dAf 60
PUAUX Olivier, PHILIPPE Michel
Archéologie et histoire du Sinnamary du XVIIe au XXe s. (Guyane)
La construction par Électricité de France du barrage de Petit Saut en Guyane a donné lieu à la première grande opération d'archéologie préventive (1990-1995) jamais conduite dans un département français d'outre-mer dont l'histoire était jusqu'alors très mal connue. Ce volume présente, pour les quatre derniers siècles de notre ère, les résultats de ces recherches menées dans le bassin du Sinnamary. Fondée sur le dépouillement d'archives, de récits de voyageurs, de cartes anciennes et sur des prospections et fouilles archéologiques, cette étude apporte des éléments nouveaux sur l'histoire de cette partie de l'Amérique : la formation de la colonie aux XVIIe et XVIIIe s., son peuplement, son économie et sa culture matérielle ; le développement de l'industrie aurifère à partir du XIXe s., la Guyane apparaissant dès lors comme une « nouvelle Californie » ; le bagne de Saut Tigre créé en 1933 où des prisonniers politiques anamites travailleront jusqu'en 1944 à l'aménagement du territoire de l'Inini. L'ouvrage comprend en outre un important dictionnaire des toponymes qui constitue une base documentaire sans précédent.
Un second volume (dAf 70) est consacré aux sites amérindiens découverts au cours de cette même opération.
Résumé court
Résumé long
Introduction
La construction d'un barrage hydroélectrique au lieu-dit Petit Saut sur le Sinnamary, 5e fleuve de la Guyane française, a été l'occasion de la mise en place du premier sauvetage archéologique programmé dans ce département entre 1990 et 1995. Les 310 km2 de superficie du futur lac de retenue du barrage ont servi de cadre au développement des recherches tant historiques qu'archéologiques.
Partie 1 - Formation, composition et environnement d'une colonie aux XVIIe et XVIIIe s.
1. Nouveau territoire, nouveaux paysages
Les premiers documents à notre disposition sur la région de Sinnamary remontent à la seconde moitié du XVIIe s. La Relation des missions des Jésuites du père de La Mousse(1684-1699) apparaît comme le premier témoignage écrit de l'existence d'Indiens vivant dans le cours supérieur de la rivière Sinnamary. Mais il faut attendre le XVIIIe s., avec les premières explorations relatées, pour que l'on puisse dresser un état des connaissances sur le peuplement amérindien le long des berges de la rivière Sinnamary et de son principal affluent le Courcibo avant l'arrivée des premiers colons européens dans la zone. Ces explorateurs sont principalement des scientifiques et leurs témoignages sont riches en descriptions. Il s'agit de botanistes (Fusée-Aublet), de minéralogistes (Leblond, Chapel) qui sont accompagnés par des Indiens de la rivière Sinnamary.
L'étude archéologique est fondée sur ces témoignages, sur les prospections-inventaires et plus particulièrement sur la cartographie et la toponymie (cf. annexe 2). Les cartes anciennes, celles de Dessingy et de Préfontaine notamment, par leur précision topographique sur les villages et carbets amérindiens dans le cours moyen du Sinnamary et du Courcibo, ont permis de guider les prospections le long des berges. Plusieurs sites ont fait l'objet de fouilles avec l'obtention de datations par 14C. Parmi ceux-ci, le n° 20 (Poudoupoudouli) a livré du mobilier européen associé à du matériel galibi au début du XIXe s.
2. L'établissement d'une nouvelle colonie
L'installation des jésuites au début du XVIIIe s. permet de rassembler les populations indiennes autour de leurs missions. Celle de Sinnamary est l'une des plus florissantes, jusqu'à sa disparition vers 1759-60. Dès cette date, nous pouvons suivre plus facilement l'évolution du bourg neuf de Sinnamary et les relations chaotiques entre les colons et les Indiens. Les échanges suivis de correspondances entre la métropole (ministère de la Marine et des Colonies, Choiseul) et l'administration locale (le gouverneur Redmond) permettent de bien appréhender les incompréhensions existant d'une côte à l'autre de l'Atlantique. La nouvelle colonie est à l'essai et fait, comme telle, l'objet de recherches, d'enquêtes et de rapports sur l'organisation du bourg, sur les relations avec les Indiens et les Noirs marrons (esclaves révoltés contre leurs maîtres hollandais) et sur l'implantation idéale pour des colons... La vie se perpétue plutôt mal cependant parmi cette population hétérogène (repris de justice, immigrants canadiens fuyant les Anglais), aux cultures multiples : Créoles, Allemands, Français, côtoyant des Indiens de plus en plus distants. Ils développent une économie principalement agricole (culture du coton, garde des tortues), artisanale, où l'administration est très, voire trop, présente (police et sécurité de la colonie, hôpital). La vigueur démographique des Créoles supplante peu à peu la faible natalité des premiers colons blancs. L'arrivée dans les dernières années du siècle d'un contingent d'hommes politiques bannis par la Révolution (parmi lesquels de grands noms) et de prêtres réfractaires, fournit le seul contingent conséquent, mais tellement éphémère et dérisoire, à une colonie qui cherche toujours un idéal de vie au milieu du XIXe siècle.
