APOSTROPHES, il y a quelques années... Ce soir là, Bernard Pivot interroge Hector Bianciotti : " Pourquoi l'hispanophone que vous êtes a-t-il choisi d'écrire en langue française? " Un bon silence de réflexion, puis cette réponse éblouissante : " Écoutez bien, Monsieur Pivot, car une langue, d'abord, cela S'ECOUTE. Notre satellite naturel nous l'appelons en espagnol " la LUNA ". C'est un mot précis, séduisant mais FINI. En français, vous dites " la LUNE ". Entendez-vous la différence? Elle tient sans doute à cette dernière syllabe qui donne au vocable de l'évanescence, quelque chose qui se perd, de l'infini et cela m'enchante. Voilà pourquoi j'écris dans votre langue. "
Me fera-t-on un procès en abus de " récupération ", si je dis qu'en DUNE se retrouvent ces qualités là, cette alchimie qui ont conduit l'auteur de Déserts dorés (tiens, tiens!) à élire notre langue? Mot ramassé, presque nain, composé d'une première syllabe qui claque en faisant écho et d'une seconde qui, par le miracle de la finale en e muet, joue le murmure, la fuite, oui, l'infini de l'espace pour LUNE et celui du désert pour DUNE.
Goût trop personnel, excessif? Et Franck Herbert, alors! Lorsqu'en 1965, ce dernier publie son roman fantastique et visionnaire, livre-culte que vénèrent plusieurs générations de lecteurs, les titres ne lui auraient pas manqué, à hauteur de son imagination : la Guilde des Navigateurs, Leto Atreïdes, le peuple des Fremen ou Paul le Muad'Did. Eh bien, non! Ce sera Dune parce que, dit l'auteur lui-même, " ces quatre lettres forment un mot d'une puissance évocatrice sans pareille. "
Et je note que David Lynch, adaptant pour le cinéma le roman de Franck Herbert, se contentera lui aussi de la magie du mot, sans éprouver le besoin d'un ajout explicatif, parce qu'en soi " DUNE se suffit et que son pouvoir de séduction joue à plein ". Ainsi donc le club des " dunophiles " s'élargit et en voici une preuve supplémentaire : Veut-on lancer un parfum grand public et le baptiser en conséquence? Une équipe de " créatifs " se met en loge et, à l'issue de leurs travaux, l'un d'entre eux déclare à la presse : " Nous avons planché deux mois durant pour élire, en fin de compte, le mot qui nous semblait le plus à même de séduire, voir d'envoûter notre clientèle : je vous annonce donc la naissance du parfum DUNE. " Certes, tous les amoureux du Désert, dont je suis, ont un peu pâli de cette intrusion du commerce dans le sanctuaire de leurs rêves... mais au nom de quel droit de propriété pouvaient-ils s'y opposer?
Pas de mièvrerie pourtant et encore moins d'angélisme : des dunes, il en est dont la beauté peut être mortelle. Celle, par exemple, que ne signalait aucune carte et qui, érigée en quelques heures par un vent de folie, se dressa, monstrueuse vague nocturne, sur le chemin de Daniel Balavoine et de Thierry Sabine, pulvérisant hélicoptère et passagers, un 14 janvier 1986, entre Gao et Gourma-Rhaous au Mali. Ombre tragique, hélas, et qui n'est pas la seule sur ce théâtre du désert où se mêlent jusqu'à l'incompréhension le sublime du paysage et les tourments de la survie.
Et c'est ici l'occasion de dire qu'en dépit de toutes ces aventures " collatérales ", chaque fois que mes yeux rencontrent le mot dune, que mes oreilles l'entendent, chaque fois une seule image " mentale " s'impose et toujours la même : je vois une très grande colline de sable orangé, traversée de gauche à droite par une mince caravane de nomades du Désert, dont la lente et noble progression suscite en moi d'inépuisables réserves de compassion et d'admiration. On ne guérit pas, et tant mieux! de ces clichés là.
Deux notes plus frivoles et personnelles en guise de conclusion : un petit signe d'amitié, tout d'abord au cordon de dunes vigilantes et dévouées qui, sur la Côte Aquitaine, protègent du vent d'ouest certains vignobles d'exception dans le Médoc. Un grand merci, Mesdames, pour nos palais reconnaissants!
Et voici venu le temps d'un aveu qui pourrait en partie - mais en partie seulement! - expliquer, sinon justifier les excès de ma " dunolâtrie ". Il y a quelques années, les hasards de la vie m'ont fait croiser la route d'une chatonne grande comme le doigt, que sa mère, sans doute effrayée par le bruit des hommes, venait d'abandonner, et de façon définitive, au pied d'un bûcher. Pleurant beaucoup, très énervée, elle offrait à mes yeux un pelage dans lequel se trouvaient réunies, comme par miracle, toutes les couleurs du Désert : le blond, l'ocre, le gris et le noir. L'intéressée fut donc immédiatement recueillie (pour mon plus grand bonheur à venir!) et je vous laisse deviner de quel nom en quatre lettres fut baptisé ce petit fauve sablonneux.
Philippe SAINTENY est journaliste et Conseiller du Président de RFI. Il a fait de nombreux magazines et documentaires pour la télévision, comme entre autres Une image de la France en l'an 2000, La Provence déchiffrée : introduction à l'écologie et John Kenneth Galbraith ou les avatars de la prospérité pour TFI ou encore Un siècle d'écrivain avec Pierre Benoît, l'artisan prisonnier pour FR3. Ses émissions de radios sont également réputées comme Temps fort et Le monde change sur France Inter et Le Livre d'or sur RFI, une série d'entretiens avec Léopold Sedar Senghor, Claude Levy-Strauss, Jean-Louis Barrault, Georges Duby... Enfin Philippe Sainteny a publié un livre avec Georges Duby et Bronislaw Geremek, Passions communes (Editions du Seuil).
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