Les institutions républicaines au sein desquelles
se développent des activités professionnelles de socialisation
des individus sont en crise, affirme François Dubet
2.
Le «programme institutionnel» dont la «magie»
était de parvenir à fabriquer des individus à la
fois singuliers et universels, des sujets socialisés, autonomes
et réflexifs, décline. Il décline par lente implosion,
exacerbation de ses propres contradictions, absence de soutien du service
public. Les principes universels sur lesquels il reposait ne seraient
plus opérants dans un monde de plus en plus divers, fragmenté
et ambivalent. Dans ce contexte, il est intéressant de constater
que la pratique artistique et la figure de l’artiste sont mobilisées
dans les espaces de la «désaffiliation» comme opérateur
et médiateur d’universalité. Les événements
artistiques publics financés dans le cadre de la politique de la
ville, comme le défilé de la Biennale de la danse ou l’Art
sur la place à Lyon, donnent à voir une diversité
– à la fois sociale et ethnique – rassemblée.
Si ces scènes «artificielles» de mixité sont
effectivement le creuset d’un important travail de reconnaissance
3,
nous posons l’hypothèse que les dispositifs relationnels
qui se développent dans le cadre de ces projets contribuent à
déconstruire la notion d’universalité artistique.
C’est ce que nous nous proposons de démontrer à partir
de deux exemples : les ateliers d’expression artistique que les
artistes en résidence animent dans les banlieues populaires, et
le «sas» de l’action culturelle où les dites
«émergences culturelles» sont retravaillées
pour passer de la rue à la scène.
L'art sur la place 2005, Lyon - © B. Adilon |
Dans
la majorité des ateliers d’écriture, d’art plastique,
de danse que nous avons pu observer dans les banlieues populaires
4
– excepté dans le cadre de projets militants tels que celui
du théâtre de l’opprimé
5 – les
artistes développent leur projet pédagogique sur la base d’un
certain nombre de postulats artistiques. Une conception partagée,
mais pas toujours explicitement revendiquée, de l’art les conduit
ainsi à privilégier la forme, le style sur le contenu lui-même.
«La façon dont on parle est plus importante que ce qui est
dit.» Ils s’efforcent donc de travailler, avec les participants
de ces ateliers, ces nécessaires métamorphoses stylistiques
et formelles qui font de l’art un langage universel. Une hantise récurrente
de ces artistes travaillant avec les habitants des «marges»
est d’échapper au «stéréotype»
: ne pas coller à leur demande d’expression et à ce
qu’elle véhiculerait de clichés, mais ne pas les enfermer
non plus dans des représentations exogènes de ce qu’ils
sont. Un objectif récurrent de ces artistes est ainsi d’aider
ces publics à «aller au-delà de ce qu’ils vivent», afin de ne pas les «enfermer dans leur propre caricature» ; les aider à «dépasser» les logiques
sociales qu’ils subissent – le racisme, la précarité,
le mépris social… – pour leur permettre de construire
une parole universelle – susceptible de «toucher tout le monde». Ce qui, pour ces artistes, suppose de réaliser à
partir du soi, de l’intime, un travail d’abstraction formelle
et thématique – «les aider à se frotter à
des thèmes universels qui font l’art avec un grand A».
Il est intéressant de noter à quel point cette conception
occidentale de «l’originalité» artistique comme
«soudure paradoxale de l’individualité et de l’universalité»
6 fait écho aux exigences socialisatrices du «programme institutionnel». Mais force est de constater le caractère
problématique de ces injonctions dans des contextes de précarité
et de marginalité. Ce travail sur le «je» peut en effet
produire des effets contraires. S’il peut permettre de restaurer «le sentiment même d’exister», il participe également,
comme l’a montré Stéphanie Pryen
7, d’une
certaine forme d’aliénation sémantique. Cultivant une
parole allant de l’intime à l’universel, ces ateliers
discréditent tout discours social comme caricature, renvoient toute
expression collective au cliché. Interdisant l’expression du
«nous», ils contribuent ainsi à construire les membres
des classes populaires comme responsables de leur propre condition. Cette
disqualification de toute expression collective est d’autant plus
violente lorsque cette «parole universelle» est transformée
en matériau d’une œuvre reconnue à un autre
8,
«œuvre collective» exposée au seul nom de l’artiste
dans diverses galeries, témoignages transformés en histoire
par un auteur qui se les approprie, etc. Ou encore lorsque ces formes artistiques
«déracinées» (retravaillées avec un artiste)
donnent lieu lors de leur mise en scène, à des jeux de cadrages
et d’assignations institutionnelles qui renvoient leurs auteurs à
leurs origines sociales ou ethniques. Le régime de visibilité
et de reconnaissance de ces expériences se construisant, de façon
paradoxale par rapport aux contraintes imposées, moins sur la base
d’un intérêt à ce qu’ils font qu’à
ce qu’ils représentent (des jeunes des banlieues, des exclus,
des chômeurs, etc. qu’il s’agit de valoriser).
