Les dix mots vus par
des linguistes
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MULTICOLORE
par Alain REY
Multicolore est un mot sonore et plantureux, tout droit
venu du latin qui l'avait composé pour le servir à
la langue française sur un plateau. Les humanistes de
la Renaissance s'en chargèrent, dès 1521, et l'on
ajouta à multicolor cet "e" muet bien
français qui le rendit plus doux.
Dans "Une saison en enfer", Rimbaud évoque
"un grand vaisseau d'or" agitant "un pavillon
multicolore aux brises du matin". Car cet adjectif exprime
une variété heureuse de perceptions, moins pompeuse
que les chamarrures, et de meilleur goût que le bariolage.
Les métissages et les rencontres humaines sont égayées
par la multiplicité des nuances, qu'il s'agisse des décors,
des psychologies, des cultures ou des couleurs de peau. Les équipes
qui brassent toutes sortes d'êtres humains s'enrichissent
de ces contacts.
C'est multicolore qu'il nous faut. |
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CITÉ
par Alain Rey
Le latin civitas qui nous a légué
cité ne désigne pas, comme urbs, la matérialité
d'une ville, mais une notion plus abstraite. C'est de cité
que vient "citoyen", car le mot évoque un véritable
corps politique.
Le succès du mot ville n'a pas éliminé
cité, qui a continué à désigner la
partie ancienne et centrale de la ville : l'île de la cité
à Paris. Puis, avec les mesures sociales de la République
apparaissent les cités ouvrières, les cités
jardins, et ces désignations valorisantes ont été
appliquées aux banlieues nouvelles. Cependant, en parlant
du langage des cités, on est revenu vers l'idée
de collectivité vivante.
La cité est l'âme de la ville. |
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TRANSPARENCE
par Alain Rey
La transparence, ainsi que la visibilité, est à
la mode. Signe d'un temps où les pratiques les plus douteuses
s'abritent derrière une opacité entretenue, où
les décisions ambiguës sont enrobées du bois
précieux des rhétoriques.
On reconnaît dans transparence, mot presque transparent,
l'élément "trans-" signifiant "à
travers" et le verbe "paraître", qui le
rapproche d'apparence. Ce qui est transparent laisse voir les
formes et les couleurs, la translucidité ne transmettant
que la lumière.
C'est un mot semi-savant que transparence, mais ancien
au sens concret, et il fallut attendre le siècle de Voltaire
pour qu'on puisse dire d'un propos ou d' un comportement
qu'ils étaient transparents. Cette transparence là
n'est plus affaire de verre, mais de sincérité
; elle permet à chacun de traverser les apparences et
de voir, à travers la vitre, un paysage. |
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RÊVE
par Henriette Walter
Écoutez bien autour de vous : il n'y a pas de jour
sans que l'on entende ou que l'on voie écrit le mot rêve,
qui est aussi un mot cité il y a quelque temps parmi les
trente plus jolis mots de la langue française par des
enfants de 8 à 14 ans.
Rêve : un mot qui fait rêver ? Peut-être
bien, mais il n'en a pas toujours été ainsi puisque
le verbe rêver, attesté en français
depuis le début du XIIème siècle, qui s'écrivait
alors resver, n'avait à cette époque que
le sens de "vagabonder, errer au hasard" (physiquement).
Il s'est ensuite fait plus abstrait, pour signifier "laisser
son esprit divaguer en toute liberté", en quelque
sorte "délirer". Plus tard s'est introduite
la notion de "laisser errer sa pensée pour son plaisir"
et, avec elle, le sens moderne de "imaginer en pensée
ce que l'on souhaite".
Le rêve, c'est aussi le songe, c'est-à-dire
l'autre rêve, celui qui est fait des images que l'on voit
en dormant. Ce dernier sens s'est introduit au XVIIème
siècle et un peu plus tard, au XVIIIème siècle,
rêve a pratiquement délogé le mot
songe, aujourd'hui réservé à des usages
plus littéraires et dont la racine (latin somnium)
est la même que celle de sommeil. C'est à la même
époque (1740) que, sous sa forme écrite, le mot
perdait une consonne et s'ornait d'un accent circonflexe, pour
prendre sa forme actuelle : rêve.
Autour de ce mot magique gravitent des mots qui s'en distinguent
par des nuances plus ou moins importantes, comme imagination
créatrice, illusion, utopie et chimère, ou bien
apparition, fantôme, spectre, esprits et revenants, ou
encore rêverie, mirage et fantasme.
