4. LES CONTRAINTES INTERNES À LA LANGUE

4.1. Analyse linguistique comparée

4.1.1. Le latin
4.1.2. L'allemand
4.1.3. L'anglais
4.1.4. L'italien

4.2. Le cas français

4.2.1. Analyse linguistique

4.2.1.1. Les genres
4.2.1.2. L'usage générique du masculin

4.2.2. L'évolution historique de la langue



4. Les contraintes internes à la langue

Les contraintes internes à la langue française doivent s'apprécier par comparaison avec les ressources offertes par les autres langues.

4.1. Analyse linguistique comparée

4.1.1. Le latin

Le latin connaît trois genres grammaticaux : le masculin, le féminin et le neutre, réservé aux êtres non-animés. Pour les êtres animés, l'opposition entre le masculin et le féminin se fait à partir d'une même racine au moyen d'un suffixe particulier à chaque genre : filius (fils)/filia (fille)  dominus (maître)/domina (maîtresse). Le -a est devenu un français un -e muet qui est une caractéristique du féminin, même si elle n'est pas réservée à ce genre. Les règles de féminisation semblent claires, chaque genre ayant un suffixe propre qui en permet la reconnaissance.

Toutefois, cette simplicité n'est qu'apparente. La complexité réelle de la féminisation en latin rend compte de bien des difficultés rencontrées aujourd'hui en français. Ainsi, pour les métiers et pour certaines fonctions, plusieurs suffixes dits de noms d'agent permettent d'opposer des séries de masculins et de féminins. Celle des noms masculins en -tor a, par exemple, comme correspondants féminins des noms en -trix quand la profession concernée est féminisée  ianitor (un concierge) devient ianitrix (une concierge). Cette opposition se retrouve en français entre -teur et -trice (directeur/directrice, électeur/électrice).

Le latin a, par ailleurs, emprunté au grec le suffixe -issa pour marquer le féminin lorsque la fonction est féminisée (sacerdotissa, prêtresse) ou lorsqu'est désignée la situation de l'épouse (advocatissa désigne ainsi la femme d'un avocat). Cette règle se traduit en français par l'emploi du suffixe féminin -esse (poétesse, prêtresse), notamment dans les titres de noblesse de l'Ancien Régime (princesse, duchesse, comtesse).

4.1.2. L'allemand

L'allemand connaît trois genres : le masculin, le féminin et le neutre. Pour l'immense majorité des mots, le genre grammatical n'est pas fondé sur le genre naturel, même si la répartition des noms en trois catégories n'est pas totalement aléatoire1. Dans l'ensemble du règne animal, la dénomination épicène domine toutefois largement (der Hecht, das Krokodil, das Opossum, die Eule)2. En allemand comme en français (le thon, la buse, la sardine), la différence des genres ne recouvre pas celle des sexes.

Cependant, il existe en allemand un suffixe féminisant unique. Ce suffixe -in n'a pas d'autre usage et il est toujours disponible. C'est donc un outil mécanique et quasi-universel qui manque bien en français où la présence de plusieurs marques possibles distinctives du féminin fait hésiter dès qu'il s'agit de féminiser (par exemple : la garde, gardesse des sceaux). De surcroît, l'allemand réserve ce signe de féminité au genre naturel, tandis que le français marque de la même manière le genre naturel (avocate et lauréate, fiancée et retraitée, baigneuse et skieuse, cavalière et romancière, nourrice et bienfaitrice, championne et patronne...) et le genre grammatical au sens strict (frégate et patate, denrée et renommée, étiqueteuse et mitrailleuse, police et cicatrice, colonne et consonne...).

Les multiples suffixes féminins du français sont donc non spécifiques puisqu'ils n'indiquent pas uniquement le genre naturel. En conséquence, l'allemand féminisera facilement, tandis que la pluralité des possibles en français complique le choix et invite en dernier ressort à se rabattre sur la solution d'une féminisation de l'article, renforcé par la répétition du déterminatif (Madame la présidente).