Ce qui pro quo (quoi pour quoi) est également un élément
structurant des scènes de reconnaissance des dites émergences
culturelles
9. Dans cet exemple – que je me permettrais
simplement d’évoquer pour l’avoir développé
ailleurs
10 – l’universalisme artistique est de même
utilisé comme outil de socialisation et d’intégration.
Pour passer de la rue à la scène, les jeunes danseurs de hip-hop
sont invités à s’ouvrir à d’autres langages
chorégraphiques afin de «sortir de leur ghetto artistique». Par l’intermédiaire de la danse contemporaine, ils
sont amenés à modifier les rapports au temps, à l’espace
et à l’autre qui structuraient initialement leur danse –
en tant qu’art urbain de l’oralité
11. Il leur
est demandé d’apprendre à s’abstraire et à
s’extraire de leurs «appartenances particularistes»
afin de s’adapter aux attentes du public des théâtres
; de sortir de leurs premières logiques figuratives pour épouser
un langage formel, défini comme universel. La reconnaissance dans
le monde de la danse contemporaine se fait donc au prix d’un déracinement
social, d’une «domestication» de la forme et du propos
et d’une individualisation de la création. La pratique artistique
devient ainsi l’outil d’une «politique des corps»
(Faure, Garcia) qui reproduit certains aspects de la socialisation scolaire.
Elle permet de mettre en place des dispositifs relationnels qui fabriquent
des individus «autonomes» et «réflexifs»
12.
Mais elle reproduit également un certain nombre d’inégalités,
contribue à discréditer d’autres manières d’être
à soi et d’être au monde et leurs traductions esthétiques.
L’universalisme artistique se révèle ainsi être
un «universalisme de surplomb»
13 imposant une certaine
conception de la vie bonne comme seule légitime. Un universalisme
rendu plus accessible par ces critères de définition, à
ceux qui possèdent un certain capital social et culturel, affirment
les sociologues. Un «universalisme exclusif» en somme en ce
qu’il confond contenu commun et espace commun, contrariant ainsi la
dynamique des identifications (la capacité de se projeter comme membre
d’une société).
La pratique artistique a servi d’outil à une politique «d’intégration pluraliste», qui a contribué à
fabriquer des formes artistiques «métissées»
aujourd’hui exportées comme spécificités françaises.
Mais cette «démocratie culturelle sous tutelle»
14
réactualise également une conception de l’universalité
qui n’est pas sans rappeler une certaine politique coloniale, affirme
David Looseley
15.
La sécularisation de l’art transformant les principes de
création en ressorts de socialisation participe ainsi d’une
déconstruction progressive de l’ensemble de ses critères
de légitimité. Parce que ces situations de «court-circuit» révèlent de façon plus directe l’intrication
entre «règles de l’art» et «art de vivre» (Bourdieu) et amènent les artistes à prendre acte
de la nature sociale de leurs propres conventions. Mais aussi parce que
la création produit comme nous venons de le voir, dans le cadre
de ces dispositifs institutionnels, des effets contradictoires. Et ces
contradictions fonctionnent elles-mêmes comme des révélateurs
en mettant au jour les logiques sociales implicites de définition
d’un art désenchanté.
1. Par «sécularisation», j’entends :
intégration de l’art dans des dispositifs institutionnels
de socialisation.
