RESUME

- retour

- sommaire

- abstract

- zusammenfassung

- réf. biblio

dAf 40


COLARDELLE Michel, VERDEL Éric

Les habitats du lac de Paladru (Isère) dans leur environnement

La formation d'un terroir au XIe siècle

A partir de l'étude, élargie à l'ensemble du terroir, de l'habitat fortifié construit vers 1003 et abandonné vers 1040 avant d'être englouti sous les eaux du lac de Paladru, M. Colardelle, E. Verdel et une quarantaine d'autres chercheurs apportent à l'archéologie et à l'histoire médiévales une contribution essentielle.

Outre les données fondamentales sur l'architecture en bois, l'artisanat, les loisirs, l'alimentation, l'agriculture, etc., dont les témoins ont été remarquablement conservés, cette recherche aboutit à une lecture nouvelle des causes de la " révolution de l'an Mil ", époque charnière de l'histoire de l'Occident.

Exceptionnelle par les méthodes d’investigation qu’elle associe (fouille stratigraphique en milieu aquatique, sciences de l’environnement, archéométrie) et par les résultats obtenus, cette étude s’adresse bien sûr aux médiévistes et aux naturalistes, mais aussi à tous ceux qu’intéresse la relation entre l’archéologie et l’histoire, la première fournissant ici la preuve des données irremplaçables qu’lle apporte à la seconde.

Résumé court

Résumé long

1. Introduction

D'origine glaciaire, le lac de Paladru, proche du massif préalpin de Chartreuse, s'étend à 500 m d'altitude parmi de hautes collines morainiques, dans la région orientale des Terres Froides. Cette contrée, aux sols lourds et caillouteux, donc d'une fertilité modeste, possède un climat continental de type plutôt septentrional, marqué par des précipitations annuelles abondantes (1160 mm en moyenne), et une exposition ventée qui la rendent relativement inhospitalière une grande partie de l'année. Majoritairement couverte de forêts, de taillis et d'herbages, elle a traditionnellement été dévolue à une économie agropastorale dans laquelle l'élevage bovin prédomine.

 

Cependant, depuis le Moyen Age, la vallée de la Fure (émissaire du lac) a connu le développement d'une métallurgie très active et de haute qualité, favorisée par les ressources hydromotrices, l'abondance du bois, la proximité du minerai de fer de Chartreuse ainsi que du débouché fluvial de l'Isère.

 

Historiquement le lac de Paladru est longtemps resté à l'écart des grands mouvements de peuplement. Temporairement occupées au Néolithique final (village des Baigneurs) vers 2750 av. J.-C., ses rives ne furent que discrètement fréquentées à l'époque romaine, probablement en raison de la relative ingratitude des sols et de l'éloignement des principales voies de communication. Il en ira de même pendant le haut Moyen Age où le terroir appartiendra, sans doute à partir du IXe siècle, au «comté» ou « pagus »de Sermorens dont le centre du pouvoir s'établira à Voiron, à une quinzaine de kilomètres de distance, à l'emplacement même d'une vaste villa gallo-romaine du Haut Empire.

 

Vigoureusement disputée entre les archevêques de Vienne et les évêques de Grenoble dès la fin du XIe siècle, cette entité territoriale est démembrée et partagée par un arbitrage pontifical (bulle de 1107). Parmi les vingt-deux châtellenies qui la constituaient sont mentionnées celles de Paladru, Virieu et Clermont, qui échoiront à l'archevêché de Vienne. Ce texte, le premier à faire explicitement référence à Paladru, établit formellement l'existence antérieure de seigneuries aux abords du lac. Leur constitution, autour des mottes castrales qui apparaissent dans les années 1040- 1050, fait donc suite à l'abandon des habitats fortifiés littoraux, entre 1030 et 1040. Mais l'extrême rareté des sources écrites pour cette période ne permet pas d'éclairer les circonstances de l'apparition des premiers lignages châtelains que l'archéologie seule peut documenter.

 

L'emplacement de certaines stations « lacustres » est connu depuis fort longtemps et les historiens régionaux des XVIeet XVIIe siècles les ont parfois mentionnées. D'autre part la tradition populaire locale fait abondamment état d'anciennes«cités» autrefois submergées. Mais c'est dans la seconde moitié du XIXe siècle que débutent les premières investigations scientifiques, bientôt suivies de sondages sur le site des Grands Roseaux à Paladru. Ces travaux permettent de découvrir de nombreux objets en bois ou en fer ainsi que de la céramique, qui sont datés de l'époque «carlovingienne ». Cependant les premiers inventeurs pensent encore que les pieux enfoncés dans la craie servaient à soutenir des plates-formes surélevées et interprètent les groupements de pilotis comme des vestiges palafittiques.

