5. LA DIVERSITÉ DES USAGES

5.1. Une hétérogénéité toute relative

5.1.1. Les usages dans la fonction publique
5.1.2. Les usages dans le domaine de la justice
5.1.3. Le monde diplomatique et les usages du protocole
5.1.4. Le monde de l'armée
5.1.5. Les usages sociaux et mondains

5.2. Des règles empiriques de féminisation

5.2.1. Le poids de la hiérarchie
5.2.2. La possibilité d'une personnalisation

5.2.2.1. Le métier, inséparable de l'individu qui l'exerce
5.2.2.2. L'impersonnalité de la fonction, du grade et du titre


5. La diversité des usages

Si l'on fait le point sur la situation présente, ce qui frappe tout d'abord l'observateur, par contraste avec la vivacité du débat théorique, c'est le calme qui règne dans les relations de travail. Il n'y a pas de résistance déclarée à la féminisation mais, bien que le vocabulaire en offre, au cas par cas, la ressource, l'usage ne s'en généralise pas.

Il y a certes une relative hétérogénéité entre les secteurs, qui ont leurs tropismes, et un hiatus incontestable entre la féminisation des appellations professionnelles et la non féminisation des fonctions. Cela tient sans conteste à la nature même de la fonction, entendue comme rôle public que la société demande à certains de ses membres d'endosser. Avoir une fonction, c'est être en représentation, titulaire d'une charge dont on n'est pas propriétaire. Toute fonction publique est ainsi nécessairement impersonnelle car elle ne renvoie pas à une identité singulière, mais à une place à laquelle tout individu peut, en droit, accéder.

5.1. Une hétérogénéité toute relative

5.1.1. Les usages dans la fonction publique

Les pratiques sont inégales selon les administrations et selon les mondes avec lesquels chaque ministère est en relation. Les grands corps (Inspection générale des finances, Inspection générale de l'Administration, corps préfectoral et corps diplomatique) et les plus hautes juridictions (Conseil Constitutionnel, Conseil d'État, Cour de cassation, Cour des comptes) sont dans l'ensemble opposés à une féminisation des titres, grades et fonctions. Au Conseil d'État, la volonté d'être appelée une auditrice, une maître/maîtresse des requêtes ou une conseillère ne s'est pas manifestée. Dans le secteur public institutionnel des banques, le terme de gouverneur n'a pas été transposé au féminin.

Les pratiques administratives ne sont pas non plus uniformes. Dans le domaine des métiers, l'habitude s'est enracinée d'utiliser des noms féminins (c'est le cas de directrice dans les écoles). Cette habitude se répand, hors les cas où les formes employées ne sont pas déjà d'usage courant ou pour les termes qui n'ont pas de forme féminine évidente (contrôleur financier, contrôleur d'État, trésorier-payeur général, trésorier principal). Pour les catégories professionnelles techniques, dont les différents métiers sont identiques à ceux du privé, les équivalents féminins existent et sont d'usage déjà ancien (il y a des programmeuses dans les bureaux, des ouvrières professionnelles dans les arsenaux, des techniciennes de surface dans toutes les administrations).

En revanche, la féminisation des appellations concernant les fonctions, titres ou grades rencontre de fortes résistances et apparaît comme un bouleversement linguistique important. C'est le cas pour recteur, chancelier des universités, préfet, directeur d'administration centrale, directeur de cabinet. De même, les noms de grade résistent à la féminisation. Ainsi, dans les services actifs de la police, les principaux grades ne sont pas féminisés (officier de police, gardien de la paix, brigadier)1. Pour les grades ou titres honorifiques, la pratique n'est pas non plus celle d'un usage de dénominations féminisées (chevalier, officier de la Légion d'honneur).

5.1.2. Les usages dans le domaine de la justice

Cette même séparation apparaît dans le domaine de la justice2. En ce qui concerne plus particulièrement les métiers (personnels administratifs des services judiciaires), il n'y a pas de féminisation statutaire, mais les termes de greffière, surveillante, éducatrice, directrice sont devenus d'un usage assez courant. Aucune féminisation directe ne se constate cependant encore chez les notaires, les huissiers de justice, les experts ou les commissaires-priseurs, tandis que les termes d'avocate et de bâtonnière, connus de l'usage familier, rencontrent des résistances. Le titre de maître est d'ailleurs d'un usage très large tant pour les avocats que pour les officiers publics et ministériels, hommes ou femmes.

