dAf 19
GADY Serge
Les souterrains médiévaux du Limousin
Approche méthodologique
Refuges stratégiques ou lieux de culte selon les modes, situés dans une large fourchette chronologique allant de la Préhistoire à la Révolution, les souterrains ont suscité des interprétations aussi variées que fantaisistes. Cet ouvrage issu d'une thèse de 3e cycle permet, à partir d'une étude de la répartition de 94 sites du Limousin replacés dans leur contexte géo‑historique et de la fouille du souterrain du Bois‑du‑Mont à Bessines‑sur‑Gartempe (Haute‑Vienne), d'associer avec certitude les cavités aménagées à l'habitat rural des IX‑XIIIe s. et de mettre en évidence les phases de creusement, d'utilisation et d'abandon de ce type de structure. Ces vestiges sont analysés avec une méthodologie rigoureuse qui a valeur d'exemple dans un domaine où les références scientifiques étaient jusqu'alors quasiment inexistantes.
Résumé court
Résumé long
PREMIÈRE PARTIE
Les cavités aménagées du bassin de la Gartempe
La zone géographique concernée par l'étude est la Marche, territoire situé au nord du Limousin. La Marche apparaît dans les textes aux temps carolingiens. Les occupants de cette terre essentiellement rurale ont eu dans l'histoire à adapter cultures et élevages aux sols minces et froids du soubassement cristallin omniprésent. L'habitat rural médiéval est étudié à l'ouest du territoire marchois, dans le bassin hydrographique de la Gartempe, affluent de la Creuse, sur une superficie d'environ 1 500 km2.
94 sites à cavités aménagées et silos sont étudiés. Ce type de vestige, souvent signalé par les érudits locaux, n'a jamais fait l'objet d'investigations méthodiques : les hypothèses sur ses origines sont donc variées et portent sur l'ensemble des périodes historiques.'
La nécessité d'une méthodologie cartographique s'imposait donc en préalable à toute recherche : prise en compte de l'environnement géographique, historique et archéologique de chaque site selon des critères numériques.
L'enquête a démontré que les sites concernés sont établis dans le même environnement topographique et hydrographique que l'habitat rural médiéval : .
- installation dans la partie supérieure des versants favorablement exposés (sud et est principalement) ;
-les implantations ne recherchent pas systématiquement la proximité des grands cours d'eau;
- les sites ne présentent pas de caractère stratégique: ils ignorent les zones de confluence, les hauteurs;
-les relations entre cavités aménagées et structures défensives ou religieuses ne sont pas préméditées, mais plutôt les résultats d'aménagements successifs sur un même lieu;
- en revanche, la relation entre les sites étudiés et l'habitat rural médiéval présente une identité fonctionnelle et chronologique.
La documentation archéologique, les sources écrites, la toponymie convergent vers cette interprétation.
DEUXIÈME PARTIE
Le souterrain du Bois-du-Mont (Haute-Vienne) : application d'une méthode d'analyse
Le souterrain du Bois-du-Mont (commune de Bessines-sur-Gartempe) a été fouillé de 1970 à 1977 dans le cadre d'une fouille programmée. La zone nord-occidentale du souterrain a été choisie pour la démonstration.
Architecture
L'architecture de la cavité s'organise à partir de quatre unités.
Unité I : un couloir pentu long de cinq mètres se développe à partir d'un accès formé d'une ouverture étroite à la surface du sol et d'une paroi subverticale faite d'une accumulation de blocs dont plusieurs, en saillie, jouent le rôle de marches grossières. Ce mur retient une masse de terre, comblement d'une tranchée à partir de laquelle fut, à l'origine, creusée cette zone de la cavité. Deux alvéoles (d'environ 2 m2 de superficie) et une banquette sont annexées au couloir qui est fermé, à son extrémité opposée à l'accès, par un dispositif de fermeture: des rainures dans les parois accueillaient des feuillures boisées.
Unité II : la salle centrale du souterrain, longue de 3,5 m et large de 1,5 m a été creusée à partir d'un puits latéral obturé définitivement à la fin du creusement.