 

Les deux sites charavinois, Les Baigneurs et Colletière, ne sont identifiés qu'au début du XXe siècle par Hippolyte Müller. Ce dernier effectue quelques observations sur l'habitat médiéval et le suppose, avec raison, contemporain des Grands Roseaux.

 

En 1971, un projet d'aménagement du littoral menaçant à la fois le site néolithique et le site médiéval, des fouilles de sauvetage sont simultanément engagées. Le chantier de Colletière reste doté de moyens financiers limités jusqu'en 1986, date à partir de laquelle il bénéficie d'une autorisation pluriannuelle du ministère de la Culture et de la signature d'une convention associant l'Etat, le département de l'Isère et la ville de Grenoble, assorties de subventions permettant une exploitation systématique. Parallèlement, dès 1985, le Programme pluriannuel en sciences humaines Rhône- Alpes finance. les recherches de paléoenvironnement.

 

Les sites subaquatiques offrent l'intérêt, grâce à la remarquable conservation des vestiges organiques ordinairement détruits sur leurs homologues terrestres, de recéler une documentation archéologique exceptionnellement riche. Colletière présente au surplus la particularité de n'avoir connu ni occupation postérieure à l'an Mil ni modification importante des conditions de gisement. Il méritait donc que fussent mises en œuvre des techniques d'exploitation appropriées. Après quelques années consacrées, en commun avec les préhistoriens qui exploraient le village voisin des Baigneurs, à la mise au point de méthodes de fouille adaptées au milieu, la procédure a été progressivement déterminée.

 

Lorsque la bathymétrie est suffisamment haute, les plongeurs installent dans la zone choisie un châssis métallique triangulaire de 5 m de côté, placé en fonction du carroyage général du site. Chaque grand triangle est subdivisé en 25 petits triangles métriques qui constituent l'unité de fouille et de prélèvement à partir de laquelle tous les comptages et cartes de répartition seront établis.

 

Des colonnes sédimentaires sont préalablement extraites en plusieurs points pour connaître l'aspect de la stratigraphie et permettre des analyses sédimentologiques en laboratoire. Les couches archéologiques sont prélevées manuellement et récupérées en totalité dans des seaux dont le contenu sera ultérieurement tamisé. Pour améliorer la visibilité, le plus souvent très médiocre, un système de pompes électriques crée un courant d'eau artificiel qui éloigne les particules en suspension.

 

En période d'étiage il est parfois possible de fouiller à sec sur la partie haute de la station. Les méthodes alors utilisées restent identiques mais on peut ouvrir simultanément de plus grandes surfaces et les spécialistes du paléoenvironnement effectuent eux-mêmes les prélèvements complémentaires qu'ils jugent utiles. Les observations de terrain et les interprétations qui en découlent atteignent dans ce cas une incomparable qualité.

 

Le traitement du sédiment archéologique comporte plusieurs étapes: tamisage à l'eau selon différents maillages, récupération des objets entiers ou fragmentaires non repérés en fouille, tri pétrographique et pesage des galets, des fragments d'argile cuite et des charbons de bois, récolte exhaustive des paléosemences ou macrorestes végétaux, des ossements de la faune terrestre ou aquatique. C'est aussi à ce stade que sont inventoriés, numérotés puis conditionnés les objets avant leur départ pour les laboratoires d'étude ou de traitement.

 

2. Terroirs et climats

Parmi les différentes disciplines mises à contribution pour l'étude du milieu lacustre, la sédimentologie et l'algologie ont montré, de façon concordante, que le niveau du lac de Paladru avait fortement varié au cours des deux derniers millénaires. Inférieur de 2 ou 3 m aux IIe-IIIesiècles de notre ère, il est ensuite remonté à une cote moyenne proche de l'actuelle pour connaître, dans le courant du Xe siècle, un nouvel épisode régressif. Cette baisse, en exondant les hauts fonds littoraux, a permis l'implantation des habitats de l'an Mil. L'origine météoroclimatique de ces oscillations bathymétriques semble désormais, au moins pour les Xe-XIesiècles, clairement établie.

