dAf 28
VITAL Joël
Protohistoire du défilé de Donzère
L'âge du Bronze dans la Baume des Anges (Drôme)
L'étude présentée par Joël Vital permet de disposer, pour la première fois, d'un ensemble de vestiges de l'âge du Bronze dans la moyenne vallée du Rhône. S'il n'a été possible d'observer ni l'organisation de l'habitat ni la stratigraphie du site de la Baume des Anges, qui couvrait à l'origine la période comprise entre le Chalcolithique et le Bronze final 3b, en revanche, la systémisation de l'analyse des produits, essentiellement céramiques et métalliques, a permis d'établir leur datation et leur identité géographique. Le traitement statistique des données a indiqué des rapports géographiques soutenus avec l'Italie du Nord au Bronze ancien et au Bronze récent ainsi qu'avec les régions nord‑alpines au Bronze final. La nouvelle trame chronologique absolue élaborée révèle d'une part une synchronisation avec les différentes phases de développement de l'âge du Bronze en Europe continentale, d'autre part l'allongement de cette période. Ce dernier point induit des conséquences sur la dynamique d'occupation de l'espace qui devront désormais être prises en considération.
Résumé court
Résumé long
1. Le site et son contexte
L'étude du mobilier de la Baume des Anges à Donzère (Drôme) s'inscrit dans une recherche globale sur les cultures de l'âge du Bronze rhodanien et en constitue une première approche. Le site de la Baume des Anges, qui demeurait probablement le plus important gisement stratifié de l'âge du Bronze dans la vallée du Rhône, a été fouillé entre 1967 et 1974 avec des méthodes n'ayant pas permis d'observations en plan ou en stratigraphie. Une nouvelle lecture des documents de fouille permet d'assurer que la stratigraphie recelait des vestiges couvrant une période comprise entre le Bronze ancien et le Bronze final 3b, les plus nombreuses occupations, comme habitat semble-t-il, s'étant déroulées pendant le Bronze final 1-2a.
2. Le mobilier archéologique
Le mobilier archéologique, essentiellement céramique, a été étudié dans le but de cerner le plus finement possible sa chronologie et ses affinités géographiques, en visant à dépasser le caractère souvent littéraire et approximatif de la méthode comparative.
Les formes céramiques on été définies en utilisant un langage descriptif suffisamment détaillé pour permettre les comparaisons pièce à pièce dans l'ensemble du domaine alpin et circum-alpin. Les occurrences ont ensuite été comptabilisées par périodes et par régions suivant un découpage géographique isolant les aires ouest de la France, nord (Bassin parisien, Bassin rhénan), centre (centre-est de la France, Plateau suisse), ainsi que la Provence, le Languedoc, la moyenne vallée du Rhône et l'Italie du nord.
Deux graphes synthétisent l'information. Un histogramme des fréquences des occurrences géographiques (fig. 56) nous indique la quantité des comparaisons opérées entre les régions du cadre de compréhension et la Baume des Anges. Une distance dite du « Lien» (fig. 57), indiquant les écarts à la moyenne, positifs ou négatifs, et calculée en recourant à la métrique du khi2, quantifie ensuite le crédit ou le déficit en occurrences relevés pour chaque région et pour chaque phase.
Plusieurs phénomènes de balance entre des aires géographiques opposées sont nets sur les histogrammes: entre le centre et le Languedoc, entre la moyenne vallée du Rhône et l'Italie, ainsi qu'entre l'Ouest et l'Italie. Ces oppositions sont conformes. à ce que l'on pouvait inférer à partir de la position géographique de l'échantillon étudié, inséré de surcroît dans une zone majeure de contacts et d'échanges.
Le Bronze ancien (fig. 9 à 12) se caractérise par une grande unité des productions céramiques entre les différentes régions des Alpes occidentales, en opposition avec les régions ouest et nord. Le Lien montre l'importance de la composante italique, confirmée par le Lien positif de la Provence, et la relative indépendance du centre, de la moyenne vallée du Rhône et du Languedoc. Les connexions italiques ne correspondent toutefois pas aux éléments de la culture de Polada telle que l'entendent les auteurs italiens. L'absence d'unité de la Civilisation du Rhône est confirmée, nécessitant de revenir de manière critique sur ce concept et sur sa valeur opératoire, face à la vigueur du lien transalpin.
Le Bronze moyen (fig. 13) est représenté par un stade médian, en rupture avec le Bronze moyen 1 qui se situe pour sa part en continuité avec le Bronze ancien 3. L'importance des connexions locales, moyenne vallée du Rhône et Languedoc indique un phénomène de régionalisation ayant une double origine. Cette rupture pourrait être simultanément mise au compte d'une réponse apportée à la mise en place progressive du double courant culturel septentrional et italique, qui deviendra ensuite un phénomène de fond, et des pressions exercées à la fois au sein des sociétés et sur le milieu (phénomène de désanthropisation). Cette régionalisation est marquée par un changement du répertoire des formes et des décors, dont une part renvoit aux groupes apenniniques d'Italie centrale, avec l'invention du style Saint-Vérédème.
