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dAf 20


BECK Patrice

Une ferme seigneuriale au XIVe siècle

La grange du Mont (Charny, Côte-d'Or)

Installée à la fin du XIIIe s. sur un domaine jusqu'alors inexploité de la seigneurie de Mont‑Saint‑Jean, en Auxois, la grange du Mont est abandonnée un siècle plus tard, n'ayant pu résister aux crises démographiques et économiques de la seconde moitié du XIVe s. Elle avait été cependant conçue pour peupler et exploiter durablement un vaste terroir; en témoignent l'ampleur et la qualité de ses aménagements. La fouille archéologique, le dépouillement des archives et l'enquête ethnographique, étroitement associés, ont permis de restituer la réalité matérielle et la destinée de cette « femme modèle » telle qu'on la concevait à la fin du Moyen Age. Cette étude apporte des informations tout à fait nouvelles sur un type d'établissement rustique jusqu'alors peu connu, la « grange », ainsi que sur le mobilier et l'architecture de l'habitation rurale de la Bourgogne médiévale.

Résumé court

Résumé long

INTRODUCTION

Le site, découvert fortuitement, est localisé aux marges des territoires de Mont-Saint-Jean et de Charny, dans les monts d'Auxois. Les vestiges, dont la photographie aérienne a immédiatement montré l'organisation, affleuraient et dessinaient quatre vastes édifices groupés autour d'une cour et des annexes dont deux enclos et une grande enceinte ovalaire. Les mobiliers retrouvés en surface évoquaient une occupation de la fin du Moyen Age et les documents d'archives révélaient que la zone était alors exploitée par la grange du Mont, établissement agricole domanial dépendant de la seigneurie de Mont-Saint-Jean. Cinq campagnes de fouilles, de 1980 à 1984, ont permis de mettre au jour l'ensemble des structures et de recueillir un mobilier riche et diversifié, d'apporter ainsi de nombreux et nouveaux éléments pour la connaissance de ce type d'établissement rural isolé, largement répandu depuis le XIIe s. en Bourgogne comme ailleurs.

 

LES SOURCES ÉCRITES

La grange du Mont n'est signalée qu'entre 1330 et 1462, essentiellement dans les aveux et dénombrements de la seigneurie de Mont-Saint-Jean. Par la suite, le toponyme ne désigne plus qu'un bois. Mais, dès le XVe s., voire la fin du XIVe, l'établissement doit être abandonné: il n'apparaît dans aucun autre document contemporain. A l'évidence, il s'agit d'une installation tardive, de confins, colonisant une zone répulsive, domaine privilégié des bois et des taillis. Elle semble correspondre au besoin d'intensifier le rendement de la réserve seigneuriale à une époque où le domaine foncier, à l'origine très vaste, se trouve fort réduit par le jeu des chasements vassaliques ; le contexte démo-économique favorable de la fin du XIIIe s. rendait possible et nécessaire la mise en valeur des terres jusqu'alors laissées en friches.

 

LES DONNÉES DE LA FOUILLE

     Stratigraphie et structures

La grange du Mont n'a succédé à aucune installation antérieure et n'a révélé qu'une seule phase d'occupation. L’enceinte, constituée d'un fossé sec peu profond et d'une maigre levée de terre, entendait moins la défendre qu'en marquer les limites. 4 000 m2 d'enclos ont été aménagés et plus de 1 100 m2 de bâtiments d'exploitation ont été édifiés pour serrer les récoltes, abriter le bétail, remiser l'outillage. Les installations domestiques, avec la maison de près de 120 m2 de superficie et le four à pain de 2,40 m de diamètre, sont, elles aussi, imposantes. Ces constructions utilisent essentiellement des matériaux originaires du site (pierre, terre, bois), mais il s'agit d'une architecture soignée, recherchée même sous certains de ses aspects, tels l'habillage des ouvertures réalisé en pierre de taille et l'agencement des charpentes à piles utilisant des bois de haute futaie. L'investissement technologique et économique est considérable : à la mesure des possibilités et de l'ambition de l'autorité commanditaire. Un seul manque mais de taille : aucun point d'eau n'a pu, semble-t-il, être aménagé sur le site que 500 m séparent de la première source connue. Ce n'était sans doute pas un problème insurmontable, mais il explique certainement en partie la désertion précoce.