 

D'autre part, le rapport 16O / 18O, mesuré dans les cernes de croissance d'un pieu d'architecture de Colletière, indique une évapo-transpiration plus importante qu'aujourd'hui, interprétée en termes de déficit hydrique provoqué par une diminution des précipitations moyennes dans la seconde moitié du Xe et au début du XIesiècle.

 

A l'inverse, il est également très probable que l'abandon simultané des stations littorales, une trentaine d'années après leur fondation, est dû à une nouvelle transgression qui les a progressivement ennoyées. On constate en effet que les sédiments anthropiques de Colletière et des Grands Roseaux sont, sans transition, recouverts par des craies lacustres.

 

Parallèlement aux variations limniques, la sédimentologie établit aussi la présence, entre les phases de sédimentation minérale, de plusieurs lits organiques dont certains sont maintenant datés du haut Moyen Age par le radiocarbone. Plus Riche en Phosphates, ils témoignent de Premières tentatives d’exploitation du terroir à la fin de l’époque mérovingienne ou dans le courant de la période carolingienne. Ces essartages sporadiques resteront cependant d'ampleur et de durée limitées. Il en va tout autrement des défrichements extensifs de l'an Mil. Ceux-ci influenceront de manière radicale et définitive le milieu lacustre qui enregistrera par la suite et sans discontinuité les traces de l'exploitation du bassin versant jusqu'à nos jours.

 

L'étude paléoécologique a donc élargi le champ de ses investigations au milieu terrestre pour essayer de restituer, aussi fidèlement que possible, l'aspect des paysages au xie siècle, avant et pendant la colonisation. Pour cela, l'enquête pédologique a globalement évalué le potentiel agricole et déterminé les principales catégories de terroirs, en fonction de l'origine géologique, de la composition géochimique, de la texture des sols, de leur altitude et de leur exposition. Puis l'évolution du couvert végétal a été appréciée en comparant ses caractéristiques actuelles et subactuelles, connues par la phytosociologie, aux données fournies par la détermination des pollens, paléosemences et macrorestes végétaux contenus dans les sédiments lacustres antérieurs à l'an Mil et ceux qui ont été piégés dans les couches archéologiques elles-mêmes. La confrontation de ces diverses données confirme que le terroir de Paladru est, avant la construction des habitats médiévaux, très largement occupé par un massif forestier primaire. Les défrichements opérés en quelques décennies furent importants et les zones déforestées soigneusement sélectionnées, pour répondre aux besoins en bois d'œuvre et pour obtenir des parcelles propices à une céréaliculture diversifiée. L'utilisation méthodique des essences naturellement présentes ou introduites pour l'alimentation humaine (cueillette et arboriculture) indique que la colonisation s'est déroulée selon un processus rationnel, remarquablement adapté aux moyens de l'agriculture et aux besoins agro-alimentaires.

 

La même observation vaut pour l'élevage du cheptel domestique, surtout porcin, qui utilise au mieux les ressources du milieu forestier. Le bon état sanitaire des troupeaux, les abattages systématiquement opérés dans la perspective du meilleur coût-rendement, montrent, là encore, la bonne adaptation des techniques pastorales.

 

Si la chasse du gibier demeure très occasionnelle, la pêche en revanche, attestée par de nombreux restes de poissons et par l'abondance du mobilier, a été régulièrement pratiquée, surtout pendant les inter-saisons (printemps et automne), pour compléter l'alimentation.

 

3. L'habitat de Colletière à Charavines

Construite à même le sol, et non sur pilotis, la station de Colletière, aujourd'hui recouverte par les eaux, était implantée sur une plage de craie formant presqu'île. Un semis de plusieurs centaines de poteaux de chêne et quelques alignements de planches sont les seuls vestiges apparents. La répartition de ces éléments porteurs, à première vue plutôt anarchique, obéit en réalité à une métrique assez rigoureuse car les diamètres, orientations et intervalles correspondent à des mesures qui se répètent avec régularité.

 

A l'intérieur d'une palissade défensive de forme approximativement rectangulaire qui enclôt une surface de 1 300 m2, trois vastes bâtiments d'habitation, dont deux ont été fouillés, s'élevaient autour.de semelles de stabilisation constituées par l'entrecroisement et la superposition de madriers horizontaux, enfoncés dans le substrat. Ces maisons, conçues selon un plan préétabli, remplissaient des fonctions nettement différenciées.