Cette capacité de la langue allemande à féminiser simplement et facilement aurait dû couper court à toute controverse linguistique ou politique. En réalité, le mode de féminisation n'a pas satisfait certaines revendications féministes. Celles-ci ont porté sur la neutralisation, c'est-à-dire sur l'usage qui postule qu'un pluriel féminin rassemble des singuliers féminins alors qu'un pluriel masculin peut rassembler des féminins et des masculins, quelles que soient les proportions respectives des uns et des autres.

Il faut noter qu'en allemand, cette neutralisation ou ce pluriel unique ne concerne que les articles, les adjectifs déterminatifs et qualificatifs, et non les noms qui ont des pluriels disparates en -e, -en et -er, tous les mots en -in formant leur pluriel en -innen. On dira ainsi die guten Lehrer et die guten Lehrerinnen, le pluriel unique commun étant die guten. Pour éviter que le combat contre la neutralisation n'oblige à chaque fois à écrire die guten Lehrer und Lehrerinnen (les bons professeurs et professeur(e)s), on opta soit pour la majuscule à Innen pour créer une sorte de pluriel militant qui désignerait un ensemble comprenant une ou plusieurs femmes et un ou plusieurs hommes3, soit pour l'introduction d'une barre oblique (Lehrer/innen) équivalent des parenthèses plus utilisées en français (les professeur(e)s), option qui rend les textes administratifs opaques et leur lecture pénible.

4.1.3. L'anglais

L'anglais ne rencontre aucune des difficultés précédemment signalées, du fait que l'article, défini ou indéfini, ne marque ni le féminin, ni le masculin : a book, a chair, the teacher. Les substantifs désignant des choses sont repris par le pronom neutre it (the book..., it...). Ceux désignant une personne ne sont pas affectés d'un genre précis (l'article est toujours the), sauf dans le cas de la reprise par un pronom qui peut être masculin (he) ou féminin (she). Le genre n'est donc signalé qu'au moment de cette reprise par le pronom : the teacher ..., she.

Pour les noms de métiers, on ne trouve pas l'ambiguïté induite en français par le lien de conjugalité. Le suffixe -er permet de désigner les agents (farmer). On dira donc « my sister is a farmer », alors que « the farmer-wife » désigne l'épouse du fermier. Certains noms de métier ont un masculin et un féminin (master-mistress, actor-actress), mais ils sont fort rares.

Les noms de fonction et de titre sont bivalents. Quand on s'adresse aux personnes qui les portent, ils ne sont pas précédés d'une désignation sexuée. On dit Minister, Prime minister, Leader, Chancelor ou «morning, teacher ». Ces titres peuvent ainsi s'employer pour un homme ou pour une femme. Lorsque l'on veut leur conférer une désignation sexuée, il est possible de dire Mr ou Mrs Prime Minister, Mr ou Mrs Speaker. Et si l'on veut insister sur le fait qu'une fonction est occupée par une femme, on utilise en préfixe le substantif woman. On dira donc : a woman-lawyer, a woman-constable, a woman police officer. Toutefois, la tendance actuelle est plutôt de retirer toute connotation sexuelle (salesman devenant ainsi salesperson).

Ces raisons expliquent sans aucun doute que les débats ont lieu sur un plan autre que linguistique dans les pays anglo-saxons. Ainsi, aucune des dispositions législatives réunies dans le Sex Discrimination Act, qui visent à assurer l'égalité entre les sexes, ne porte sur cette question.

4.1.4. L'italien

Comme le français, l'italien ne connaît pas le neutre, qui a été aboli comme genre dans toutes les langues romanes. Il ne dispose pas non plus d'un suffixe unique permettant de féminiser automatiquement et aisément. Les substantifs en -o ont un féminin en -a (amico, amica). Les noms en -tore font -trice au féminin (attore, attrice), tandis que ceux en -esso ou en -ore font -essa au féminin (dottore, dotoressa). Les règles du pluriel se décomposent ainsi : les noms féminins en -a se terminent en -e, les noms masculins en -o se terminent en -i  les substantifs masculins ou féminins en -e se terminent en -i. La règle générale veut, comme en français, que le masculin l'emporte sur le féminin lorsqu'on désigne un groupe composé d'hommes et de femmes; l'accord de l'adjectif ou de l'épithète suit cette règle.