Les appellations statutaires mentionnées dans les textes qui posent les règles applicables aux fonctions n'ont pas été féminisées3. L'usage courant peut pratiquer certaines féminisations directes ou indirectes. La presse a ainsi utilisé la juge, la magistrate. Cependant, la pratique des intéressées est sensiblement différente, l'usage du masculin restant prédominant (Madame le procureur, le président, le conseiller à la Cour de cassation).

5.1.3. Le monde diplomatique et les usages du protocole

Le service du protocole du ministère des affaires étrangères s'en tient aux usages traditionnels. Il se conforme, pour les étrangers, aux voeux de ses interlocuteurs. L'annuaire diplomatique garde la présentation classique : Mme Dupont, Conseiller des affaires étrangères. Ni l'Agence de la francophonie, ni les organisations internationales sises à Paris, ni les Ambassades étrangères n'ont changé leurs habitudes. Les Suisses et les Québécois qui ont féminisé leurs titres (Cheffe de département par exemple) ne le font pas pour les titres français.

Les différents guides du protocole sont peu diserts sur la question. Ils préconisent d'adopter la forme féminine du substantif, lorsque celle-ci existe, et d'employer, faute de mieux, le masculin lorsqu'un titre ou une fonction ne comporte pas de forme féminine. Ainsi, le bon usage serait d'employer la forme féminine lorsqu'un titre en a une : on écrirait donc l'avocate, la présidente, la conseillère, la secrétaire, l'adjointe, l'inspectrice, la pharmacienne, la députée4. On dirait en revanche une femme professeur, une femme médecin, une femme ingénieur, Madame le Maire et Madame le Ministre. En appliquant ce principe à l'exercice par les individus de leur fonction, on aurait ainsi : Colette est un grand écrivain, la pharmacienne est titulaire du diplôme de pharmacien, Mme Loubet est professeur agrégé.

Ils rappellent que le principe, en matière conjugale, est que les honneurs ne se délèguent pas et que le titre dû à une fonction ne s'étend pas du mari à la femme et vice versa. Ce principe souffre au moins une exception. Pour le titre d'Ambassadeur de France, qui est une dignité, la coutume est d'étendre le bénéfice du titre à la femme de son titulaire. La persistance de cet usage amènerait donc logiquement à appeler une femme exerçant réellement les fonctions d'ambassadeur : Madame l'Ambassadeur.

5.1.4. Le monde de l'armée

Dans l'armée, l'usage, à l'exception de la marine, est de dire mon commandant, mon général, le terme mon n'étant pas un pronom possessif mais l'abréviation de monsieur. Lorsque les femmes ont accédé à des grades d'officier dans les armées de terre et de l'air, la pratique s'est généralisée de les appeler lieutenant, capitaine, commandant en omettant le mon. C'est cet usage qui prévaut actuellement.

Deux raisons peuvent expliquer l'usage constant du masculin. La première tient au respect du principe de la neutralité d'appellation du grade, distinct de son détenteur, même s'il appartient à l'intéressé par distinction d'avec la fonction. La neutralité des appellations semble constituer une garantie de ce que les fonctions d'autorité inhérentes au commandement militaire sont exercées de façon identique quel que soit le sexe du titulaire de ces fonctions.

La seconde raison tient au respect des règles juridiques et à la difficulté de les modifier. Les appellations concernant les grades figurent dans la loi du 13 juillet 1972, portant statut des militaires, et devraient donc être modifiées par la même voie, après une consultation générale qui saisirait pour avis les inspecteurs généraux des armées et le conseil supérieur de la fonction militaire, sous réserve de l'accord du secrétaire général pour l'administration.

5.1.5. Les usages sociaux et mondains

L'usage le plus général est que la femme mariée porte le nom de son mari, voire son prénom. On rencontre ainsi, dans la correspondance, pour les présentations et sur les cartes de visite : Mme François Martin, M. et Mme François Martin. Toutefois, les femmes usent de plus en plus, dans la sphère professionnelle, de leur prénom (Mme Isabelle Martin) et adjoignent souvent leur nom de famille à celui de leur époux : Mme Isabelle Dupont-Martin ou Martin-Dupont.

La femme divorcée reprend ses prénom et nom de famille (Mme Isabelle Martin), mais peut être autorisée à conserver le nom de son mari. L'appellation de Mademoiselle est de moins en moins utilisée. La femme qui n'a pas été mariée sera appelée de ses nom et prénom, souvent précédés dans la correspondance professionnelle de Madame. Les usages qui marquaient donc la prédominance du mari dans le couple marié tendent à s'affaiblir. Ainsi, l'ancien ordre du couple peut s'inverser : Madame et Monsieur François Martin.

