dAf 47
DELOZE Valérie, DEPAEPE Pascal, GOUEDO Jean-Marc
Le Paléolithique moyen dans le nord du Sénonais (Yonne)
Cinq sites du Paléolithique moyen entre Montereau (Seine‑et‑Marne) et Troyes (Aube) ont été fouillés sur de grandes superficies à l'occasion de la construction de l'autoroute A5 : ces recherches ont permis une approche renouvelée de ce type de gisement de plein air.
Les analyses détaillées des ensembles lithostratigraphiques et des phases pédosédimentaires ont appuyé les attributions chronostratigraphiques : les niveaux archéologiques se succèdent entre 200 000 ans et 40 000 ans avant notre ère. L'industrie micoquienne est reconnue à Vinneuf / Les Hauts Massous (Yonne) tandis que les industries moustériennes perdurent sur les sites de la vallée de la Vanne (Aube). Ce volume constitue un premier bilan sur les occupations du Paléolithique moyen de cette partie du Bassin parisien, replacées dans leur contexte géologique.
Résumé court
Résumé long
1. Cadre d'étude
V. DELOZE, P. DEPAEPE, J.-M. GOUÉDO, V. KRIER, J.-L. LOCHT
Le Sénonais, plateau crétacé, est situé en limite sud-est des apports loessiques du Bassin parisien. La couverture superficielle est donc peu épaisse favorisant la formation de dolines (contexte du gisement de Vinneuf). Les quatre gisements voisins, Lailly / Le Fond de la Tournerie, Lailly / Le Domaine de Beauregard, Molinons et Villeneuve-l'Archevêque se placent sur le glacis d'érosion plateau / vallons ou sur leurs versants doux s'ouvrant sur la vallée de la Vanne. La région, qui n'était paradoxalement connue que par des ramassages de surface, apparaît désormais plus riche en industries. Seules les fouilles de Champlost (Farizy 1985) et de Chailley (Boëda 1982) peuvent servir de références.
2. Objectifs et méthodes
V. DELOZE, P. DEPAEPE, J.-M. GOUÉDO, V. KRIER, J.-L. LOCHT avec la collaboration de CH. LEROYER
Des sondages réalisés à la pelle mécanique ont permis de définir et d'estimer le potentiel archéologique des séquences quaternaires représentatives de chaque unité géomorphologique concernée par le tracé de l'autoroute A5. Les occupations du Paléolithique moyen ont été appréhendées sur de grandes superficies grâce à une méthodologie adaptée, et ont pu être replacées dans un cadre chronostratigraphique corrélable à celui du nord de la France et de la Belgique.
3. Attributions chronostratigraphiques
V. DELOZE, V. KRIER, CH. LEROYER
Les cinq sites fouillés sont passés en revue et définis successivement d'après les ensembles lithostratigraphiques et les phases pédosédimentaires dont ils sont constitués, mais aussi à partir des analyses sédimentologiques (granulométrie, pétrographie, calcimétrie, matière organique et minéralogie des argiles) dont ils ont fait l'objet. La synthèse de ces données a permis de caractériser l'origine, la mise en place et l'évolution du système karstique pour le gisement de Vinneuf, ainsi que la lithostratigraphie des formations. superficielles commune aux sites de la rive nord de la Vanne. Les analyses micromorphologiques effectuées sur Vinneuf et Molinons ont fourni une chronologie des phénomènes pédoclimatiques pour ces deux sites. La palynologie n'ayant pu apporter des éléments complémentaires, les calages chronostratigraphiques des cinq gisements ont été établis essentiellement à partir des résultats de la micromorphologie des deux sites pris comme référence.
