MOT CLAIR SUR FOND OBSCUR

 

Le mot transparence est pour moi un mot clé. Il résonne en moi comme signifiant la traversée des apparences, et quel poète, quel écrivain ne rêve d'une telle traversée ? Il me semble que le destin de l'écriture en sa totalité et, derrière l'écriture, le destin de l'homme sont mystérieusement engagés dans ce mot à travers et au-delà de l'opacité où chacun de nous se débat. Si la transparence était vraiment - je crois qu'elle l'est- cette traversée des apparences que je dis, elle est pour l'esprit un objectif de la plus haute valeur, un devoir impérieux, puisqu'il s'agirait, ni plus ni moins, de réduire la complexité des concepts et des notions, d'en ordonner autant que faire se peut les violentes contradictions internes et les ambiguïtés pour faire étinceler, brièvement, le point d'illumination. Il van sans dire que ce ne sont pas les concepts seuls qui sont en cause, que c'est toute l'expérience d'une vie, avec ses obscurités et ses noirceurs, ses pesanteurs et ses doutes, qui a besoin, bien plus profondément que toute structure intellectuelle ou philosophique, d'aller, comme le font les rivières, vers un signe de limpidité, (le mot limpidité aussi m'agrée). Tous les poètes, chacun à sa façon, ont dit ce rêve du soleil dans la mêlée confuse de la nuit. " Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or " est l'une des expressions de cette brûlante nostalgie. Mais comme l'or philosophal des alchimistes, il reviendra à Mallarmé de réaliser le voeu baudelairien et, de la langue, la langue française, de faire ce miroir d'une transparence absolue où viendront à se prendre " De scintillations sitôt le Septuor ".

Car le mérite de la transparence est non seulement d'être l'aboutissement d'un long processus de purifications et de décantations successives, dans l'homme et dans la langue, son mérite est, une fois advenue, de réfléchir les autres, de refléter l'univers. La pureté donne à voir selon un versant double ; en elle, " l'intérieur " et " l'extérieur " enfin se conjoignent. L'unité, la merveilleuse unité apparaît pour un instant dans sa splendeur : la syllabe trans invite par son énonciation à une montée vers l'altitude, un surhaussement ; le reste du mot, parence, traduit, par le jeu subtil des deux e qui viennent atténuer et assourdir l'architecture vocale des consonnes, une sérénité et, dirait-on, une involution, une intériorisation. La transparence jaillit de son enracinement mental comme le jet d'une de ces fleurs éclatantes et droites : iris ou lis. Mais le désir ne s'apaise pas pour autant. Mon compatriote Georges Schehadé peut écrire :

Et voici dans un nuage de grande transparence

L'étoile comme une étincelle de faim.

Salah Stétié


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