Les langues des signes (LS), langues gestuelles utilisées par les sourds, assurent toutes les fonctions remplies par les autres langues naturelles (dites « langues orales », LO, ou « vocales »). Visuo-gestuelles, elles sont, pour les sourds, le seul mode linguistique véritablement approprié, le seul qui leur permette un développement cognitif et psychologique d’une manière équivalente à ce qu’il en est d’une langue orale pour un entendant.
Les langues des signes sont, comme toute langue, des systèmes nécessitant chacun un apprentissage, preuve s’il en était besoin qu’il s’agit bien là de “langues naturelles” et non d’un moyen universel et primitif de communication. Il n'existe pas en effet une langue des signes, universelle, mais plusieurs, comme la Langue des Signes Française (LSF), la LANGUE DES SIGNES américaine (American Sign Language ou ASL), la LANGUE DES SIGNES anglaise (British Sign Language ou BSL), etc., autant qu’il existe de communautés différentes de sourds, chaque LANGUE DES SIGNES ayant son histoire, ses unités signifiantes et son lexique.
Ce qui est vrai, cependant, c’est que deux sourds maîtrisant chacun une langue des signes différente parviennent à se comprendre et à communiquer dans un délai très bref, sans commune mesure avec ce qu’il en est pour deux locuteurs de langues orales (LO) différentes. Ceci tient à la très grande proximité des structures syntaxiques existant entre les diverses LANGUES DES SIGNES et à l’existence de structures très iconiques (que Christian Cuxac appelle « structures de grande iconicité » in "La Langue des Signes Française (LSF). Les voies de l’iconicité." , éd. Ophrys, Faits de Langue n° 15-16, 2000, Paris.) , caractérisées par l’absence de signes lexicaux standard et qui semblent, elles, actualisées ou actualisables chez tout locuteur d’une langue des signes. L’origine de ces structures partagées tient probablement à la nature du canal et à sa proximité avec l’espace perceptivo-pratique, quadri-dimensionnel, de l’expérience humaine.
En France, c’est au dix-neuvième siècle, après que l'abbé de l'Épée (1712-1789) a redonné droit de cité à la LSF, notamment comme fondement à l’éducation des sourds, que l’on a commencé à analyser le système gestuel des sourds (en particulier, A. Bébian 1825 et Y.L Rémi-Valade 1854). Après une longue interruption, due à l’interdiction des signes prononcée au Congrès de Milan (1880), les travaux linguistiques ont repris, d’abord aux États-Unis, en 1960 (W.C. Stokoe) puis, progressivement, un peu partout à compter du début des années 1970. On en a fait émerger les structures, les éléments signifiants, la grammaire.
Ces descriptions, très souvent menées avec des critères d'analyse similaires à ceux des langues orales, ont contribué à faire peu à peu reconnaître à ces langues leur statut de langues naturelles à part entière. Ceci ne doit cependant pas faire oublier que les LANGUES DES SIGNES, du fait qu’elles utilisent une modalité autre (visuo-gestuelle et non audio-orale) et, notamment, utilisent massivement les relations spatiales, actualisent des structures spécifiques, bien différentes de celles des langues orales.
La langue des signes française ne comporte pas seulement une dimension manuelle, mais aussi plusieurs autres dimensions qui constituent la trame gestuelle au sein de laquelle les signes manuels prennent leur signification. Les signes manuels s'actualisent, autrement dit prennent leur sens, dans un contexte constitué par des paramètres autres et, notamment, le regard, les mimiques faciales, les mouvements du corps et du visage. Les langues orales connaissent aussi la distinction entre le mot tel qu'il est défini dans le dictionnaire et son emploi à l'intérieur d'un énoncé mais ce qui est spécifique à la langue des signes, c'est l’étroite imbrication des signes manuels avec les composants non manuels et le fait que l'articulation entre les différents signes manuels repose en grande partie sur des marques se réalisant en dehors des mains.
La seule description circonstanciée de la LSF existant actuellement, celle proposée par Christian Cuxac dans l’ouvrage mentionné ci-dessus (note 1), opère une distinction entre deux types de structures en LSF (souvent imbriquées étroitement dans le discours) : 1) les structures dites « standard », fondées sur l’utilisation de signes conventionnels (ceux que recensent les dictionnaires ou « signes standards ») et 2) les structures « de grande iconicité », n’y recourant pas. Ces dernières, pratiquement jamais étudiées pour les autres langues des signes, obéissent à des principes contraignants. Incontournables dans les conduites de récit (raconter une histoire), elles sont hautement originales, permettant par exemple au locuteur de se mettre dans la peau d’une autre personne, d’un animal ou d’un objet, pour les mettre en scène dans son récit (structures de « transfert personnel »).
On n’indique ci-dessous que quelques-uns des aspects structuraux de la LSF, en s’inspirant, pour une bonne part, de l’ouvrage de Christian Cuxac évoqué mais en s’en tenant aux structures dites standards.
On décrit généralement les signes manuels de la LSF comme constitués d’éléments relevant de cinq paramètres : la configuration de la ou des mains, l’orientation, l’emplacement, le mouvement et la mimique faciale, chaque paramètre correspondant à une liste finie d’éléments.
Le dénombrement des éléments par catégorie paramétrique varie selon les descriptions. Par exemple, pour la LSF, on compte entre 45 et 60 configurations. Ces éléments paramétriques apparaissent simultanément et peuvent se combiner, remplissant soit une fonction sémantique, constitutive du sens, soit une fonction syntaxique pour structurer les différents éléments du discours.
Forme de la main. Cet élément est classificatoire pour le lexique de la LSF, le type de configuration de la main constituant un moyen de recherche pour accéder aux entrées lexicales des dictionnaires LSF en ligne.