La similitude des structures linguistiques indique que la féminisation n'est pas plus aisée en italien qu'en français. La tonalité du débat public sur la question de la féminisation est, en revanche, très différente. Par décret du Président du Conseil, a été créée en 1984 une mission nationale pour la parité et l'égalité des chances entre hommes et femmes, accompagnée de la mise en place d'antennes auprès des grands ministères et de commissions régionales. Au sein de cette commission pour l'égalité des chances, les élus de la province de Rome ont ainsi dénoncé, en 1998, dans le langage «profonde forme de racisme de genre qui rendrait les femmes inexistantes comme personnes influentes », et insisté sur «blessure ressentie par les femmes quand ce langage les efface ». Cette déclaration concluait à la nécessité de remplacer les droits de l'homme par les droits de l'humain. Exception faite de cette déclaration polémique, les travaux de cette mission sont au point mort. Aucune proposition concrète et tangible ne peut être mise à ce jour à son crédit.

En vérité, le débat sur la féminisation des noms n'intéresse pas les Italiens, qui le considèrent comme une querelle inutile selon les sondages réalisés4. Plus profondément, il semble que toute intervention sur la langue rencontre de fortes résistances civiques et politiques, en raison de précédents historiques que les Italiens préfèrent reléguer au rang de mauvais souvenirs5. Quant aux mouvements féministes, qui furent très actifs dans les années 70, ils n'en font pas une priorité en affirmant clairement que le combat pour la parité a des enjeux sociaux et politiques, mais non pas linguistiques. Les ministres femmes du gouvernement, les femmes députées et les femmes Président de la Chambre se sont refusées d'ailleurs expressément à porter des titres féminisés6, alors même que des formes féminines sont disponibles dans la langue (la Présidentessa par exemple).

L'usage veut donc que les grades, les titres et les fonctions sont toujours au masculin : il ministro Tina Anselmi, l'architetto Luciana Natoli, il primo ministro britannico signora Thatcher, il giudice Margherita Gerunda. Les métiers peuvent être féminisés au cas par cas. Lorsqu'ils le sont, c'est en général par l'article (il giornalista devenant la giornalista), certains suffixes féminins pouvant être compris comme minorants et dépréciatifs. C'est le cas notamment du suffixe -essa. Ainsi, alors que il professore se décline sans problème en la professoressa, il vigile (le policier) devient la vigile (la vigilessa étant ironique, voire insultant).

Les expériences tentées montrent donc que toutes les langues ne rencontrent pas les mêmes difficultés. Tandis qu'en allemand seule la neutralisation en crée, les complications surgissent en italien et en français dès le stade de la féminisation. Les difficultés rencontrées dans la rédaction des textes administratifs et juridiques (statuts du personnel, règles de procédure) freineront tant les ambitions de la féminisation que les tentatives de neutralisation.

4.2. Le cas français

Une brève analyse linguistique et historique de la langue française permettra d'en apprécier les contraintes internes, mais de mettre aussi au jour la variété des usages en fonction des époques pour apprécier la plasticité des règles.

4.2.1. Analyse linguistique

Le maintien du masculin semble venir à la fois de la difficulté formelle induite par la féminisation, dans la mesure où il n'y a pas de marquage unique du féminin, et de l'absence de neutre en français, qui a mené à attribuer au masculin une valeur générique et à l'utiliser au pluriel comme substitut du neutre.

4.2.1.1. Les genres

Comme l'a rappelé l'Académie française, le français ne connaît pas le neutre, qui a disparu dès le bas latin, mais deux genres, le masculin et le féminin7. Alors que l'indo-européen ne distinguait qu'entre les genres animé et inanimé, l'évolution linguistique a produit, à l'intérieur de la catégorie des êtres animés, la distinction du masculin et du féminin.

Bien des impasses ou des incompréhensions réciproques viennent, dans le débat actuel, d'une confusion entre sexe (biologique) et genre grammatical (masculin ou féminin), qui produit l'illusion que tout terme masculin, même quand il est utilisé comme un neutre, se réfère sémantiquement à une personne de sexe déterminé8. Parce que le genre grammatical sert aussi à exprimer la différence sexuelle, on postule faussement qu'il l'exprime toujours. En réalité, la différence sexuelle n'est pas fidèlement exprimée par le genre grammatical. La répartition entre les genres ne s'est pas faite principalement selon un critère sexuel.