 

En position centrale le bâtiment l, plus massif et plus élevé, a servi de résidence à la famille dirigeante. Le bâtiment Il abritait des occupants de rang social plus modeste. Accolés aux corps principaux, des auvents et annexes étaient utilisés pour la stabulation du cheptel domestique. Entre les maisons et l'enceinte, des constructions légères et des espaces ouverts accueillaient des ateliers artisanaux.

 

Les analyses sédimentologiques systématiquement pratiquées dans les couches archéologiques ont confirmé qu'il s'agissait de fumiers d'habitat, produits par l'accumulation de jonchées végétales. Plusieurs paramètres physico-chimiques, comme par exemple les teneurs en phosphates, le rapport entre fraction minérale et fraction organique ou la granulométrie des dépôts, aident à préciser les observations effectuées en fouille. Ces multiples données, croisées avec l'examen de la stratigraphie classique, les relevés de structures et la répartition du mobilier permettent d'identifier la distribution des fonctions dans l'habitat, au cours des trente années de son occupation.

 

La même démarche pluridisciplinaire, étendue à l'étude des principales catégories d'objets, conduit largement au delà du simple classement typologique. Ainsi les analyses métallographiques, appliquées aux très nombreux outils forgés et aux sous-produits de la métallurgie d'extraction ou de transformation, démontrent-elles un remarquable savoir-faire technologique. La détermination dendrologique et la tracéologie du mobilier de bois, matière première la plus utilisée, révèlent aussi une excellente connaissance des qualités intrinsèques des essences arboréennes sélectivement exploitées selon le type d'objet à confectionner.

 

L'identification organologique des instruments de musique et celle des pièces de jeu confirment les différences sociales entre les occupants de la station. Les uns jouent aux échecs et font une musique«savante» à l'aide d'instruments élaborés, les autres pratiquent le trictrac et jouent d'instruments plus « populaires ». La riche collection des cuirs atteste la pratique de la cordonnerie et de la bourrellerie avec les peaux fournies par les animaux d'élevage et très vraisemblablement traitées sur place. Parmi de nombreuses chutes de découpe, qui restent à inventorier et à décrire, des chaussures, harnais, ceintures et baudriers proviennent surtout des dépotoirs de la station.

 

En se référant à la seule typologie des artefacts, le site de Colletière pourrait être daté, dans une très large fourchette, entre le IXe et le début du XIIe siècle. Le monnayage d'argent, dont la relative banalité illustre bien la renaissance de l'économie monétaire, indique certes une période plus restreinte puisque les espèces les plus anciennes datent de la fin du Xe et les plus récentes des années 1030. Mais on sait combien une datation par la numismatique peut être aléatoire si on ne tient pas compte de la durée de circulation des pièces.

 

Le radiocarbone, dont la marge d'incertitude a été réduite par la quantité des mesures, livre des indications concordantes en situant l'occupation entre 994 et 1021. La dendrochronologie, il y a quelques années encore incertaine faute d'une échelle régionale publiée et vérifiable, établit désormais que les arbres employés pour la construction ont été abattus en 1003-1004 et que les ultimes réparations ont eu lieu en 1034. Ce terminus, que la prudence invite à ne pas considérer comme définitif avant l'achèvement de la fouille, peut toutefois être retenu surtout s'il est mis en relation avec ce que l'on connaît des variations du niveau lacustre à l'époque. Des indices difficilement réfutables suggèrent en effet que des changements météorologiques sont sans doute à l'origine de l'abandon de Colletière, progressivement ennoyé et déserté vers 1035.

 

4. Les autres sites

A l'époque romaine la région de Paladru fait partie du territoire de la cité de Vienne, dépendant de la province de Narbonnaise conquise en 121 av. J-C. Mais c'est seulement du début de l'Empire que datent les premières traces d'occupation aux abords du lac. Encore ne s'agit-il que de modestes habitats paysans, installés au fond de petits talwegs affluents, ou de pêcheries aménagées sur les berges même du lac. Aucun de ces gisements ne paraît postérieur au iiie siècle et on ne connaît actuellement aucun site d'époque mérovingienne, à l'exception des villae établies aux limites occidentales du bassin versant, dans la vallée de la Bourbre, dont les sols et l'exposition sont plus propices à l'agriculture.

