Un statut pour les langues de France : Compte-rendu des assises nationales des langues de France du 4 octobre 2003

Près de six cents personnes se sont regroupées le 4 octobre dernier à la Villette, à l’invitation de Jean-Jacques Aillagon, initiateur des Premières assises nationales des langues de France. La volonté de doter le patrimoine linguistique de la France - l’un des plus riches d’Europe, avec plus de soixante-dix langues parlées sur tout le territoire- d’un véritable statut et d’une politique concertée, se dégage des débats, souvent passionnés, qui ont marqué les Assises, sous la houlette de leur animateur, Quentin Dickinson.

Représentants de l’Etat, parlementaires, élus des collectivités locales, associations, médias, universitaires, acteurs culturels, créateurs… un public nombreux avait répondu à l’appel du ministre. Dans son allocution d’ouverture, Jean-Jacques Aillagon devait rappeler l’objet essentiel de ces Assises : ouvrir un débat large et sincère, clarifier les malentendus, débloquer les situations ankylosées. “ Il ne s’agit pas seulement de célébrer la polyphonie trop largement méconnue des parlers de notre pays, ou d’affirmer leur éminente valeur culturelle, mais surtout de discuter de leur avenir et de la place que nous devons réserver à la diversité linguistique dans le développement global de notre société ”. Pour le ministre, il s’agit, en fait, de replacer les langues et cultures régionales au centre de la politique nationale. Renforcer l’action interministérielle, s’appuyer sur un dialogue fécond entre l’Etat, les collectivités territoriales et la société civile, en sont les axes majeurs, opportunément servis par la décentralisation.
La présence de M. Patrick Devedjian, ministre délégué aux libertés locales, et de nombreux élus et parlementaires, devait placer les débats au niveau de ces exigences. On remarquait : Louise Peltzer, ministre de la culture de la Polynésie Française, Julia Rimane, députée de Guyane ; Adrien Zeller, Président du Conseil régional d’Alsace, Marie-Jean Vinciguerra, Président de la commission langue corse à l’Assemblée de Corse, Marcel Roques, vice-président du Conseil régional de Languedoc- Roussillon, René Ricarrère, vice-président du Conseil régional d’Aquitaine, Yves Censi, député de l’Aveyron, Jacques Legendre, sénateur du Nord, René Bouscatel, maire-adjoint de Toulouse.

Pour asseoir les débats sur des données scientifiques, et dissiper quelques représentations erronées sur le paysage linguistique français, François Héran, directeur de l’INED, a exposé une étude réalisée à partir d’un questionnaire sur la transmission familiale au cours du vingtième siècle. Il a été diffusé auprès de 380 000 français, lors du recensement de 1999. 26% d’adultes vivant en France se souviennent que leurs parents leur parlaient une langue régionale ou étrangère dans leur enfance. Or, dans la majorité des langues étudiées, ces adultes n’ont pas transmis ce patrimoine à leurs propres enfants. C’est ainsi que le nombre de locuteurs créoles, franco-provençaux, bretons, occitans ou basques, par exemple, a régressé au fil des ans durant le vingtième siècle. Pour soutenir ces langues, l’Etat se mobilise sur plusieurs fronts : celui du patrimoine culturel, celui des médias, celui de l’enseignement. “ Je suis le premier ministre de la culture à se voir attribuer des missions en faveur du plurilinguisme ” a rappelé le ministre. De même, les médias publics produisent des programmes en langues régionales, comme l’ont affirmé Rémi Pflimlin, directeur général de FR3 et Michel Meyer, directeur général-adjoint de Radio France, chargé des programmes de France Bleue. En ce qui concerne l’Education nationale, représentée par Bernard Maccario, sous-directeur des enseignements des écoles et de la formation, qui devait animer l’après-midi un des ateliers thématiques, l’essor important des filières bilingues a été souligné: en 2003, 250 000 élèves suivent cet enseignement, contre 26 000 en 1989. Ces chiffres traduisent l’évolution de la demande, et le travail considérable effectué dans les différentes régions et territoires par des organismes de promotion des langues disposant aujourd’hui de moyens puissants. Les exposés de Olivier Le Moigne (Office de la langue bretonne), Denis Mallet (Centre interrégional de développement de l’occitan), François Schaffner (Association culture et bilinguisme d’Alsace et de Moselle), Jean-Claude Iriart (Conseil des élus du Pays Basque), Emmanuel Kasarherou (Agence pour le développement de la culture Kanak) et Jaume Roure (Centre de documentation et d’animation de la culture catalane), attestaient de la vitalité de toutes ces langues. “ Nous ne sommes pas des espèces en voie de disparition, affirmait François Schaffner ; il s’agit de créer et de développer notre langue dans le monde moderne ”. Un débat très animé, au cœur duquel s’inscrit la volonté de doter les langues de France d’un véritable statut et d’une protection juridique, a servi d’introduction à la table ronde, présidée par Jean-Jacques Aillagon, qui réunissait Patrick Devedjian, Louise Peltzer, René Ricarrère, Adrien Zeller et Marie-Jean Vinciguerra.
Les débats ont tenté de resituer la part réciproque de responsabilité de l’Etat et des Régions dans le contexte européen. “ Le plurilinguisme est notre nouvel horizon, il prend sens dans l’interculturalité ” rappelait Marie-Jean Vinciguerra. “ C’est aujourd’hui la culture qui tient encore le lien social dans les hameaux, comme dans les quartiers ” faisait remarquer René Ricarrère. “ La décentralisation, confirmait Patrick Devedjian, est une occasion d’avancer. Elle est en elle-même une démarche de progrès puisqu’il s’agit de reconnaître la diversité qui s’exprime en particulier dans la langue ”.
Plusieurs parlementaires se sont exprimés dans ce sens, revenant, comme Yves Censi, Député de l’Aveyron, sur la question législative. Celui-ci propose de rajouter à l’article 1 de la Constitution : “ … au respect de toutes les croyances ”, la mention : “ et de toutes les langues de France ”.

Clôturant la journée, Bernard Cerquiglini, Délégué général à la langue française et aux langues de France, s’est félicité de la fécondité des débats et de la liberté des propos. S’appuyant sur quelques constats essentiels, il a dégagé les principaux axes sur lesquels pourrait s’élaborer la politique linguistique.
Premier constat : il n’y a pas de droit positif en matière de langues de France. La seule langue définie positivement en France est le français, langue de la République. Les autres langues sont définies comme par défaut. Il revient à la représentation nationale de se saisir de cette question.
Deuxième constat : il faudra reprendre la question de l’enseignement efficace des langues de France, en inscrivant cette problématique dans la nouvelle donne décentralisatrice. Les régions et les autres collectivités territoriales ne pourraient-elles à titre expérimental prendre en charge ce que l’Education nationale ne prévoit pas d’assumer ?
Troisième constat : il serait souhaitable de mieux respecter, voire d’améliorer le cahier des charges des médias de service public pour que les langues de France y soient davantage présentes, et dans la dignité.
Quatrième constat : il faut donner aux langues de France les moyens de la modernité et de la création. Là encore, les régions sont invitées, dans le cadre de la décentralisation, à faire des propositions concrètes. Les établissements publics à caractère culturel (EPCC) en particulier peuvent être un excellent outil.

Afin de traiter de ces questions, de débattre de la sauvegarde et de la promotion des langues de France, Jean-Jacques Aillagon a annoncé la réactivation prochaine du Conseil national des langues et cultures régionales, créé en 1985.