TROIS MOTS ET MOI

 

Ribambelle : le mot dès l'abord m'enchanta. C'était au temps de l'enfance, à Maluku, un nom qui ne dira rien à personne. C'est mon vrai village natal, différent de la ville que mentionne mon acte de naissance où ma mère se rendit simplement pour accoucher en toute sécurité.

A la maison, on parlait lingala et français. Le français de mes parents était limité et pourtant c'est dans la bouche de ma mère que j'entendis pour la première fois le mot ribambelle. Chaque fois que quelqu'un l'emploie depuis c'est comme si resurgissaient les ritournelles et chansons que ma mère me chantait. Celles que j'ai chantées à mes enfants pour les amuser, les consoler ou les endormir, celles que ceux-ci chantent à leur tour à mes petits-enfants.

La première fois que je rencontrais ribambelle, il était justement associé à des enfants courant en bande ; des gamins joyeux et malicieux. Le contexte de la phrase de maman et le geste qui accompagnait son évocation me dispensèrent de poser question. Je devinai le mot, il se référait à d'autres petits dont je rêvais aussitôt, que j'aurais voulu rencontrer pour me mêler à leurs jeux.

Depuis lors, ribambelle est un mot qui rafraîchit et déride le discours que j'entends.


Pays :
J'ai très tôt quitté le mien et, là-bas, peu de gens savent encore qui je suis. Dans celui-ci, je serai toujours un métèque. Mille et un autres pays me sont des terres enchanteresses où l'exil me serait doux. Et pourtant, dans tous mes livres je ne parle que d'un seul : celui d'où je viens.

Ce n'est pas, je l'ai déjà dit et m'en vais le répétant, de l'Afrique des journalistes, des reporters, des historiens, des ethnologues, de ssociologues ou des géographes dont je vous parle dans mes romans mais de mon Afrique intérieure, une Afrique fantôme, l'Afrique réelle.


Ambigu :
Je l'ai longtemps pris pour un mot péjoratif, un vocable méprisant, voire une insulte. Souvent prononcé avec une grimace et un mouvement de la main imitant l'instabilité, il exprimait l'inclassable, la fourberie, la duplicité. Un individu ambigu était un homme louche... jusqu'au jour où je suis revenu sur un roman lu trop vite dans ma jeunesse, L'aventure ambiguë de Cheickh Hamidou Khane, aujourd'hui l'un des classiques de la littérature africaine francophone.

Quand je découvris l'ouvrage aux temps des études en France, ce furent les personnages, leur histoire, leurs sentiments et leurs embarras devant la vie qui me séduisirent. Il n'y avait pas de héros mais des gens hésitants, saisis par le doute et le désarroi, s'interrogeant comme moi sur le sens final de leur appartenance. D'où venaient-ils, où allaient-ils, qui étaient-ils ?

A l'époque les deux cents pages qui constituaient la trame du récit me paraissaient bien plus importants que l'article élidé et les deux mots qui en composaient le titre.

Un jour, consultant, pour je ne sais plus quelle fin, le dictionnaire, je tombais sur la première définition de l'adjectif : " qui présente deux ou plusieurs sens possibles, dont l'interprétation est incertaine ".

Au bout du compte, le sens du récit de Cheikh Hamidou Khane se trouvait dans le titre. Le mot magique était tout bonnement inscrit à l'entrée de la caverne. Une aventure à plusieurs lectures dont au moins deux : l'africaine et l'européenne. L'aventure ambiguë était aussi l'aventure métisse, la mienne.

Ce mot m'a conforté dans ma quête et m'a permis de la définir. Depuis lors, je me clame ambigu, j'écris des livres ambigus.

C'est qu'il ne s'agit pas de dépasser l'ambiguité de son être par je ne sais quel mouvement dialectique et inhumain, il convient au contraire d'approfondir sa contradiction existentielle, d'utiliser la tension de ce ressort et d'en jouir non pour se projeter ailleurs mais pour se tenir prêt et demeurer en éveil, je veux dire à l'écoute.

Sur l'une et l'autre rive mille richesses existent mais aussi mille et un mirages. La féconde aventure réside dans l'errance sans fin, dans la navigation perpétuelle, non sur mais entre les eaux.

Le métis serait-il donc un crocodile ? Peut-être mais sans croc.

C'est à coup sûr le dernier des marins. Un être louche, ambigu, atypique, aux origines douteuses mais typique de demain.

Henri Lopes


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