 

Hormis quelques indices d'une exploitation temporaire et discrète dans le courant du IXe siècle, identifiée par l'analyse des sédiments lacustres et celle des pollens, c'est bien à partir du début du XIesiècle que le terroir est durablement colonisé et mis en valeur. Outre celle de Colletière, deux autres stations littorales contemporaines sont connues: Le Pré d'Ars au Pin et Les Grands Roseaux à Paladru. Les sondages ouverts à la fin du XIXe siècle par E. Chantre sur cette dernière ont livré plusieurs dizaines d'objets (bois, métal et céramique). Typologiquement identiques à ceux de Colletière, ils confirment, à l'instar des vestiges architecturaux, l'appartenance de ses occupants au même horizon culturel. Le gisement du Pré d'Ars, englouti depuis 1870 par 20 m de fond, est également du même modèle mais, partiellement construit sur une berge plus haute, donc à l'abri des transgressions lacustres, il a continué d'être occupé jusqu'au xiiie siècle.

 

Fortuitement découverte au fond du lac, une pirogue monoxyle, remarquablement conservée, date du XIVe siècle. Son étude technique était d'autant plus nécessaire que ce genre d'embarcation médiévale est mal connu. De surcroît, l'usage courant de pirogues analogues est indirectement attesté à Colletière pour l'an Mil par la présence du matériel de batellerie et de pêche au filet.

 

Le pays de Paladru et ses abords recèlent un réseau assez dense de mottes castrales, élevées sur le relief collinéen. La plus volumineuse et la mieux conservée, celle du Châtelard à Chirens, a fait l'objet de fouilles extensives, quelques autres de sondages ou de simples prospections. Le mobilier archéologique issu de ces mottes, quoique considérablement moins abondant, est très proche de celui des habitats littoraux. Cependant, une étude approfondie des formes et des décors du matériel céramique récolté au Châtelard suggère un léger décalage chronologique avec ces derniers. L'hypothèse actuelle est donc que l'érection des fortifications (dont aucune n'est documentée par les sources écrites) serait sensiblement postérieure à celle des trois sites lacustres, peut-être même contemporaine de leur désertion (1030-1040). Dans ce cas elle correspondrait à l'émergence des premières lignées châtelaines qui se substituent aux pouvoirs régissant les centres domaniaux établis sur les rives du lac. La durée d'occupation de certaines mottes est courte et ne se prolonge pas au-delà des années 1070. Ces abandons précoces reflètent certainement la rapide concentration des pouvoirs et la réduction du nombre des châtellenies, absorbées par des voisins plus puissants. Mais d'autres continuent d'être occupées par les familles qui réussissent à se maintenir. Dès le début du XIIe siècle ces castra sont mentionnés par plusieurs textes qui ne précisent pas s'il s'agit de fortifications de terre ou de châteaux de pierre. Ceux qui subsistent aujourd'hui, comme Château-Vieux à Paladru ou Clermont à Chirens, ne laissent pas apparaître d'éléments architecturaux maçonnés antérieurs au XIIIe siècle. Faut-il en conclure que des mottes à chronologie longue ont perduré jusqu'à cette date, où elles auraient reçu des bâtiments en dur? En réalité, seules des fouilles systématiques permettraient de savoir s'il n'existe pas d'états intermédiaires dont il ne reste pas de trace en élévation. Si, dans la toute proche vallée de la Bourbre, les premières chapelles et églises privées remontent probablement au premier Moyen Age (VIIe-IXe siècles), la constitution du réseau des églises paroissiales autour du lac de Paladru a dû accompagner le mouvement «d'enchâtellement» qui marque le XIe siècle, contribuant à encadrer et à sédentariser les colons sur des terroirs nouvellement constitués. Malheureusement dans cette région, les guerres de Religion, la Contre-Réforme et la Révolution ont successivement été à l'origine de la destruction, partielle ou totale, des édifices religieux médiévaux. Nombre d'entre eux ont été complètement Reconstruits au XVIIe siècle, après que les bâtiments préexistants, trop dégradés ou devenus trop exigus, eurent été rasés. Pour cette raison, on est ici contraint, sauf exception, de se référer aux textes d'archives, d'ailleurs rares avant le XIIIe siècle, pour identifier la date de construction et l'emplacement approximatif de la plupart de ces églises. Il en va différemment des fondations monastiques, bénédictine ou cartusienne. Si la chartreuse de Silve Bénite au Pin fondée en 1116, a été détruite à la fin du XVIe siècle, elle a été rebâtie à quelques distances des ruines du monastère originel, laissant l'essentiel des vestiges accessibles pour une future fouille. Le cas du prieuré clunisien de Notre-Dame-du-Gayet à Chirens, sans doute élevé grâce aux libéralités des premiers seigneurs de Clermont, est encore plus favorable car, même s'il a subi des transformations à la fin de l'époque gothique, il offre encore un bel exemple d'architecture romane dauphinoise de la seconde moitié du XIe siècle.