Pour les êtres inanimés, la répartition en genre est parfaitement arbitraire9. Le genre se fixe d'une manière aléatoire, sans raison naturelle et après bien des variations. Ainsi, le terme oeuvre, mot féminin à l'origine, devint masculin au 16ème siècle, puis il reprit le genre féminin tout en restant masculin dans certaines expressions (gros oeuvre, grand oeuvre). Amour, à l'origine masculin, a pris le genre féminin (une amour nouvelle). Une répartition des genres s'est ensuite imposée : le féminin au pluriel (des amours nouvelles) et le masculin au singulier (un amour nouveau).

Chez les êtres vivants, la marque du masculin et du féminin ne trace pas non plus systématiquement la frontière entre mâle et femelle. L'arbitraire règne ainsi pour les animaux, faute d'un rapport nécessaire entre le genre du mot et le sexe10. La souris n'est pas la femelle du rat. La girafe et la cigogne, qui sont du genre apparemment féminin, peuvent désigner un mâle tandis que le crocodile désigne aussi une femelle.

Cependant, la règle est plus généralement respectée pour les êtres humains et pour les animaux supérieurs ou domestiqués par l'homme. Genre naturel et genre grammatical sont alors le plus souvent associés. Le genre suit généralement le sexe et deux noms différents sont disponibles (lion et lionne  cheval et jument  homme et femme  fils et fille  père et mère). Il existe certes des exceptions, pour le bonheur des grammairiens. Ainsi, bien des mots restent de genre contraire à celui de leur composante sémique sexuelle (le maternage et la paternité) et certaines fonctions sociales, bien que tenues par des hommes (vigie, estafette, recrue, ordonnance, sentinelle), relèvent du féminin.

4.2.1.2. L'usage générique du masculin

Pour désigner un ensemble d'individus, sans distinction de sexe, et ne disposant pas du neutre latin, la langue française a dû choisir un genre. C'est le genre dit masculin, que l'on peut appeler genre non marqué, qui a été retenu pour représenter les éléments relevant de l'un et de l'autre genre11. Ainsi, le masculin pluriel fait référence, en tant que neutre, aux hommes et aux femmes. Dans la phrase : «les candidats ont été reçus à l'examen », le genre non marqué désigne indifféremment des hommes ou des femmes, c'est-à-dire tous les individus ayant participé à l'examen. Cette valeur générique du masculin est absolue au pluriel et les règles de l'accord se conforment à ce principe sans exception.

Que le masculin puisse représenter les deux sexes ne signifie pas que le féminin soit subordonné au masculin. Ce dernier ne conquiert pas l'autre sexe mais efface le sien parce que c'est là un moyen grammatical simple d'éviter des longueurs quand il s'agit de désigner une classe comprenant des individus féminins et masculins. Vouloir inventer un genre nouveau aboutirait à désorganiser le système morpho-syntaxique de la langue. Adjoindre systématiquement un féminin au masculin ( celles et ceux, ou encore Françaises, Français, selon la formule inaugurée par le Général de Gaulle12) alourdirait inutilement le discours, le masculin désignant déjà les femmes et les hommes au titre du neutre, et relèverait du pléonasme.

Au singulier toutefois, le féminin comme le masculin peuvent avoir une valeur générique. La personne ou l'humanité comme l'être humain désignent des catégories qui n'ont rien de spécifiquement féminin ou masculin13. La personne ne désigne pas uniquement les femmes, pas davantage qu'on n'entend par l'être humain exclusivement un homme. Le genre masculin n'est pas la propriété des hommes de sexe masculin.

Il est vrai, cependant, que le terme homme ne lève pas toute ambiguïté. Ce terme désigne à la fois le tout et la partie, l'ensemble des êtres humains et les êtres de sexe masculin qui composent une partie de l'humanité. L'expression «un homme sur deux est une femme» joue de cette ambiguïté. Même si, dans le Littré, « l'être qui, dans l'espèce humaine appartient au sexe mâle » n'est que la onzième acception du terme homme (les dix précédentes étant asexuées14) et qu'il n'est pas douteux que ce terme s'applique à tous les individus de l'espèce humaine (« L'homme est un être pensant »), l'ambiguïté de sa signification peut mener les rédacteurs de textes juridiques à lui préférer des termes comme personne ou être humain15.