5.2. Des règles empiriques de féminisation

5.2.1. Le poids de la hiérarchie

À la lumière des exemples précédents, il apparaît que la féminisation ne se fait pas d'une manière cohérente et uniforme. Les arguments traditionnellement avancés pour rendre compte de cette incohérence consistent à évoquer un problème d'échelle hiérarchique. La féminisation serait la règle à des niveaux hiérarchiques inférieurs et l'exception pour les autres. On continuerait à dire conseiller à la cour de cassation, mais on accepterait dans le même temps conseillère à la cour d'appel.

Le même argument vaudrait pour les métiers où la féminisation garderait une valeur dépréciative. Ainsi, le dictionnaire de l'Académie française distingue, dans sa 9ème édition, couturier et couturière. Le premier terme est appliqué à Gabrielle Chanel qui est un grand couturier  le second aux petites mains de la couture. La validité d'un tel argument reste toutefois limitée dans le temps. L'accès des femmes aux hautes responsabilités dans tous les domaines a permis d'ores et déjà de faire s'estomper cette nuance dépréciative du féminin réservé aux activités subalternes, d'exécution plus que de création.

5.2.2. La possibilité d'une personnalisation

Il apparaît plutôt que la féminisation dépende de la nature de l'activité concernée. L'usage a distingué, de lui-même, le fait d'exercer une profession de celui d'avoir un grade, de porter un titre5 ou d'être en charge d'une fonction. Le premier implique une personnalisation car un métier n'est pas séparable des qualités singulières de celui qui l'exerce. à l'opposé, un grade, un titre, une fonction sont des mandats publics ou des rôles sociaux qui, par différence avec les professions, sont séparables des individus qui en sont les titulaires.

5.2.2.1. Le métier, inséparable de l'individu qui l'exerce

Les noms de métiers se féminisent ainsi plus naturellement que ceux des autres activités. Les exceptions à cette règle viennent des métiers auxquels les femmes ont accédé plus tardivement. Ainsi, la grande majorité des femmes, dans les professions où elles sont arrivées récemment, continue à figurer au masculin dans les organigrammes et les notices biographiques, malgré l'existence d'un féminin reconnu par la langue (vice-présidente, directrice générale, présidente directrice générale)6. La femme la plus haut placée dans l'organisation professionnelle du patronat est vice-président du CNPF et toutes les femmes recensées dans l'annuaire de l'ENA, dans la rubrique consacrée aux entreprises, sont directeur général, secrétaire général, conseiller, associé, consultant. La profession de commissaire aux comptes n'a pas non plus modifié la tradition du recours au masculin.

Les métiers manuels, où les femmes étaient nombreuses au 19ème siècle parce que la promotion sociale par l'instruction publique leur était refusée, sont féminisés depuis très longtemps. Les métiers de conception, à connotation intellectuelle plus marquée, le sont aujourd'hui, dans les entreprises, sans trop de difficulté (décoratrice, styliste, architecte, attachée de presse, directrice de communication...). Les cours d'école ont rapidement entériné l'usage d'institutrice ou de maîtresse, et semblent en passe de le faire pour la professeur.

La quasi-totalité des appellations professionnelles employées possède déjà un féminin reconnu par le dictionnaire. La féminisation est d'usage courant dans les professions où les femmes sont nombreuses et où la responsabilité qui leur est donnée est ancienne. Dans le domaine de la mode, on dit ainsi directrice de l'information ou directrice générale des activités de mode  dans celui du grand commerce, directrice des achats. Dans le monde de la publicité, directrice de marketing, de relations commerciales, de la logistique sont d'usage reconnu. Dans les nouveaux métiers du domaine de la Bourse et des marchés financiers par exemple, les difficultés seraient rapidement résolues car la quasi-totalité des termes (opérateur de marché, négociateur, vendeur, courtier) possèdent un masculin et un féminin reconnu par le dictionnaire.

Les raisons de cette féminisation tiennent à la nature même du métier. L'exercice d'une profession inclut tout à la fois l'expérience acquise, l'habileté propre induite par une pratique, les vertus et qualités personnelles qui font la réputation d'un individu dans son domaine. Chacun compare ses compétences propres avec celles des autres. De cette identification entre l'individu et son activité découle alors logiquement une inflexion de son appellation selon qu'il est un homme ou une femme. Il paraîtrait absurde de ne pas tenir compte de cette différence, car l'individu n'est pas, dans son activité, en représentation. Il n'incarne pas autre chose que lui-même et ne cherche à faire reconnaître que son mérite personnel.