Nous regroupons ensuite dans un stade Bronze récent les céramiques dont on ne peut encore assurer leur appartenance au Bronze moyen 3 ou au Bronze final 1 (fig. 14 à 17, fig. 30 à 35). On observe une nouvelle rupture dans les fréquences du centre, de l'Italie et du nord, qui progressent. Quant à la régression constatée pour la moyenne vallée du Rhône et le Languedoc, elle pourrait s'expliquer par le déficit en complexes de cette époque en ces lieux. Le Lien souligne l'importance de l'influence italique et la prééminence des relations avec le centre, le Jura et le Plateau suisse, la Basse-Autriche même. Cette nouvelle rupture indique que la réponse culturelle offerte aux contraintes externes au Bronze moyen 2 fut insuffisante. Tous les objets métalliques sont d'affinités extérieures à la région. Le Bronze récent paraît, au travers des séries donzéroises, .à l'origine du dynamisme culturel du Bronze final.
Le Bronze final 2 est scindé en deux stades par commodité et par les limites qu'impose l'approche comparative, alors qu'existent dans la moyenne vallée du Rhône au moins quatre faciès à valeur probablement chronologique, dont deux pour le Bronze final 2b.
Au Bronze final 2a (fig. 18 à 28, fig. 30 à 35), les Liens positifs du nord et du centre renvoient aux groupes à céramique cannelée du stade Binningen du Bassin parisien et du Bassin du Rhin. Le Lien négatif de la moyenne vallée du Rhône et du Languedoc doivent être pondérés, d'une part par leurs fréquences qui correspondent à une réelle production régionale, et d'autre part par le Lien très positif de la composante locale qui est lui-même à relier au volume global des productions du Bronze final 2a. Les connexions avec l'Italie décroissent fortement, la rareté des complexes de cette époque en Piémont et Lombardie occidentale constituant une explication insuffisante.
Au Bronze final 2b (fig. 37 à 40), le Lien du nord montre l'impact du groupe Rhin-Suisse-France orientale. Les Liens positifs de la moyenne vallée du Rhône et du Languedoc attestent la capacité d'assimilation de cette influence par l'élaboration de styles propres parmi lesquels le recours au décor cannelé est bien marqué. Le Lien positif et la fréquence des occurrences avec la moyenne vallée du Rhône pondèrent un Lien négatif de la composante locale. La tendance à l'effacement des rapports avec l'Italie se confirme, les témoins de l'extension du groupe Rhin-Suisse-France orientale dans cette région étant peu nombreux.
On note ensuite l'absence de vestiges renvoyant au Bronze final 3a pourtant attesté au nord, à l'ouest et au sud des Alpes.
Au Bronze final 3b (fig. 41 à 50), les comparaisons sont nombreuses avec le Languedoc, l'ouest et l'ensemble de la moyenne vallée du Rhône. Les rapports plus diffus avec le nord et le centre (dont le Plateau suisse) sont affectés d'un Lien négatif. La rareté des connexions avec l'Italie du nord, affectée d'un Lien très négatif, va de pair avec leur caractère exceptionnel. Les séries donzéroises, médio-rhodaniennes et languedociennes constituent alors un groupe autonome, cette tendance à la régionalisation étant probablement liée à des phénomènes d'ordre social (occupation des sites de hauteur, tombes individuelles sous tumulus).
Enfin, on note à toutes les phases l'indépendance de la Provence dans les graphes du Lien, sauf à deux époques: au Bronze ancien avec un Lien positif significatif; au Bronze final 2b avec un Lien négatif dont est responsable le peu d'impact du groupe Rhin- Suisse-France orientale.
3. Synthèse et perspectives
Un inventaire des dates 14C calibrées pour les Alpes occidentales permet de proposer le cadre chronologie absolu suivant: Bronze ancien: 2300-env. 1750 ; Bronze moyen: env. 1750-1400 ; Bronze récent: 1400-1300 ; Bronze final : 1300-800 av. J.-C. Les principales conséquences de cette nouvelle trame sont l'allongement de la durée du Bronze ancien, dont il faudra expliquer la lenteur de l'évolution céramique, une synchronisation avec la chronologie centre-européenne et des contradictions avec la dendrochronologie pour la transition Bronze ancien/moyen.
Un décompte du nombre de sites de l'âge du Bronze de la Drôme et d'Ardèche pour chaque époque, effectué sur la base de ces propositions chronologiques, permet de calculer un indice-relatif de représentation des sites (IRS). Celui-ci fait ressortir une opposition entre les possibles densités d'occupation, faibles du Bronze. ancien et au Bronze récent, plus importantes ensuite.