4. Etudes archéologiques
4.1. Vinneuf / Les Hauts Massous (plateau du Sénonais)
J.-M. GOUÉDO, avec la collaboration de P. ALIX, S. DE BEAUNE, V. KRIER, J.-L. LOCHT
Les Préhistoriques de Vinneuf ont fréquenté une doline de 80 m de diamètre en voie terminale de comblement et en position d'interfluve Seine-Yonne. Quatre niveaux archéologiques ont été individualisés au sein d'un complexe d'horizons Bt (paléosol polyphasé). Il est proposé un âge fin Saalien pour le niveau le plus ancien (N3, 3 objets) ; le niveau suivant (N2, 52 objets) est le résultat du démantèlement d'un niveau plus ancien (N3 ?) et de l'apport par illuviation d'esquilles provenant du niveau sus-jacent N1 (1013 objets). Ni et le niveau terminal N0 (147 objets) ont livré des industries similaires placées hypothétiquement au début glaciaire Weichsélien. A partir de l'étude des bifaces est proposé un rattachement des industries de N0 et N1 au Micoquien d'Europe centrale. La présence du débitage Levallois et laminaire non Levallois permet un rapprochement plus pertinent avec l'industrie de Salzgitter- Lebenstedt (Tode 1982) jugée en marge du Micoquien plutôt qu'à une stricte concordance avec les faciès définis par G. Bosinski (1967). L'analyse spatiale de N1 sur 946 m2 met en évidence des zones de concentrations et la circulation centripète de certains produits depuis les zones ou les postes de débitage. Le gisement est interprété comme un site d'habitat temporaire peut-être lié à des haltes de chasse.
4.2. Molinons / Le Grand Chanteloup (vallée de la Vanne)
J.-L. LOCHT, avec la collaboration de V. DELOZE, P. PITHUIT, E. TEHEUX
La fouille de ce gisement a permis de mettre en évidence un niveau moustérien sur une superficie d'un seul tenant de 6130 m2. L'implantation paléolithique est localisée sur le versant est d'une butte où se développe une séquence limoneuse assez épaisse. Cette industrie est située au sommet d'un paléosol humifère dégradé et corrélable au stade isotopique 5a-5b. L'industrie est caractérisée par la présence d'un débitage Levallois d'excellente facture, par le façonnage de quelques bifaces et par la présence de quelques lames. L'outillage sur éclat est dominé par les racloirs simples.
Différentes zones ont pu être mises en évidence: secteur orienté vers le débitage à l'est, aire d'activités variées à l' ouest…
4.3. Lailly / Le Domaine de Beauregard (vallée de la Vanne)
J.-L. LOCHT, avec la collaboration de V. DELOZE, V. KRIER, P. PITHUIT
L'intervention menée sur ce gisement a permis d'identifier quatre niveaux du Paléolithique moyen. Les deux niveaux les plus anciens (C et D) ont été attribués respectivement au Saalien et au début du Weichsélien ancien. Le niveau le plus important (B) est en position chronostratigraphique similaire à celui de Molinons (stade isotopique 5a- 5b). Trois chaînes opératoires principales ont été identifiées: débitage Levallois, façonnage de bifaces et production de lames dans une conception volumétrique du nucléus. L'outillage est à nouveau dominé par les racloirs simples; les supports laminaires semblent avoir été choisis pour les outils de type Paléolithique supérieur. Le niveau le plus récent (A) est contemporain du Pléniglaciaire inférieur ou moyen du Weichsélien.
4.4. Lailly / Le Fond de la Tournerie (vallée de la Vanne)
P. DEPAEPE, L. BRASSINNE
Trois niveaux du Paléolithique moyen ont été identifiés sur ce site. Le niveau le plus important, contemporain du Pléniglaciaire inférieur du Weichsélien, est caractérisé par l'association de plusieurs modes opératoires: débitage Levallois, façonnage de bifaces, débitage laminaire de conception volumétrique (faible représentation). L'outillage, peu ravivé, est marqué par la prédominance des racloirs, surtout simples, et la présence de quelques bifaces. Des aires d'activités de différents types (débitage, zones riches en outillage, zones « mixtes »), ont été repérées. Les deux autres niveaux (Saalien pour le plus ancien, stade isotopique 5a-5b pour le second), ont été uniquement testés en raison de leur faible densité et de leur profondeur d'enfouissement.
