métis
 Henri Lopes

 




Je suis né dans une ville en forme d'orange. A l'époque, ses maîtres, pour mieux en presser le jus, l'avaient coupée en deux. D'un côté la partie blanche, de l'autre la noire.

A la maison pourtant, la couleur dominante n'était ni l'une ni l'autre. Nous étions nés, contait grand-mère, du mariage de deux gouttes dissipées qui giclèrent lors de la séparation. Une goutte de l'hémisphère noire, une goutte de l'hémisphère blanche.

Allez savoir pourquoi, le noir et le blanc ne donna pas du gris mais du marron.

" Non ", me reprenait grand mère, " nous ne sommes ni gris ni marron, nous sommes métis ; une tribu sans langue ni moeurs, mais sans laquelle le monde ne serait pas le monde. Marron?... le mot n'existe pas en lingala. Gris?... Nous le serions si nous étions des souris. Or nous sommes une tribu née de l'amour et de la fantaisie, c'est à dire de la sagesse. "

En ce temps-là, je l'ai déjà conté ailleurs, toutes les métisses des deux rives du fleuve Congo étaient mes tantines. Toutes étaient belles et, malgré mon âge, j'étais amoureux d'elles et promettais de les épouser le jour où je sera grand.

Un jour, en cours de récréation, à la faveur de je ne sais plus quelle dispute, un condisciple à bout d'argument me lança avec une grimace haineuse : " Café au lait ". Était-il daltonien ou souffrait-il d'une indigence de vocabulaire?

Car la couleur métisse a mille nuances.

Café au lait, peut-être, mais aussi feuille de cigare, ambre, huile de palme, chair de plantain bouillie, croûte de pain bien cuit, chocolat, pain d'épice, biscuit, caramel, miel clair, miel brun, rhum vieux, sapotille, et j'oublie mille fruits succulents de mes climats dont les noms ne vous diraient rien.

Quand un métis, pris par le vin ou l'esprit malin scandalisait mes tantines des deux rives, elles le traitaient de mulâtre, suprême insulte.

A vingt ans, voyant que peu de gens connaissaient le vocable de métis, je me suis dit qu'il ne s'agissait pas d'un état mais d'une vue de l'esprit. Chacun aurait une identité, exclusive de toute autre. Il fallait être Blanc ou Noir ou ne pas être ; j'ai failli sombré dans la folie.

Désormais le monde a changé et ne cherche plus le mot métis dans le dictionnaire. Il en use et en abuse, et proclame mille sortes de métissages : entre les races, entre les cultures, entre les êtres humains, entre les fleurs, entre les idées, entre les espèces, entre les bêtes, entre les choses!

Être métis est à la mode. Qu'importe! Je n'en nourris aucune amertume et ne revendique aucun droit à l'exclusivité.

Métis de la frivolité, métis de la déchirure, métis de la synthèse, métis de tous les continents, métis de tous les rivages des cinq Océans et de je ne sais combien de mers, aujourd'hui qu'ont disparu la plupart de mes tantines des deux rives du fleuve Congo, je vous adopte tous. Vous êtes mes neveux et ma grand-mère avait raison! nous ne sommes plus une tribu mais le monde en métamorphose, car le communauté qui se croit pure possède en fait, dans son histoire, plusieurs métissages oubliés.



Qui est l'auteur ?
Lauréat du Grand prix de la francophonie de l'Académie en 1995, Henri Lopes est un romancier métis à plus d'un titre: né à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) de parents métis, il est citoyen de l'autre rive du fleuve Congo. Africain, il a passé plus de la moitié de sa vie en France et la moitié de sa vie professionnelle dans une organisation internationale.A ce jour, il a publié un recueil de nouvelles et six romans : Tribaliques (Press Pocket, 1972), La Nouvelle Romance (Clé Yaoundé, 1976), Sans Tam-Tam (Clé Yaoundé, 1977), Le pleurer-Rire (Présence Africaine, 1982), Le Chercheur d'Afrique (Le Seiul, 1992), Sur l'autre rive (Le Seuil, 1994), Le Lys et le Flamboyant (Le Seuil, 1997).



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