 

     Le mobilier céramique

Il est extrêmement fragmenté et peu abondant. Par analogie, il est cependant possible d'indiquer qu'il témoigne exclusivement de fonctions domestiques ; que la céramique commune, de stockage ou culinaire (amphores et pots globulaires munis ou non d'éléments verseurs et de préhension) l'emporte largement en quantité sur la vaisselle de table décorée (pichets, pégaus et bols) ; que les formes fermées sont plus représentées que les formes ouvertes ; que l'ensemble des aspects techniques et morphologiques renvoit à une production caractéristique du XIVe.

 

     Le mobilier manufacturé non céramique

Il comporte plus de cent objets identifiés, essentiellement métalliques. Ils ont permis de constituer le catalogue des activité domestiques et de production des occupants de la grange. Les pièces métalliques de Ia construction abondent ; une grande panoplie (de couteaux et d'éléments de récipients évoquent la batterie de cuisine et les ustensiles de table ; la parure vestimentaire, notamment les boucles et les « clous» ornant les ceintures, est bien représentée et place l'occupation au XIVe s. ; deux pointes de flèche et un hameçon signalent la pratique de la chasse et de la pêche ; une faucille et deux serpettes trahissent la culture des céréales et de la vigne ; une sonnaille et deux battants de cloche, de nombreux fers et clous à ferrer les équidés renvoient à l'élevage.

 

     Le mobilier monétaire

Il est composé de sept éléments provenant essentiellement de l'atelier de Dijon, de frappes remontant à la fin du XIIIe s. et au début du XIVe s

 

     Le mobilier ostéologique

Il comporte quelques espèces sauvages mais témoigne surtout du cheptel ; porcs, bovins et moutons voisinent, mais les derniers dominent largement et rassemblent plus de 60 % des vestiges osseux. La courbe des âges à l'abattage montre qu'il s'agit d'un élevage destiné à la production lainière. Cette spécialisation était certes dictée par les possibilités limitées du milieu naturel; elle correspondait aussi à l'existence d'un florissant marché bourguignon de la laine au XIVe s.

 

RECHERCHES COMPLÉMENTAIRES

     Portraits de granges

Certaines granges de la région ont laissé une documentation écrite d'une extrême richesse. Des établissements de Tontenant et Tarsul, dépendant de l'abbaye de Citeaux, des inventaires détaillés ont été conservés ; de la grange Noire et de celle de Dragny, appartenant à l'abbaye Saint-Jean-Ie-Grand d'Autun, sont parvenus jusqu'à nous des comptes de gestion annuels. Ils permettent de combler les lacunes de la documentation archéologique.

 

     Eléments d'architecture rurale

Quinze bâtiments à piles, repérés autour du site et étudiés, témoignent encore de l'organisation en élévation et de la diffusion d'un type d'architecture rurale. rencontré dans deux édifices mis au jour à la grange du Mont.

 

CONCLUSION

Conçue pour durer, la grange du Mont n'a pourtant été occupée qu'un siècle. Installée à la fin du XIIIe s. pour exploiter un domaine agro-pastoral que l'on devine important mais aussi ingrat, elle est abandonnée à la fin du siècle suivant. La Peste Noire à partir de 1348, la guerre de Cent Ans et, notamment, l'épisode des Grandes Compagnies, vers 1350-60, saignent le pays. Les armées ont cependant épargné le site, qui ignoré toute trace de violence et, si les pandémies ont emporté certains des occupants, d'autres auraient pris la place si l'établissement avait été encore jugé rentable. Mais les survivants se replient sur les meilleures terres laissées vacantes et le grand commerce lainier délaisse désormais la Bourgogne. La grange du Mont, habitat fragile car récent et aventuré en un milieu répulsif, aura été une victime facile du mouvement de récession démographique et économique de la fin du Moyen Age.

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