2. F. Dubet : Le déclin de l’institution, Paris, seuil, 2002.
3. Voir V. Milliot : «Les courts-circuits de l’action culturelle», dans A. Bruston dir., Des cultures et des villes. Mémoires
au futur, Paris, éd. de l’Aube, 2005.
4. Voir, entre autres, le chapitre sur une résidence d’artiste
à Vaulx-en-Velin dans V. Milliot : «Quand la cité
investit la culture pour redéfinir l’espace commun»,
rapport de recherche, programme Cultures, villes, dynamiques sociales,
1998. Les monographies d’un atelier de théâtre et d’un
atelier d’écriture à Roubaix dans S. Pryen et Rodriguez
: «Quand la culture se mêle du social», 2002.
5. Voir V. Milliot : «La mise en scène et en sens de la
vie. Ethnographie d’une expérience de théâtre
de l’opprimé dans la banlieue lyonnaise», Théâtre
public, n° 179, oct.-déc. 2005.
6. J.-M. Schaeffer : «Originalité et expression de soi :
éléments pour une généalogie de la figure
moderne de l’artiste», Communications, n° 64, 1997.
7. S. Pryen : «Individuation et violences symboliques. Quand les
politiques sociales empruntent à la culture», communication
présentée aux journées d’études du Centre
d’étude des mouvements sociaux (EHESS/CNRS) «Injonctions
à l’individuation et supports sociaux des individus»,
Paris, 28 et 29 avril 2004.
8. La place qui est donnée à «l’autre»
selon les différentes conceptions artistiques des artistes qui
s’engagent dans des œuvres collectives va du signe au vis-à-vis,
de l’image au message, du témoin à l’invité.
Nous avons proposé une typologie de ces œuvres selon le type
de liens sociaux qu’elles cristallisent (l’œuvre collective
peut être pensée et réalisée comme un «espace d’hospitalité», «forme protocolaire» ou «processus collectif»). Voir V. Milliot dir.
: «Faire œuvre collective aux frontières des mondes
de l’art», rapport de recherche, programme Cultures, villes,
dynamiques sociales, ARIESE, Lyon, 2003.
9. Si Paul Ricœur a montré (dans Parcours de la reconnaissance,
Paris, Stock, 2004) que la méconnaissance est nécessairement
incorporée à la dynamique même de la reconnaissance,
il y a là un régime qui nous semble néanmoins particulier,
car cette politique reconnaît ces publics en raison d’une
différence (qu’il s’agit de représenter et d’exemplariser)
tout en exigeant qu’ils la dénient pour atteindre la reconnaissance,
pour finalement les redéfinir par rapport à leurs différences.
10. V. Milliot : «La mise en scène des cultures urbaines
ou la fabrique institutionnelle du métissage», dans L’Observatoire
n° 22, 2002. Voir aussi les travaux de R. Shapiro : «La transfiguration
du hip-hop», dans A. Pessin dir., Sociologie des œuvres, Paris,
L’harmattan, 2000. S. Faure et M.-C. Garcia : «L’ambivalence
d’une rencontre entre institutions publiques et pratiquants»
dans A. Bruston dir. 2005.
11. L’ensemble des pratiques artistiques du hip-hop s’est
développé dans les espaces qui lui sont propres selon des
conventions artistiques (importance de l’improvisation, de la performance,
de la co-présence des corps, dynamique de répétition-recréation
à partir de schèmes communs…) qui en font un art urbain
de l’oralité : voir V. Milliot, 2002.
12. Ce qui est transmis par l’intermédiaire de la pratique
artistique c’est une culture de l’écrit et une culture
du projet.
13. M. Walzer : «Les deux universalismes», Esprit, décembre
1992.
14. Pour reprendre l’expression de Loïc Lafargue de Grangeneuve
: «L’opéra de Bordeaux, la danse hip-hop et ses publics» communication du séminaire «Culture, travail, emploi» du Centre d’études de l’emploi, sur le thème
«Action publique et professionnalisation des pratiques culturelles», 24 mars 2005.
15. D. Looseley : «The Return of the Social : French Cultural Policy
and Exclusion, 1993-2003», intervention lors de la troisième
International Conférence on Cultural Policy Research, disponible
sur :
http://neumann.hec.ca/iccpr/PDF_Texts/Looseley_David.pdf