Nommé en octobre dernier délégué général à la langue française et aux langues de France, le professeur Bernard Cerquiglini, linguiste, part en croisade contre les idées tristes ou fausses qui circulent sur la langue française et sur les autres langues.
La délégation générale à la langue française est devenue récemment délégation générale à la langue française et aux langues de France. Tout d'abord, pourquoi un organisme d'Etat consacré à la politique linguistique ? Il n'y en a pas dans tous les pays...
En effet, on en rencontre surtout en Europe et dans les pays jeunes, mais c'est vraiment une spécialité française. Les noces de l'Etat et de la langue dans notre pays sont anciennes. On pourrait dire que l'Etat s'est créé au travers de la langue - l'Edit de Villers Cotterêts (1539) fonde une justice royale, et c'est en français qu'il la fonde -, et que la langue s'est créée au travers de l'Etat - l'Académie française est formée d'écrivains, mais constituée en corps de l'Etat par Richelieu. Produire des organismes pour le rayonnement, la défense, l'illustration de la langue, c'est en somme une des prérogatives régaliennes. Mais, ce qui change aujourd'hui, c'est que pour la première fois depuis que l'Etat s'est préoccupé de langage, un organisme tente de mener à la fois une politique en faveur de la langue nationale et en faveur des autres langues. Jusqu'alors, pour des raisons historiques regrettables, liées à la Terreur durant la Révolution, on a conçu les deux activités comme distinctes, voire opposées : diffusion du français aux dépens des autres langues, ou bien, plus rarement, faveur accordée à des langues régionales. Je pense en particulier à la loi Deixonne, après la guerre, qui reconnaît l'existence de quelques langues régionales, en fait les langues du maquis, parlées par les gens qui avaient défendu notre pays. Aujourd'hui, il s'agit de penser les deux approches en même temps.
Quel contenu entendez-vous donner à cette nouvelle politique ?
Ce n'est pas simple, car nous avons hérité d'une tradition de monolinguisme. Le trépied fondateur est celui de : la Langue, l'Etat, la Nation. Les deux premiers termes, constitués depuis toujours, le troisième les ayant rejoints pendant la Révolution, avec le grand développement de la République. Le réflexe du monolinguisme est donc bien enraciné : considérer que la langue française est unitaire, homogène, centrée sur une norme et que le reste est patois, langue autre, voire dangereuse pour la République. Il nous faut penser une politique complexe et fondée sur du savoir.
Quel savoir ?
Savoir, par exemple, que la plupart des sociétés sont plurilingues et que les langues n'y ont pas le même statut. Savoir que sous le nom de langues de France on trouve de nombreuses langues différentes, de nature, de statut, d'extension, de transmission. Il faut commencer par un examen objectif des différences entre ces langues. Certaines sont territoriales - l'alsacien, le breton, le basque...- d'autres non, comme l'arabe dialectal, le berbère. Certaines ont des formes écrites - je pense à l'occitan qui fut la grande langue littéraire du moyen - âge -, d'autres n'ont pas de forme écrite unifiée, comme les créoles. Il s'agit de mener tout d'abord une étude scientifique du patrimoine linguistique français dans sa diversité, et de faire la politique culturelle que requiert cette diversité. Bien sûr, nous ne relâcherons pas nos efforts en faveur de la langue nationale pour veiller à son emploi officiel, aider à son développement et à sa diffusion internationale, mais cela ne doit pas se faire sur les ruines fumantes des autres langues. Et favoriser le dialogue de cette langue nationale avec les autres langues, c'est contribuer à l'enrichir. On est toujours plus intelligent quand on est bilingue ou plurilingue, car on sait que l'autre existe, qu'il y a d'autres représentations du monde.
Cette option est une sorte de révolution...
Oui, d'où le côté délicat, dans la mesure où l'on risque d'être confronté d'une part à des gens qui tiennent pour le monolinguisme français, et d'autre part à ceux qui tiennent pour un monolinguisme régional, des Jacobins de la Gironde, en quelque sorte ! Or, il s'agit de refuser les deux et de dire que le cerveau humain, tout comme les sociétés humaines, est fait pour maîtriser beaucoup de langues. C'est la première fois qu'on prend en compte l'ensemble du patrimoine linguistique, sans léser aucun élément de ce patrimoine. Il ne s'agit pas de faire moins pour le français, on va faire mieux !
On entend beaucoup dire que la langue française se dégrade... Qu'observez-vous en tant que scientifique ?
Dans le domaine de la langue, on vit beaucoup sur des impressions, ce qui est normal, car la langue n'est pas impunément maternelle : c'est la langue de la mère, de l'émergence au sens. On vit intimement avec elle. On a par suite l'impression qu'elle nous glisse des doigts, comme le temps, que nos enfants parlent mal, que le village d'à côté parle patois ... C'est ce vertige qu'il s'agit de conjurer. Je crois que dans un pays qui a connu les Lumières, qui a institué la République, on peut peut-être attendre des citoyens qu'ils aient enfin un rapport un peu savant avec la situation linguistique de leur pays. Le monolinguisme doit un peu à l'action de la monarchie et malheureusement beaucoup à celle de la Révolution. Je voudrais rappeler les raisons historiques de ce phénomène. Elles sont liées à l'époque de la Terreur. 1793 - 1794 : l'ennemi est aux portes, et le régime, d'abord bienveillant envers les langues régionales (dans un premier temps, on décide de traduire les lois dans les langues régionales, mais on se rend compte que c'est impossible), propose de répandre le français aux dépens des autres langues. C'est conjoncturel ; ce n'est pas lié à l'essence de l'État républicain. On pourrait y voir une catastrophe historique ; qui a favorisé une conception terroriste de la langue.. L'Etat, la citoyenneté s'expriment en une langue officielle, le français. Cela ne veut pas dire que cette langue doive détruire les autres... Et d'ailleurs, notre pays défend la diversité culturelle, le plurilinguisme européen et mondial : que faisons-nous dans nos frontières ? On ne peut pas être plurilingue, uniquement pour les autres ! Nous avons des concitoyens qui parlent le catalan, l'arabe dialectal, l'alsacien : voilà des langues qui nous ouvrent vers l'Europe et vers le Sud.
N'est-ce pas, dans un sens, une politique patrimoniale que vous entendez mener ?
En effet. Car il s'agit de préserver des langues, dont certaines sont en difficulté. Il s'agit de créer et de promouvoir au sein de ce ministère une notion de " patrimoine immatériel ". C'est notre gloire d'avoir sauvé et restauré Conques. Maintenant, il faudrait se préoccuper de la langue que parlaient ceux qui ont bâti Conques ! Mais j'insiste sur le fait que cet axe de notre politique ne se développera pas sans l'autre, qui est de défendre la place du français parmi les grandes langues internationales.
Notre volonté est de mieux articuler ces deux axes pour contribuer à faire des Français des citoyens parlants tranquilles et éclairés. Si notre action permettait d'accroître le nombre de citoyens français plurilingues, nous n'aurions pas perdu notre temps.