|
Langue française, terre d'accueil Par Henriette Walter Il suffit de voyager quelques
jours hors de France pour se rendre compte du nombre impressionnant de
mots français qui ont cours dans les différentes langues
étrangères, à commencer par hôtel, mot díorigine
latine, mais dont la forme française síest imposée
sur le plan international, tout comme menu (au restaurant) ou encore líamusant
crème de la crème, inconnu en français mais usuel
en anglais ou en allemand, ainsi que le double entendre, compréhensible
mais inusité en français, où cíest sous-entendu
qui est la forme normale. Il est beaucoup plus difficile à
un francophone díidentifier immédiatement tous les mots
dont la langue française síest enrichie au contact des autres
langues car, à côté de pizza, paella, fado, sauna,
putsch, zakouski ou foot-ball, où líon reconnaît sans
peine, respectivement de líitalien, de líespagnol, du portugais,
du finnois, de líallemand, du russe et de líanglais, il
existe des milliers de mots venus díailleurs, que la langue française
a accueillis sans modération au cours des siècles.
Des échos de langues disparues En réalité, cíest à des millénaires quíil faudrait remonter pour trouver líorigine de certains mots qui níont pas líair tellement vieux : baraque, díune racine ibère, qui a été introduit en français par líintermédiaire de líespagnol, caillou, en passant díabord par le normand ou le picard, ou encore avalanche, venu par le savoyard mais dont líorigine est ligure. Les mots díorigine gauloise sont déjà plus proches, puisque cíest au cours du premier millénaire avant J.-C. que des tribus celtiques ont occupé le territoire que les Romains appelaient Gallia, la Gaule. Mais líapport du gaulois a été modeste en dehors des innombrables toponymes comme Amboise ou Amiens (tous deux formés sur une racine celtique signifiant cours díeau), Nantes, Nantua ou Dinan (tous trois issus díune racine signifiant vallée) ou tous les noms de lieux formés sur dunum forteresse élevée, comme Autun, Melun, Verdun, Issoudun, mais aussi Lyon ou Laon.
Il faut aussi remarquer que sont díorigine
gauloise les noms de líalouette et de la braguette, ceux
de la charrue, de la carriole et du carrosse, de la lotte et de
la limande, ainsi que ceux du chêne et du sapin.
Le latin deux fois présent
Mais cíest seulement avec líarrivée
des Romains, quelques siècles plus tard, que commence réellement
líhistoire de la langue française, langue issue
du latin, qui lui a transmis une partie de líhéritage
gaulois et
Cette langue latine, adoptée par des
populations qui parlaient autrefois díautres langues, a
pris des formes un peu différentes selon les lieux. Elle
a ensuite évolué au point que, vers le IXe siècle
après J.-C., elle ne ressemblait plus que de loin à
ce quíelle était à líorigine : mater,
par exemple, était devenu mère et vinum, vin, provoquant
de nombreux cas díhomophonie. La relatinisation du français
a alors été ressentie comme une nécessité
au cours de la renaissance carolingienne.Cíest
ainsi que sont nés des dizaines de doublets, comme chance,
forme évoluée du latin CADENTIA, et cadence, forme
relatinisée du même mot latin CADENTIA, comme droit
et direct, croyable et crédible ou encore poison et potion,
ce qui justifie de dire que la langue française est deux
fois latine : tout díabord par évolution naturelle
à partir de ce latin, dit vulgaire, quíavaient
importé les légionnaires romains, et ensuite par
emprunts ultérieurs au latin classique.
L'apport des populations germaniques Si cette langue latine parlée en Gaule avait tellement changé en quelques siècles, cíest quíelle avait aussi subi, surtout à partir du Ve siècle après J.-C. líinfluence de la langue germanique des Francs, dont les marques sont profondes dans le vocabulaire français, quíil síagisse : - de noms, comme hâche, banlieue, fauteuil, troupe, soupe, jardin, groseille... - díadjectifs, comme hardi, frais, riche, bleu, blanc, gris, brun... - de verbes, comme danser, déchirer, guérir, gagner, garder... - ou même díadverbes, comme trop ou guère...
Un peu plus tard, díautres populations
germaniques, venues cette fois des pays nordiques, devaient laisser
des traces bien moindres dans le vocabulaire français.
Parmi les mots apportés par les Vikings, signalons toutefois
flotte et vague, homard et turbot, ainsi que marsouin et surtout
líadjectif joli, qui dérive du nom díune
fête païenne scandinave du milieu de líhiver.
