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J'ai un secret. C'est un secret. Je le cache, je me tais, je joue, j'ai peur, je suis quelqu'un, je suis très fort : je suis moi. J'ai appris à parler, j'ai appris à dire je. Je ne te parlerai que si je le veux, ou si tu sais me parler. J'ai un secret : je parle. J'ai un fort intérieur. J'ai un secret : je pense, et j'ai découvert que tu ne peux deviner ce que je pense. Ton petit doigt ne te dira rien, et me laisse en paix. Je suis un individu, tu es un autre individu. Tu n'es pas télépathe. Tu es ma mère, mon père, tu es autre. J'ai toute la vie pour mieux apprendre encore, pour le comprendre, pour l'exercer ; toute la vie pour dire je, pour confier ou garder mon secret ; pour être moi, pour savoir que tu es autre. C'est le secret logé dans ma langue : c'est ma parole, et je la tiendrai ; c'est ta parole et c'est aussi ton secret. J'ai un secret. Je l'ai surpris derrière la porte. C'était le secret des adultes. Ils parlaient, ils croyaient que je n'entendais pas. J'ai surpris le secret, il est devenu mien. A mon tour j'ai un secret, ce secret. Je crois qu'ils ne savent pas que je sais. Je me promène en regardant les autres, je me demande s'ils savent, s'il est possible qu'eux aussi sachent, je n'en reviens pas d'avoir un corps mortel et la tête pleine d'images. Je deviens moi, mais si je garde ce secret, s'il devient secret de famille, secret d'état, secret d'alcôve, s'il secoue bruyamment ses chaînes en m'empêchant d'ouvrir la bouche, alors je vais être seul. Je suis en danger de mort de ne pas voir que je le partage avec tous. Et sur mon lit de mort, voulant encore vivre, gagner un peu de vie, ou comprenant enfin que seules les tombes sont muettes, je dirai mon secret, trop tard, à mon héritier, qui devra choisir, à son tour, de le dire ou de se bannir, ou bien de rire à sa façon, parce qu'il savait déjà. Ma parole me rend responsable de la vie des autres : le pire est que les circonstances la fassent dépendre de mon silence ; et qu'on veuille m'arracher mon secret. Le pire, c'est que, dans la violence, on veuille m'ôter ma parole. Que je ne puisse la donner ni l'échanger ; que l'autre, celui à qui je dis tu, n'existe plus, et qu'à la place je ne rencontre que les tenailles du bourreau. Le secret, c'est la liberté d'avoir
un secret. C'est une histoire, un point manquant dans la conversation,
un silence, mais un silence qui crée le conte ; le
secret, c'est le début du dialogue, un pronom personnel,
se, et un verbe conjugué, crée : je me crée,
tu te crées, il se crée. Je sais que l'autre a
un secret. L'autre sécrète le secret. Tout le monde
sait que tout le monde a un secret. Les secrets, comme les vaches,
sont bien gardés. La rue est pleine de secrets, de conscience
et d'inconscience, de rêves, de soucis, d'approches, de
désirs. Dans mon corps j'ai un secret. Mon corps est un
secret. Je te le montre, je te le prête, un moment je te
le donne. Tu n'auras jamais mon secret, ou bien, je n'en aurai
plus pour toi, et peut-être t'ennuieras-tu de moi ;
peut-être m'en sauras-tu gré ; peut-être
est-ce moi, qui irai chercher ailleurs l'érotisme des
secrets. C'est un secret. Je te le jure. Tiens ta langue. Croix
de bois croix de fer, sinon tu iras en Enfer. Dans l'enfer des
bibliothèques les livres sont mis au secret. Dans celle
des parents, il faut prendre un tabouret pour explorer les étagères
du haut. J'ai un secret : je lis les livres qu'on me défend,
je saute de page en page à la recherche du Grand Secret.
J'explore ainsi les secrets de ma langue, et je te les raconterai,
ou, va savoir, je me les garderai. Marie Darrieussecq |