Endroit où le signe est effectué. Ce peut être sur le cou, la tête, les yeux, la bouche, le menton, le coude, l'avant-bras, la poitrine… ou en un lieu de l’espace de signation, devant le locuteur.
Il y a 6 directions de la paume de la main et une direction pour les deux paumes.
La paume peut être orientée vers:
| Le haut | La droite | Vers soi |
| Le bas | La gauche | Vers l’interlocuteur |
Les deux paumes sont orientées:
| L'une vers l'autre |
L'orientation de la paume de la main, pour certains verbes, combinée ou pas avec la direction du mouvement, peut servir à indiquer le sujet et l'objet.
Le ou les mouvements réalisés par la ou les mains. Ce paramètre est le plus complexe, mettant en jeu notamment la nature du trajet, la direction, la vitesse, la combinatoire avec des mouvements internes à la main, etc.
Ce paramètre intervient dans une partie seulement du lexique, où il peut, à lui seul, différencier deux signes. Ainsi, seule l’expression du visage, de « joie » dans un cas, de « peine », dans l’autre, permet de distinguer les signes [CONTENT] et [MAL-AU-CŒUR] , pareillement réalisés par un mouvement circulaire de la main plate sur la poitrine.
Il joue un rôle complexe et essentiel. Outre qu’il est la condition minimale à un échange en langue des signes, il a pour fonction de spécifier le registre discursif, en indiquant notamment si le locuteur se construit comme responsable de son énonciation —regard sur l’interlocuteur— ou comme personnage transféré —évitement du regard de l’interlocuteur.
Autre exemple de fonction clé : le regard joue un rôle majeur dans la construction de références. Porté sur un point de l’espace de signation, il l’ « active » en quelque sorte (C.Cuxac compare ce mécanisme à l’activation d’un point de l’écran par la souris de l’ordinateur) avant qu’y soit réalisé tel signe (par exemple, un signe désignant Paris) ; plus loin dans le discours, un regard sur cette portion d’espace suffira à référer à nouveau au lieu, à l’époque ou à la personne qu’aura spécifié le signe réalisé en cet endroit et d’autres signes pourront s’y déployer, référant par exemple à des actions advenues dans ce même lieu ou à cette époque, ou encore accomplies par la personne ainsi évoquée.
Les valeurs signifiées portées par la mimique faciale sont nombreuses. Selon le registre discursif installé par le jeu de regard (regard ou non sur l’interlocuteur), la mimique faciale caractérisera l’état d’esprit (ironie, doute, etc.) du locuteur énonciateur ou du personnage transféré.
Outre ces indications, la mimique faciale joue un rôle essentiel dans l’expression des valeurs grammaticales aspectuelles (duratif, continu, ponctuel, résultatif, etc.) et modales (conditionnel, hypothèse mentale…).
Leur rôle n’a pas encore été étudié de manière systématique pour la LSF mais il est certain que la rythmique induite par les balancements et rotations du corps détermine les frontières syntaxiques du discours, des grands changements de thématique aux propositions et syntagmes.
Paul Jouison (1948-1991), qui avait largement amorcé cette investigation, avait mis en évidence le rôle des balancements latéraux dans l’expression de la coordination.
Là où les langues orales, audio-orales, déploient des structures syntaxiques exploitant préférentiellement la dimension temporelle (et notamment l’ordre des mots), les langues des signes recourent très massivement à l’utilisation des relations spatiales et spatio-temporelles pour l’expression des relations sémantico-syntaxiques.
Ainsi, notamment, les relations actancielles (sujet / objet ou, plus justement, agent / patient) sont-elles le plus souvent exprimées par le recours à une spatialisation des actants. Exemple parmi d’autres, de nombreux verbes en langue des signes sont « directionnels », le point de départ du mouvement spécifiant celui qui agit et le point d’arrivée le patient / bénéficiaire. Il en va de même pour l’expression du temps (le temps de l’énonciation étant fléché sur une ligne imaginaire allant de l’arrière, passé, vers l’avant, futur et le temps de l’énoncé sur une ligne transversale au corps du locuteur), la construction de référénces temporelles et de références spatiales.
En lien logique avec ce qui précède, l'ordre des signes dans le temps est beaucoup moins important en langue des signes que leur arrangement dans l'espace.
Pour les cas où l’ordre d’émission des signes est pertinent, on retient généralement de grandes tendances :
Signes de lieu : début de phrase
Signes de temps :
On place d'abord le décor, puis les accessoires et les personnages, et enfin l'action.
Règle générale : du plus général (le contexte) au plus précis (l'action)
Phrase courante : Agent Patient Action, ou encore Sujet Verbe.
C'est la façon de signer l'alphabet. On n’y a recours en LSF (et dans toute langue des signes) que lorsque l’on a besoin de nommer une personne ou un lieu pour lesquels il n’existe pas (pas encore) de signe ou lorsque le locuteur ou l’interlocuteur ont une maîtrise moindre de la langue, en « dépannage ».
Les configurations de la dactylologie sont cependant la source iconique d’un certain nombre de signes, comme par exemple les signes désignant les différents jours de la semaine (l pour lundi, j pour jeudi, etc.). Il s’agit d’emprunts (ici à la forme écrite de la langue orale), comme peut en faire toute langue.
La dactylologie française est réalisée avec une seule main. La position des doigts permet de signer les vingt-cinq lettres de l'alphabet. La dactylologie américaine est différente pour certaines lettres, l'anglaise se pratique avec les deux mains, etc.
| L'alphabet dactylologique de la LSF |
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