé débouche sur la question plus générale du type d'économie et de société qui prévalait à La Tène moyenne dans le nord de la Gaule. Les réponses à ces questions font largement appel aux données archéologiques générales et aux sources historiques, notamment césariennes. L'examen de tous ces éléments permet de brosser un tableau de l'occupation du territoire dans le Belgium, ce territoire central des peuples belges, avant la Conquête romaine.

Les éléments cultuels, tout à fait originaux, rencontrés à Montmartin obligent également à reconsidérer notre connaissance sur les aménagements architecturaux et les rites religieux. L'installation cultuelle de Montmartin permet de définir un nouveau type, différent du sanctuaire et propre à ce type particulier d'habitat. Cependant, c'est la double nature de la place fermée qui paraît être la découverte la plus féconde. Son caractère cultuel et public permet de voir en elle une installation politique, de type encore inconnu en Gaule et qui devrait ouvrir la voie à de semblables découvertes. Probablement lieu de rassemblement politique et guerrier, cette place ne s'ouvrait qu'aux equites, décrits par César, ces patriciens qui pouvaient siéger au sénat.

La petite taille de l'habitat de Montmartin, qui ne pouvait guère abriter plus d'une centaine de personnes, et les caractéristiques qui ont été évoquées au cours de l'étude (richesse du matériel,. diversité des activités agricoles et artisanales, présence d'armement et de symboles honorifiques) permettent d'avancer l'interprétation d'un domaine aristocratique dont le centre serait l'habitat de La Fosse Muette, une résidence comprenant les maisons patriciennes, celles des clients et des esclaves, les bâtiments agricoles et artisanaux, enfin l'espace politique et cultuel.

Les données archéologiques confrontées aux sources historiques, relativement nombreuses, permettent d'esquisser une histoire de cette résidence aristocratique dans son contexte régional.

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