5.2.2.2. L'impersonnalité de la fonction, du grade et du titre

La réalité est très différente en ce qui concerne les titres, grades et fonctions. Il s'interpose entre la fonction et l'individu qui l'exerce une distance induite par le caractère abstrait, général, permanent et impersonnel de la fonction. La dénomination de la fonction s'entend donc comme un neutre et, logiquement, ne se conforme pas au sexe de l'individu qui l'incarne à un moment donné.

Les fonctions n'appartiennent pas à l'intéressé. Elles définissent une charge dont il s'acquitte, un rôle qu'il assume, une mission qu'il accomplit. La fonction publique est ainsi au service du public. Le fonctionnaire n'y représente donc pas que lui-même. C'est ce qui explique qu'il soit parfois soumis à des contraintes et à des devoirs particuliers, qui vont du devoir de réserve à l'interdiction d'exercer certains droits pourtant admis dans la relation de travail contractuelle classique (interdiction de se syndiquer, de faire grève, de critiquer la forme républicaine du gouvernement, etc.). On n'est pas sa fonction  on l'incarne. Architecte est un métier  secrétaire d'État est une fonction.

Un grade est un degré d'une hiérarchie, auquel on accède par un diplôme conféré après examen. Les grades sont donc distincts de leur détenteur (on peut d'ailleurs être dégradé), ils sont définis dans un statut, ce qui constitue un frein à leur modification. Ils existent indépendamment de ceux qui les portent, même s'ils appartiennent à ceux qui les acquièrent. Agrégé de l'Université est un grade, que l'on garde même si on abandonne l'enseignement parce que c'est le résultat objectif d'une réussite à un concours. Préfet est un grade, Préfet de la région Bourgogne est une fonction. Auditeur est un grade, rapporteur est une fonction.

Il faut, enfin, rapprocher, les grades des titres qui sont des désignations honorifiques exprimant une distinction de rang, une dignité. Ils confèrent une éminence à leurs destinataires et la signalent par une décoration (chevalier des palmes académiques ou des arts et des lettres, officier de la Légion d'honneur). Les titres ont la même transcendance que les fonctions, même si leurs titulaires en sont les propriétaires, dans la mesure où ces titres désignent une hiérarchie du mérite qu'à chaque génération une série d'individus vient incarner.

La féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre ne peut pas être regroupée sous le terme générique de féminisation des appellations professionnelles. Une fonction n'est précisément pas une profession. Ministre, député, sénateur ne sont pas des professions. Ce sont des fonctions qui se professionnalisent peut-être, sous l'effet de l'évolution des démocraties modernes et du poids des compétences techniques nécessaires à ceux qui veulent briguer un mandat politique. Cela ne change rien à la nature même de la fonction, qui est représentation. Un échec aux élections, et la ministre fait l'expérience qu'elle n'a été qu'un éphémère ministre d'un gouvernement lui-même temporaire. De même, si directeur d'école est bien un métier, directeur de cabinet est une fonction.

La fonction trace la frontière entre vie privée et vie publique. Il est essentiel de maintenir cette distinction, même si les représentants des mandats politiques ou sociaux ne sont pas des êtres totalement désincarnés. Il faut certes admettre que certaines fonctions sont plus personnalisées que d'autres et que le charisme d'un individu peut marquer une fonction. La Vème République en fait l'expérience pour la fonction présidentielle. Il n'en reste pas moins que l'individu en charge d'un mandat représente autre chose que lui-même. L'identification entre ce qu'il est et ce qu'il fait n'est jamais entière. Cela n'a pas pour effet d'introduire une divergence entre l'évolution linguistique et les progrès continus de la parité, pas plus que cela ne renforce les disparités. Cela révèle une réalité qui résiste à la généralisation de la féminisation et qu'une pratique administrative uniforme ne saurait contraindre.


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1 La commissaire de police est parfois utilisé.

2 Une commission spécialisée est actuellement chargée d'une étude concernant les usages.

3 On constate la permanence de magistrat, procureur, substitut, auditeur de justice, bien qu'on rencontre dans les relations quotidiennes les appellations de conseillère et présidente.

4 Le bureau de l'Assemblée nationale a ainsi décidé de généraliser Madame la députée.

5 On ne retient pas ici le sens très général de titre qui désigne, par extension, le titulaire d'une fonction, d'un grade ou d'une récompense (le titre de directeur, le titre de champion du monde), ni les titres de noblesse, hérités de l'Ancien Régime, qui obéissent à des règles particulières de féminisation.

6 98% pour HEC jeunes filles.


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