 

5. Interprétation et directions de recherche

A l'écart des principales zones de peuplement durant l'Antiquité, le pays du lac de Paladru ne présente de traces d'occupation que discrètes et éphémères, malgré un léger réchauffement climatique - dont les indices existent également ailleurs dans la région et en Europe - qui fait baisser le niveau du lac et permet sur ses rives l'installation de quelques petits établissements. Ce peuplement faible et diffus semble ne pas s'accroître durant le haut Moyen Age.

 

Dans le courant du Xe siècle, après le refroidissement du Bas Empire et la remontée des eaux, le climat se réchauffe à nouveau et, par grandes pulsations de l'ordre de 30 ans, détermine une nouvelle régression du lac. Là encore, les phénomènes observés au lac de Paladru à partir de plusieurs disciplines (sédimentologie, dosages isotopiques, etc.) confortent et éclairent par leur précision chronologique et quantitative des hypothèses formulées ailleurs, à partir des études scientifiques mais aussi des rares textes existants. L'observation de ce phénomène, qui précède le peuplement colonial assez massif qui affecte les rives du lac de Paladru mais aussi l'ensemble des moyennes montagnes pré-alpines et de nombreux « déserts » européens à l'orée du XIe siècle (ici 1003-1004), autorise à prendre parti dans la discussion sur les origines de la « révolution de l'an Mil » : il existe bien une phase climatique favorable, durant le Xe siècle, susceptible d'expliquer, par l'amélioration des rendements agricoles donc de l'alimentation et de la rentabilité économique, l'expansion démographique puis l'évolution sociale qui caractérisent ce temps.

 

L'habitat littoral de Colletière témoigne bien de cette mutation. Faisant partie d'un mouvement d'essartage suffisamment étendu et cohérent pour suggérer qu'il fut commandité, il semble hybride - ou plutôt mutant : en bois, en torchis et en chaume, il prend la forme, d'ailleurs techniquement excellente, d'un ensemble très organisé et assez symétrique, présentant, à l'intérieur d'une puissante palissade rectangulaire occupant une presqu'île, un bâtiment central à cheminée et à étage flanqué d'écuries et entouré de deux autres bâtiments. Le bâtiment central, à en juger par son équipement domestique connu par les vestiges de ses occupants, abrite la famille principale (maîtres du domaine agricole dont cette curtis ou villa fortifiée est le centre ?). On peut l'interpréter comme une aula. Mais le statut social des occupants des deux autres demeures n'est différent que dans les nuances: si tous sont à la fois cultivateurs (céréales et fruits essentiellement) et éleveurs (porcs, chèvres et moutons, bovidés), ils travaillent tous le bois, pratiquent le tissage, travaillent le cuir, montent à cheval et portent les armes. Parmi les espaces intérieurs, l'aire littorale se décompose en deux parties, l'une dévolue aux forges et probablement aux bas fourneaux (fabrication de couteaux, d'armes, d'accessoires d'équitation, d'outils), l'autre à l'entretien des pirogues, des filets de pêche et au ferrage des chevaux. Le bétail était, la nuit, parqué également à l'intérieur de la palissade, du côté de la colline.

 

La forêt qui couvre les collines voisines, chênaie mixte essentiellement, a vite été abattue, laissant place à un terroir où, en utilisant au mieux les possibilités naturelles très contrastées (nature des sols, exposition, etc.) se répartissent les cultures (seigle, froment, avoine, orge et millet), les vergers, les prairies et de petits jardins (essentiellement le chanvre, quelques pois, fèves et lentilles). Si rien ne permet de prouver le rythme des assolements, plusieurs indices indiquent plutôt une rotation biennale. Si les bovidés et les chevaux étaient mis à paître dans les prairies, les porcs bénéficiaient de la glandée en forêt et les caprinés pouvaient se contenter des lisières et des bords des chemins. L'alimentation était complétée par la pêche et par la cueillette d'une grande variété d'espèces sauvages. La chasse n'apportait qu'un appoint extrêmement modeste.