Une dernière précision, à propos de
ce dernier mot : on peut l'écrire avec un "f-"
ou avec "ph-", mais la forme phantasme (avec "ph-")
est aujourd'hui considérée comme vieillie.
Accent circonflexe
petit monument funéraire
érigé sur une voyelle en souvenir d'une consonne
disparue
La plupart du temps,
c'est un ancien "s" qui a été remplacé
par l'accent circonflexe, mais pas toujours.
Parmi les mots suivants
:
rêve, trône, goût, pâte, âme, bête,
il y en a deux qui ne suivent pas la règle générale.
Quels sont-ils ?
Réponse |
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TOILE
par Patrice Louis
La toile, c'est du simple tissu, mais le mot est d'une
riche étoffe.
D'origine, la toile est latine et arachnéenne, puisque
le mot, créé au XIIème siècle, vient
du latin tela toile d'araignée - ce qui justifie
son utilisation aujourd'hui dans le sens de piège - à
la mémoire de tous ces insectes pris dans les filets de
l'animal.
La toile habille les gens (toile de lin ou de coton, pantalon
de toile), les murs (toile de jute), les tables (toiles cirées)
et les villages de vacances (toile de tente). Ajoutez les lits
(toile à matelas) - jusqu'à se substituer aux draps
: "se mettre dans les toiles", c'est se coucher.
La toile est aussi chère aux artistes : les peintres
d'abord - sans elle, pas de Joconde ni de Tournesols... Elle
accueille d'autres chefs d'oeuvre artistiques : les pièces,
au théâtre, où le rideau comme le décor
prennent le nom de "toile de fond" - expression qui
se retrouve pour désigner le cadre de l'intrigue elle-même.
Les films eux, sont projetés sur la toile d'un écran,
du coup, "on se fait une toile" quand on va au cinéma.
La toile fait voguer les bateaux - avec leurs toiles au
vent, ils sont toutes voiles dehors. Et c'est une autre navigation
qui donne à la Toile (avec un T majuscule) son sens le
plus récent, comme traducation du "web", la
toile d'araignée du réseau internet sur l'écran
de l'ordinatuer...
Le mot, décidément, a de quoi nourrir des
variations à l'envi - à l'image de la toile de
Pénélope, sans cesse recommencée ! |
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AMBIGU
par Alain REY
Ambigu inquiète mais intrigue ; réaction
étonnante car toute réalité, réunissant
des caractères différents, voire opposés,
est difficile à interpréter, ce qui est le propre
de l'ambiguïté. Celle-ci marche ou agit - ce que
dit le latin agere - de côté et d'autre -
ambi - ; autant dire qu'elle divague, vagabonde et tire
des bordées. À l'ambigu s'oppose la marche droite,
le plus court chemin, lequel est souvent sans grand charme.
Un monde sans ambiguïté serait sinistre, en
tout cas monotone. Tout chef d'oeuvre est ambigu : on dira plus
élégamment ambivalent, pluriel, polysémique.
Et la vie humaine elle-même, dont le sens n'est jamais
fixé d'avance, induit une "morale de l'ambiguïté"
(Simone de Beauvoir). Mais le besoin de clarté nous conduit
à vouloir chasser ce beau démon, gardien de notre
liberté. |
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TEMPS
par Alain Rey
En latin, tempus représente la menue monnaie
de la durée, aevum (d'où procède
le français âge). Moment, instant, fraction de la
durée, le mot préside au repérage dans la
vie, dans l'histoire. Mais en français temps a repris
la valeur englobante du grec khronos. Ce monosyllabe partage
avec espace le privilège d'organiser notre pensée
; pour le philosophe Heidegger, c'est même "l'horizon
de toute conscience" ; pour d'autres, plus pragmatiques,
avec la langue anglaise, c'est de l'argent.
Insatisfait de ce rôle pourtant démesuré
- et mesuré - temps, dans sa brièveté trompeuse,
s'est attribué l'état passager de l'atmosphère,
ce qui permet de le qualifier de manière propice ou néfaste
(le beau, le mauvais temps) et aussi d'en faire l'objet dérisoire
du bavardage (parler du temps qu'il fait). Mais il n'y a guère
à dire du temps, sauf si l'on est philosophe ou mystique
; c'est plutôt le temps qui nous parle, nous prend et nous
lâche. Nul ne le dira mieux que Pierre de Ronsard : "Le
temps s'en va, le temps s'en va, Madame Las ! Le temps non, mais
nous nous en allons". |
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PAYS
par Henriette Walter
La division de la France en "pays" date de plus
de deux millénaires et il en reste de nombreuses traces
dans des centaines de noms de commune comme Crèvecoeur-en-Auge
(Calvados) Jouy-en-Josas (Yvelines) ou Bagnères-de-Bigorre
(Hautes-Pyrénées).