L'arabe, mais aussi le persan et le turc Le Moyen Age est aussi líépoque où la langue française puise abondamment dans toutes les langues régionales de France mais également dans líarabe et le néerlandais. Il faut surtout souligner líimportance des emprunts à líarabe dans le domaine de la science, car les Arabes étaient au Moyen Age les plus grands savants díEurope : les mathématiciens ont laissé, par exemple, algèbre, chiffre et zéro ; les alchimistes, alambic et alcali mais aussi elixir, mot grec par lequel les Arabes nommaient la pierre philosophale, ce produit magique qui était censé pouvoir changer les métaux en or. Il síagit là díun mot où líon reconnaît líarticle défini arabe al et le grec ksêron médicament fait de poudres sèches. De multiples autres exemples pourraient être trouvés dans le domaine de la vie domestique (matelas, alcôve, carafe ou jarre...), de la cuisine (sirop, sorbet, artichaut, escabèche...), de líhabillement (jupe, coton, jaquette...) ou encore de la musique (luth, nouba...). Líarabe a également été le truchement - ce mot aussi est un mot arabe - par lequel des mots díautres langues de líOrient se sont introduits dans la langue française, comme par exemple, babouche, nénuphar, azur ou aubergine, qui viennent du persan. Les emprunts du français au turc ont une particularité originale : celle de conduire sur de fausses pistes. Ainsi, on est tout naturellement porté à penser que caviar est díorigine russe, ou hongrois díorigine... hongroise, mais tous deux viennent du turc. Sous hongrois, il faut reconnaître le mot turc ogrun, qui désigne la flèche : ce nom vient de ce que les Turcs avaient occupé au XVIe siècle le pays des Magyars - cíest-à-dire Hongrois - et quíils avaient pris líhabitude de les nommer les hommes aux flèches.
L'apport des langues régionales C'est encore au Moyen Age que les foires de Champagne ont joué un rôle important dans la constitution du lexique français : Troyes, Provins, Lagny et Bar-sur-Aube ont été des lieux privilégiés où se rencontraient des marchands venus du Nord pour y vendre leur drap et leurs produits de la mer et de la terre, et ceux du Sud qui, par l'intermédiaire de Venise, apportaient sur le marché des produits venus díOrient : les épices odorantes, la soie précieuse et les mots pour les désigner. Ces foires internationales étaient aussi devenues des places financières, où le banc du changeur tenait un rôle important, donnant ainsi sa première forme rudimentaire à la banque moderne. C'est là que se rencontraient à dates fixes les marchands venus d'ailleurs et leurs homologues des diverses régions de France, et leurs échanges commerciaux se sont aussi manifestés sous forme díéchanges de mots, dont la langue française a gardé de multiples traces. On sera peut-être surpris d'apprendre que sont d'origine régionale : - cassolette, nougat, cadenas (du provençal) - cèpe, barrique (du gascon) - béret (du béarnais) - airelle (du cévenol) - reblochon (du savoyard) - dariole, canevas (du picard) - brancard, rancart (du normand) - lessive, crachin (des parlers de líOuest) - bijou (du breton) - vidange (du flamand) - quiche (de líalsacien) - bizarre (du basque) On a également du mal à accepter que sont díorigine néerlandaise des mots aussi bien intégrés au reste du lexique français que les verbes affaler ou amarrer, grommeler ou frelater, les noms du crabe et du boulanger, ceux du ramequin ou du mannequin...
L'appel irrésistible de l'italien Dès le Moyen Age et surtout à líépoque de la Renaissance, líitalien est le grand favori, ce qui explique la quantité de mots italiens dont le français síest enrichi vraiment dans tous les domaines : - les arts, avec dessin, balcon, arpège, ou virtuose et ritournelle - la table, avec festin et banquet, avec vermicelles et gélatine, semoule et chou-fleur - la guerre, avec sentinelle et alerte, embuscade et soldat, attaquer et investir - les vêtements, avec camisole et caleçon, mais aussi crinoline, escarpin ou veste sans parler de ombrelle et parasol, pommade et lavande, avec toute une série díadjectifs : fantasque, gigantesque et pittoresque, brusque, ingambe ou jovial ou encore les verbes caresser, réussir, esquisser, batifole.