 

Le mobilier recueilli dans les maisons et le dépotoir est inhabituellement abondant, riche et varié. Cela tient certainement au statut social des occupants (chevaliers paysans», tels que des textes contemporains concernant "d'autres régions permettent de les imaginer), mais aussi aux conditions de conservation (l'eau a recouvert immédiatement le site, le scellant définitivement, et a assuré la . conservation des matières organiques). Ce mobilier en tout cas donne une excellente vision du niveau technique de l'époque, des conditions de vie, de la part relative de l'autosubsistance. L'habitat de Colletière, pour largement autarcique qu'il fût, n'en avait pas moins des spécialisations - agriculture et élevage, métallurgie, mégisserie - et recourait au commerce pour se procurer certaines catégories d'objets (bois tournés, poteries). La monnaie, deniers et oboles d'argent, était d'ailleurs assez abondante, signe certain de richesse à en juger par le contraste offert, d'après les textes, avec les paysans rhodaniens de l'époque.

 

Tout indique donc que, avec deux autres habitats littoraux contemporains de ce type, Colletière fut un centre domanial fortifié, abritant une population comprise entre 60 et 100 personnes, et résultant d'une colonisation agraire entreprise à partir d'une région proche (vallée du Rhône ?) à la faveur de la pression démographique qui s'accroissait au tournant de l'an Mil. Les habitants en furent chassés lorsque, vers 1035, les conditions météorologiques se détériorent suffisamment pour que les eaux remontent, noyant le site. C'est à ce moment - à moins que le mouvement ne se soit amorcé vers 1025-1030 - que s'érigea la motte-enceinte du Chatelard (Chirens), éloignée d'à peine plus d'1 km, et avec elle plusieurs mottes castrales qui, comme ailleurs dans la région et en Europe, marquent, dans un climat de violence bien connu, l'instauration de multiples pouvoirs châtelains privés, amorce le plus souvent adultérine du système seigneurial.

 

Ces premières tentatives, véritable naissance du Moyen Age « féodal », n'auront pas la taille critique géographique, humaine, économique - pour réussir. Aussi laisseront-elles rapidement la place à un nombre plus réduit de fortifications, qui donneront naissance aux seigneuries châtelaines de Clermont, Virieu et Paladru, progressivement englobées dans la puissante baronnie de Clermont qui occupera les confins delphino-savoyards, entre Guiers et Isère.

 

Demeurent, bien sûr, nombre de questions: existait-il, à Colletière, un habitat dépendant ? Peut-on préciser la morphologie de la fortification et de son entrée ? Des hypothèses sérieuses existent sur la localisation du cimetière contemporain. Etait-il, comme on peut le présumer, accompagné d'une église ? Quelle est la morphologie des fortifications privées qui subsistent, à la charnière des XIe-XIIe siècles, avant la construction des châteaux dont on peut étudier aujourd'hui les vestiges (à partir du XIIIe siècle) ? A quoi ressemblait l'habitat paysan au milieu du XIe siècle, au XIIe et au XIIIe (rôle de l'incastellamento dans la morphologie du terroir) ? Et bien sûr, percent à travers toutes les interprétations, les questions juridiques : statut des habitants de Colletière, place de l'alleu dont tout laisse à penser qu'il fut très important en Sermorens comme en Dauphiné... Mais si l'on peut faire, entre la région du lac de Paladru et son évolution aux Xe-XIIe siècles, et d'autres sites étudiés ailleurs en France et en Europe, de nombreux parallèles, et si finalement Colletière, qui surprit voici 20 ans, semble bien représentatif de la rapide mutation de ce temps, son intérêt majeur est d'offrir, grâce au milieu lacustre, la matière au croisement de techniques d'analyse et de moyens d'étude variés, de l'histoire et de l'archéologie «traditionnelle» aux approches paléoenvironnementales ; de faire mieux sentir l'extrême interdépendance, en ces temps de technologie peu évoluée depuis près de dix siècles, des hommes et de la nature; enfin de montrer, par un exemple particulièrement caractéristique, combien fut rapide et radicale la « révolution de l'an Mil».

haut de page