Unité III : une salle annexée à la salle centrale n'est accessible que par cette dernière par l'intermédiaire d'un étroit passage (50 cm de diamètre). Comme l'unité Il, l'unité III fut élaborée depuis un puits latéral condamné à la fin des travaux. Creusées dans la voûte de la salle, des encoches pouvaient recevoir une étagère suspendue.
Unité IV : il s'agit d'un couloir long d'une douzaine de mètres qui relie par l'unité Il l'ensemble nord-occidental du souterrain à la zone sud-est, non étudiée. Un accès vers l'extérieur le dessert.
Stratigraphie
La stratigraphie a mis en évidence des couches associées à l'occupation du site et des dépôts liés à des remblaiements essentiellement naturels.
Les séries d'occupation paraissent cycliques. Un niveau de préparation est soigneusement aménagé. Il supporte un lit de matériaux organiques (cendres) qui forme le niveau d'occupation, riche en mobilier céramique. '
Quatre occupations se succèdent, représentées dans la salle centrale, les couloirs des unités I et IV. La salle annexe est dépourvue de ce remplissage. La sérié stratigraphique fossilise peu à peu les aménagements architecturaux : la configuration de l'espace intérieur se modifie donc peu à peu.
La hauteur libre sous voûte (1,25 m à l'origine) diminue par l'accumulation des couches. Les occupants limitent cette régression en raclant la roche de la voûte afin de l'étaler sur le sol, préparant ainsi une nouvelle occupation. Cette procédure évite d'aller chercher des matériaux à l'extérieure de la cavité.
A la fin de la dernière occupation, les hommes referme les accès au souterrain .Avec le temps la terre des terrains sus-jacents pénètre dans la cavité et fossilise la stratigraphie d'occupation. Rappelons que deux accès avaient été remblayés volontairement dès la fin du creusement.
Mobilier
L'essentiel du mobilier est représenté par des fragments de poteries. Ils sont présents dans chaque niveau d'occupation. La répartition des tessons, analysée pour chacun des vases remontés, permet de déterminer des zones de circulation, des espaces réservés à des activités ou des rejets d'objets inutilisés.
La céramique est commune, de facture souvent grossière. Si la première occupation est caractérisée par les vases à bord en bandeau, les occupations Il et III livrent des poteries carénées à fond bombé, des vases globulaires.
Des fusaïoles (en plomb ou en terre), des lissoirs, un palet, quelques éléments en fer non identifiables complètent le mobilier recueilli. Le contexte géologique et pédologique a interdit pratiquement toute conservation du mobilier d'origine organique.
Synthése
Quatre occupations successives sont donc démontrées. Leur durée absolue n'est pas connue. De même nous ne pouvons pas mesurer l'intervalle de temps entre chaque occupation.
Cependant nous constatons que les occupants des lieux, en préparant leur séjour, ont gardé le souvenir de l'occupation précédente: mêmes emplacements choisis pour aménager les différents espaces (des modifications sont cependant induites par la fossilisation progressive des volumes).
La salle annexe (unité III) pourrait être un lieu de dépôt d'objets ou de denrées. La salle centrale connaît un espace destiné à des activités (filage?).
L'absence d'activités de la vie quotidienne (cuisine, ...) suggère une mixité des comportements entre « la maison » à l'extérieur et le réseau souterrain.
CONCLUSION
Les silos et les cavités aménagées sont des éléments de l'habitat rural médiéval dans la Marche. Des constructions de matériaux légers équipées de silos sont perçues au Xe s. Aux Xe-XIe s., le couple maison-souterrain leur succède. Ces structures sont abandonnées aux XIIe-XIIIe s. Le site lui-même peut être délaissé. Dans plus des deux tiers des cas, l'habitat perdure sur le même lieu : il contribue alors à construire la carte de l'habitat actuel.
Ce tableau, rigide dans les évolutions et la chronologie proposées, ne retient que les grands mouvements, ne traite pas des perdurations, des variations locales. Seule la multiplication des fouilles et des inventaires cartographiques pourra préciser l'histoire de l'habitat rural en Limousin.