azur
 Étienne Brunet

 




L'azur a la faveur des publicitaires et des entreprises. Ce mot entre dans la dénomination de plus de cent sociétés à Paris (et près de mille à Nice). On trouve des lessives Azur, des parfums Azur, des assurances Azur, des résidences, des hôtels, des cliniques, des garages Azur. La côte d'Azur doit son nom à son charme, mais en retour son nom contribue à son attrait et à son succès. Les mots qui font rêver font vendre. On peut le regretter. Car les mots sont des pièces de monnaie : le commerce les use et les dégrade. Pour sauver les paysages, on a créé des parcs nationaux. Ne conviendrait-il pas de prendre des mesures similaires, pour préserver les plus beaux mots de la langue ? Les services de l'état civil ou de la propriété industrielle qui gèrent les baptêmes linguistiques pourraient intervenir et interdire la cueillette sauvage quand il s'agit de poésie et d'espèces menacées.

L'azur appartient en effet au langage des poètes. Sur 2515 emplois de ce mot relevés sur la base FRANTEXT (où ont trouvé place les oeuvres majeures de notre littérature), on en compte 344 sous la plume de Hugo, 78 chez Leconte de Lisle, 40 chez Valéry mais 3 seulement chez Voltaire et Sartre et aucun chez Molière, Rousseau, Malraux et Camus. Dans l'œuvre pourtant très mince de Mallarmé, le mot apparaît 40 fois et le poète se dit hanté, aspiré et inspiré par les profondeurs de l'azur (les chiffres prétendent que c'est le mot le plus spécifique de son écriture). En réalité le goût mallarméen des pierres, précieuses ou non, participe à cette fascination. Mallarmé aime le minéral muet, vierge et stérile, et se complaît dans "l'insensibilité de l'azur et des pierres". L'azur chez lui rime avec dur, pur, mur, il a la froideur minérale de la glace et du métal et s'il voisine avec les rubis, les diamants et les pierres, c'est que Mallarmé connaît l'origine du mot, dont le souvenir reste dans le lapis-lazuli ou pierre d'azur. Le latin médiéval azzurum n'est que la transcription approximative d'un mot persan (lâdjourd) transmis à l'arabe. Il arrive souvent que le métissage linguistique produise des perles.

Le saphir, issu du grec, était l'héritier légitime. Pareillement issu de la chimie du cobalt, il est resté longtemps dans la langue ce qu'il était à l'origine : une pierre naturelle de couleur bleue. Et si l'industrie du microsillon lui a donné une chance soudaine et éphémère pour remplacer l'aiguille du phonographe, le terme est resté circonscrit dans le cercle étroit des menus objets , au lieu que l'azur, brisant son noyau bleu, a explosé jusqu'aux confins de l'univers. On pourrait peut-être trouver d'autres exemples de ces big-bang linguistiques, où l'on passe, par la vertu d'une métaphore, de l'infiniment petit à l'infiniment grand. Car le vaisseau de l'analogie va cite et loin.

Aujourd'hui l'azur a rompu ses attaches et rien ne le relie à la pierre originelle. Quand on prononce le mot azur, on écarte les bras, on gonfle la poitrine et on lève les yeux. L'azur, c'est le ciel quand il est profond , quand le soleil est là et que les nuages n'y sont pas. Sous un ciel bas on étouffe comme sous un couvercle, sous un ciel haut on respire et l'azur vous aspire. Quand on examine de près les quelque 2500 exemples où apparaît l'azur dans notre littérature, la liste des corrélats - on appelle ainsi les mots les plus souvent cités dans l'entourage immédiat - place en tête le ciel, le firmament, le soleil, les astres et l'horizon. Le saphir apparaît aussi et porte le témoignage d'un compagnon ancien. Mais une déviation se fait jour qui incline le zénith sur l'horizon marin. Les flots, l'eau, les ondes, les lacs et l'océan sont de l'azur aussi, reflété dans un miroir. Ce tropisme méditerranéen et estival n'est pas sans relation avec ce qu'évoque le nom de la côte d'Azur.

De façon générale l'azur est en harmonie avec les éléments de la nature. Né de la terre, il participe au symbolisme de l'air, de l'eau et du feu. Mais il est rebelle à la présence divine et réfractaire à la promiscuité humaine ; les termes qu'il repousse appartiennent au microcosme de la société et de la famille (hommes, personne, maison, père, fils, histoire, droit, choses). L'azur n'admet pas davantage la cohabitation avec Dieu. A l'instar d'une divinité païenne, il promène sur le monde un regard bleu, froid et lointain, et ne partage le ciel avec personne. Quand il s'installe dans le vers, il ne souffre pas d'égal non plus. Les acolytes qu'il supporte sont des adjectifs modestes qui ne prétendent pas rivaliser avec le maître. Pur, sûr, dur, obscur offrent un écho, un hommage complaisant, jamais cette rime riche, que l'azur refuse superbement.



Qui est l'auteur ?
Etienne BRUNET (normalien, agrégé de Lettres classiques, docteur ès Lettres) a fait sa carrière à l'Université de Nice, où il a fondé et dirigé un laboratoire du CNRS rattaché à l'Institut National de la langue française et consacré à l'exploitation documentaire et statistique de la littérature nationale. Outre sa thèse sur le vocabulaire de Giraudoux, il a publié une étude sur le " Vocabulaire français de 1789 à nos jours " (Champion-Slatkine), et des monographies sur le lexique et le style de Rousseau, Hugo, Zola et Proust. Ses publications actuelles sont diffusées sur internet : bases sur Balzac et Rabelais (ancilla.unice.fr), et sur cédérom : Rabelais, Pascal, Rimbaud et Proust (Champion). Il est l'auteur du logiciel HYPERBASE, voué à la réalisation de bases hypertextuelles et statistiques.



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