Le mot dérive du latin pagus, territoire
bien délimité grâce à des bornes fichées
en terre, et qui correspondait à un canton. Jusqu'au XVIIème
siècle, le mot s'est écrit avec un i (pais), puis
avec un ï tréma(païs) pour marquer qu'il se
prononçait en deux syllabes, mais les dictionnaires devaient
préciser : "prononcez péis", puisque
la logique de la forme écrite suggérait une prononciation
[a] pour la première syllabe.
Le mot pouvait aussi désigner les habitants de ce
canton. On disait, et on dit encore parfois dans certaines régions
: cet homme est mon pays, cette femme est ma payse.
À l'heure actuelle, le mot se confond le plus souvent
avec celui d'État, c'est-à-dire qu'il désigne
une communauté indépendante, organisée de
manière permanente et règlementée selon
les mêmes lois politiques.
Le mot pays a enfin une riche dérivation, avec tout
d'abord paysan, - longtemps prononcé pésant
et que l'on peut encore parfois entendre - et païen, qui
sont des doublets du latin pagensis, mais aussi paysage,
paysagiste, paysannerie, dépayser, dépaysement,
paganisme...
Récréation :
quelle est la bonne réponse
?
1. La pays de cocagne
est un pays imaginaire
2. Le pays de cocagne
correspond à une région de France
dont la richesse provenait de la vente d'un produit utilisé
pour la teinture
3. Le pays de cocagne
est un pays où l'on fabrique des mâts pour les fêtes
foraines.
Réponse |
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RIBAMBELLE
par Henriette WALTER
Indépendamment de son étymologie - peut-être
ce mot est-il un composé des formes dialectales du Nord
riban "ruban" et bamballer "osciller, se
balancer" - le mot ribambelle fait penser à
quelque chose qui rébondit en succession ininterrompue.
La dernière syllabe (-belle) lui apporte un surcroît
de faveur, en évoquant une série de petits objets
ou de petits personnages agréables à regarder.
C'est très naturellement qu'on parlera d'une ribambelle
d'enfants (sans doute du fait de la ressemblance avec le mot
bambin) à propos d'une troupe d'enfants joyeux et bruyants,
mais on hésitera sans doute dans ce cas à employer
le mot kyrielle, qui évoque au contraire une longue énumération
de choses ennuyeuses (en conformité avec le premier sens
de ce mot, qui désignait des "litanies").
Parmi les concurrents de ribambelle pour exprimer une grande
quantité d'objets ou d'êtres vivants, on peut penser
à multitude, quantité, série, foule (et,
de façon ludique, foultitude), nuée, essaim, légion,
régiment, armée ou fourmilière, sans compter
la forme régionale trâlée, que l'on trouve
dans l'ouest de la France et également au Canada.
Tous ces mots sont expressifs, mais avec ribambelle, on
a vraiment envie de faire des vers de mirliton, comme :
Une ribambelle
de demoiselles
vêtues de dentelles
jouaient à la marelle
en mangeant des mirabelles
cueillies sous la tonnelle.
Quand ces jouvencelles
dansèrent la tarentelle,
une sentinelle
sortit de la citadelle
et en fit une aquarelle. |
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SECRET
par Alain REY
Tel qu'on l'aime, le français est plein de lumière
et d'ombre, de clarté et de secret. Le secret, secretus,
est ce qui est écarté, caché, invisible.
Les secrets vont des cachotteries enfantines aux terribles
secrets d'État, même cachés au plus profond
d'importants secrétaires. Mais peu de secrets restent
impénétrables ; beaucoup sont comme dans des passoires:
on disait d'eux que c'étaient des secrets de comédie,
et aujourd'hui encore, de Polichinelle.
Cousin de l'ésotérisme et du pouvoir occulte,
le secret n'a pas bonne presse en démocratie, quand l'ouverture,
la franchise et la transparence sont des biens précieux.
En effet, une action secrète est rarement bénéfique
et honnête ; il est pourtant des secrets nécessaires,
comme il existe de pieux mensonges. D'autres stimulent l'imagination
: au XVIIème siècle, la secrète est un jupon
de dessous, et l'entrevoir faisait tourner la tête des
hommes. |
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