Les autres langues de l'Europe Lorsqu'on passe de líitalien aux autres soeurs
latines, il faut distinguer, pour líespagnol et le portugais entre
les apports directs et les autres mots venus de loin et dont ces langues
ont été les lieux de passage. Cíest ainsi que sont
venus directement de líespagnol vanille, cédille, résille,
moustique, camarade ou sieste, mais cíest le nahuatl, langue des
Aztèques du Mexique, qui est en dernière analyse la langue
díorigine de cacao, cacahuète et de chocolat, ainsi que
de tomate, ocelot ou coyote, mots que líespagnol a rapportés
díAmérique, tout comme caoutchouc ou vigogne venus du quechua
(langue De son côté, le portugais nous a transmis directement les mots pintade, caravelle ou marmelade mais aussi les noms de l'ananas, du cajou ou du sagouin (venus du tupi, langue amérindienne du Brésil), cachou, cari ou mangue (du tamoul, langue du sud de líInde) ou encore bambou ou sarbacane (du malais), et banane ou macaque (du bantou, groupe de langues africaines). Les apports des autres langues de l'Europe (en dehors de l'anglais) ont été moindres mais il faut remarquer que sont venus de líallemand à la fois des mots un peu familiers (trinquer, loustic, chenapan) et au contraire des mots savants, comme pragmatisme (d'origine grecque) ou statistique (d'origine latine). L'allemand a aussi été líintermédiaire par lequel se sont introduits dans la langue française des mots tchèques comme calèche, des mots hongrois, comme coche, des mots serbes, comme vampire ou des mots suédois comme nickel. En outre, les langues slaves ont laissé quelques mots comme steppe ou zibeline venus du russe, tandis que baba, mazurka et polka nous sont venus du polonais. Enfin, une grande partie des mots venus d'Asie, comme bungalow (de líhindoustani) ou shampooing (du hindi) ont d'abord transité par líanglais, la langue qui, depuis le milieu du XIXe, a apporté le plus de mots à la langue française.
L'attirance de l'anglais Mais avant de traiter de la question des anglicismes
dans la langue française, un rappel historique est nécessaire
: le lexique de líanglais est lui-même pour plus de la moitié
díorigine française et les emprunts que nous faisons à
líanglais en cette fin du XXe siècle ne sont qu'un retour
dans son lieu díorigine díune partie du vocabulaire que
líanglais a emprunté Il faut aussi préciser que sentimental et romantique sont, malgré les apparences, des emprunts de líanglais, et quíils auraient pu être créés díabord en français. Mais nous sommes aujourdíhui beaucoup plus sensibilisés à la présence de cool et de show-business, de best-seller ou de parking, sans oublier jingle et prime time. En fait, certaines modes níont quíun temps, comme on peut le voir par exemple par le mot fashionable, qui ne síemploie plus, ou par doping, qui semble complètement supplanté par dopage, ainsi que but et gardien de but qui, au foot-ball, ont remplacé goal, naguère beaucoup plus fréquent.
L'hébreu aussi On ne peut pas terminer ce tour díhorizon sans évoquer líhébreu, mais il faut remonter beaucoup plus haut dans le temps pour retrouver des traces de líhébreu dans la langue française. Elles sont pourtant présentes dans les premières traductions de la Bible et des Evangiles mais elles sont si bien intégrées quíon a du mal à reconnaître de líhébreu sous les jolis noms des chérubins et des séraphins, sous tohu-bohu, que líon prend pour une onomatopée française particulièrement expressive, ou encore sous scandale, qui est seulement une traduction díun mot hébreu signifiant ce qui fait trébucher (sous-entendu dans le péché). Un autre héritage de líhébreu níest pas lexical mais grammatical : en hébreu, le superlatif se forme en répétant le mot que líon veut mettre au premier plan et le plus haut dans la hiérarchie. Cette particularité de líhébreu a été calquée sans modération dans les traductions de la Bible : ainsi, le saint des saints, le cantique des cantiques, le roi des rois ou les siècles des siècles. Mais le modèle était sans doute particulièrement attirant puisque líon a fait ensuite le fin du fin ou encore la der des der et que cette structure est encore productive.
Le français, langue hospitalière Au terme de cette histoire de la langue française vue à travers ses emprunts, on ne peut quíêtre frappé par sa faculté à intégrer les mots venus des langues étrangères, ce qui confirme que les mots ne connaissent pas les frontières des Etats. Tout en donnant volontiers ses mots à ses voisines, la langue française accueille aussi avec grâce les mots venus díailleurs : un bel exemple de tolérance, qui est également un premier pas important sur le chemin díune meilleure compréhension entre les peuples. Henriette Walter Récréation... Qu'y a-t-il de commun entre les couples de mots suivants :
REPONSES - azimut et zénith viennent d'un même mot arabe qui signifie le chemin - esquisse et sketch viennent díun même mot italien, mais le second est passé par le néerlandais et l'anglais avant d'être emprunté par le français - gazette et pie viennent aussi díun même mot italien (gazza pie), la gazzetta étant à líorigine la petite pie gravée sur la pièce de monnaie qui servait à payer la première gazette, créée à Venise au XVIIIe siècle. |