4.5. Villeneuve-l'Archevêque / La Prieurée (vallée de la Vanne)
J.-L. LOCHT, P. DEPAEPE, L. BRASSINNE
Le plus ancien des trois niveaux du Paléolithique moyen a été retrouvé à l'interface des paléosols Eémien et Weichsélien ancien. Cette série comporte une dizaine de bifaces dont certains ressemblent aux pièces bifaciales de Vinneuf. Le second niveau est contenu au sommet du paléosol du début Glaciaire. Débitage Levallois et production de lames coexistent à nouveau dans cette série. L'outillage présente les mêmes caractéristiques que celui des gisements de Molinons et de Lailly ; les bifaces sont par contre absents.
4.6. Les occupations de la vallée de la Vanne au Paléolithique moyen
P. DEPAEPE, J.-L. LOCHT
Les quatre niveaux principaux fouillés dans la vallée ont livré, sur des superficies très importantes, des séries moustériennes caractérisées par l'utilisation de la technique Levallois, par la production de lames selon une conception volumétrique du bloc et par le façonnage de bifaces. L'outillage sur éclat est dominé par les racloirs simples. Les outils de type Paléolithique supérieur sont bien représentés; les encoches et les denticulés sont peu nombreux.
5. Bilans géomorphologique et archéologique : apports de l'opération A5
V. DELOZE, P. DEPAEPE, J.-M. GOUÉDO, V. KRIER, J.-L. LOCHT avec la collaboration de E. TEHEUX, F. SÉARA
Les cinq sites étudiés au chap. 4 ont contribué à la caractérisation de deux des unités géomorphologiques définies sur le tracé autoroutier entre Montereau et Troyes. Sont regroupés les résultats obtenus sur la lithostratigraphie et les indices paléolithiques des trois autres unités géomorphologiques, suite à la campagne de sondages géologiques et de diagnostics archéologiques systématiques. Ces unités géomorphologiques sont respectivement:
- le Plateau sénonais nord de Vinneuf à Soucy ;
- le Plateau sénonais sud de Soucy à Lailly;
- les vallées dissymétriques du Santonien entre Lailly et Estissac ;
- les vallées dissymétriques du Coniacien entre Estissac et St-Germain ;
- les vallées dissymétriques du Turonien.
Y sont décrits plus spécialement les formations superficielles et les contextes lithostratigraphiques, parfois associés à des indices d'occupation du Paléolithique moyen, mais qui n'ont pas fait l'objet d'une fouille de grande ampleur après la phase de prospection.
6. L'occupation du nord du Sénonais au Paléolithique moyen
V. DELOZE, P. DEPAEPE, J.-M. GOUÉDO, V. KRIER, J.-L. LOCHT
Aucune industrie antérieure au Saalien n'a été trouvée, ce qui explique l'absence d'Acheuléen. Le début de l'occupation de la région se placerait au Saalien avec des groupes culturellement non différenciés (industrie de type Paléolithique moyen). Il est mis en évidence, au début du Weichsélien, une présence de groupes micoquiens fréquentant des dolines alors en voie terminale de comblement, en situation de plateau ou sur leurs rebords. Ils sont remplacés à la fin du Weichsélien et aux Pléniglaciaires inférieur et moyen par des groupes moustériens s'installant sur les versants doux des vallons dissymétriques montrant ainsi un paysage probablement assez différent. Il est proposé la définition de la notion de « complexe Micoquien» permettant une nouvelle classification des industries micoquiennes dans laquelle les industries du Sénonais sont replacées. Présentes sur une longue durée, les industries moustériennes, qui se distinguent par l'association de bifaces MTA et de débitage laminaire non Levallois, se rattachent difficilement à l'un des faciès du « complexe Moustérien»défini par F. Bordes. Elles sont en effet intermédiaires entre le MTA et le Moustérien typique.