Partie 2 – Les axes du développement aux XIXe s. et XXe s.
1. Une nouvelle Californie
L'or est découvert en 1854 en Guyane. Il faut attendre 1866 pour que sa présence soit attestée dans le bassin du Sinnamary. La ruée vers l'or peut commencer, elle se poursuivra pendant près de 70 ans.
Artisanale à ses débuts, l'exploitation devient rapidement industrielle; quatre dragues aurifères ont fonctionné dans le bassin du Sinnamary à partir de la fin du XIXe s., l'une d'elles est en grande partie conservée (cf. annexe 3).
Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les placers (gisement d'or) relèvent de nombreuses entreprises d'exploitation, la plus importante étant la Société Saint-Élie qui deviendra la SNEAV. L'or est aussi l'affaire des « bricoleurs », travailleurs plus ou moins bien organisés agissant pour le compte de ces sociétés. La SNEAV, dans les années trente, emploie près d'un millier de personnes de nationalités variées (Chinois, Anglais, Brésiliens...). Mais globalement l'industrie aurifère en Guyane n'a jamais connu l'essor que l'on en attendait.
Les prospections et fouilles archéologiques dans les villages d'orpailleurs ont surtout livré du matériel d'exploitation, des pièces détachées de dragues en particulier, et plus rarement du mobilier usuel (des bouteilles essentiellement) ; par ailleurs la configuration de ces villages est connue par le récit de Savaria (1933). Au placer d'Adieu Vat, exploité de 1866 à la Seconde Guerre mondiale, ont été observées de nombreux vestiges de l'exploitation: voie ferrée, wagonnets, chaudières, broyeurs, etc.
2. Le bagne annamite de Saut Tigre
Le camp de Saut Tigre est un des trois établissements pénitentiaires spéciaux (EPS, décret du 22 janvier 1931) de Guyane. Installé au bord du Sinnamary, il accueille des condamnés indochinois, des politiques pour la plupart. Au prix de nombreuses pertes, les détenus (effectif d'environ 200 hommes en 1933 et 130 en 1944), encadrés par des militaires, réaliseront ponts, routes, campements, concessions agricoles, travaux qui s'inscrivaient dans le cadre de l'aménagement du territoire de l'Inini, conformément à la vocation de ces EPS. Le camp, situé sur la rive gauche de la rivière, est organisé suivant un chemin parallèle au cours d'eau auquel se raccordent deux voies perpendiculaires; le chemin se prolonge par une courbe qui rejoint une des perpendiculaires. D'après les plans anciens, les prospections et sondages archéologiques, le camp comprenait au moins 12 bâtiments maçonnés ou en matériaux périssables, prison, latrines, habitations; deux fours attenant à des constructions; deux ponts de bois enjambant des criques. Le cimetière (18 tombes conservées) était situé sur la rive opposée au camp.
Conclusion
Cette vaste étude archéologique, historique et toponymique d'un bassin fluvial représente une première scientifique pour la Guyane. Elle s'attache à montrer les difficultés multiples (et parfois les inconséquences) politiques, économiques et sociales des implantations coloniales successives, les relations avec les indigènes, la quête incessante de ressources vitales: l'or, la forêt, le sol voire... les hommes et, bien sûr, le souci permanent de domestiquer le fleuve Sinnamary.
Annexes
1. Le bois de balata
M. PHILIPPE
L'exploitation du balata, utilisé entre autres pour des travaux de charpenterie ou de sculpture, témoigne d'une activité peu dynamique qui s'est développée à la fin du XIXe s. dans la région du Sinnamary.
2. Toponymie du bassin du Sinnamary
O. PUAUX
Distribution géographique des toponymes : secteurs d'intervention, répartition par secteur, index, dictionnaire (localisation, coordonnées, sources, correspondances toponymiques, sites associés, commentaires).
3. La drague Courcibo
R. PICAVET
La drague Courcibo, largement ensablée, est dans un état de vétusté avancée; 58% conservés, soit. une masse de 205 t. Reconstitution du traitement : élévation des minéraux au moyen des godets; les sédiments sont fluidifiés et conduits sur des tables primaires puis sur des tables secondaires munies de « rifles » où sont piégées les paillettes d'or.
4. Les concessions aurifères entre 1900 et 1914
O. PUAUX
Répartition par type de permis et liste des concessionnaires d’exploitations aurifères entre 1900 et 1914.