Exception faite de ce terme particulier, on ne saurait confondre genre grammatical et genre naturel. On expliquerait sinon difficilement pourquoi les valeurs et les vertus (la sainteté, la grandeur, l'excellence, la force) soient presque toujours du genre féminin, comme le sont d'ailleurs les titres qui en dérivent (son Excellence, son éminence, son Altesse, sa Sainteté). Les femmes ne sont pas plus autorisées à revendiquer le monopole de la sagesse, de la bonté ou de la virilité que les hommes ne le sont à le faire pour le courage, le devoir ou le cynisme. Il faut simplement reconnaître que la langue affecte arbitrairement tous les objets du monde intellectuel et matériel à l'une ou à l'autre catégorie de genre grammatical.

Que les hommes aient, en outre, depuis plus longtemps que les femmes, occupé les fonctions de directeur ou de Premier ministre ne fonde aucun droit. Si les substantifs désignant ces fonctions sont en général du masculin, c'est parce qu'ils visent non les individus qui les occupent, mais le rôle social qu'ils jouent, lequel ne dépend pas du sexe de leur titulaire.

Il est même possible de soutenir que la promotion féminine à ces fonctions, que les Latins nommaient au neutre (officia), a été facilitée par la grammaire française au moment même où elle était contrariée dans la réalité par des préjugés sociaux qui n'avaient rien de grammatical. Les fonctions sont précisément indifférentes au sexe de leur titulaire. Cela garantit la séparation stricte des sphères publique et privée parce que la différence sexuelle, voire le comportement sexuel, ne sauraient, et ne devraient jamais, constituer des critères pour apprécier la manière dont un individu remplit ces fonctions. Rompre avec cette indifférence et altérer cette impersonnalité, c'est enlever au jugement public une partie de son impartialité et se livrer à une lecture doctrinale de la grammaire.

En revanche, il est également vrai que la capacité du masculin à neutraliser les genres, de par les lois du pluriel, fait du genre féminin un genre marqué dont l'emploi institue entre les sexes une distinction et met alors en valeur la différence sexuée. Le féminin ne peut pas être considéré comme un genre non marqué au même titre que le masculin, précisément parce qu'il a son genre à lui, le masculin partageant le sien avec le neutre en raison de l'héritage latin.

En vérité, l'usage générique attribué au masculin n'interdit nullement de féminiser certaines dénominations comme cela a été fait depuis longtemps pour les métiers (crémière ou boulangère). La féminisation est particulièrement aisée lorsque le mot est épicène : une élève, une architecte, une libraire, une acrobate16. étendre ce lien au terme de ministre, en faisant un mot épicène, ne semble pas à cet égard exclu, bien que, dans le cas d'espèce, pratiquement tous les mots en -istre soient du masculin.

Cependant, ce n'est pas une règle de grammaire que de prétendre que le lien entre les genres grammatical et naturel peut être assuré dans les cas où la forme du mot le permet17. Les différentes expériences déjà tentées en France et dans les pays francophones nous ont montré, à l'inverse, qu'il est difficile de s'accorder sur ce que permet ou non la forme des mots. Pourquoi admettre auteure et pas médecine alors que cette forme existe dans un autre sens ? Justifier certains choix par la difficulté formelle de la féminisation, qui serait liée notamment à la finale du mot, souvenir d'une étymologie qui gêne l'harmonisation du genre et du sexe18, ou par les contraintes d'euphonie propres à la langue, n'est pas un argument décisif. Tout devrait être permis quand on entreprend d'ajuster la langue à l'idéologie, même la transgression des règles de l'accord.

Cette permissivité a entrepris de se trouver une caution historique qui se prévaut d'une tradition disparue. La féminisation, autrefois aisée, serait désormais empêchée par des blocages sociologiques bien davantage que par des contraintes linguistiques. Il suffirait ainsi de refaire à présent ce qui se pratiquait couramment hier. L'argument est surprenant car il postule que la créativité du vocabulaire est un signe de la libération des femmes et, par voie de conséquence, que la condition de ces dernières au Moyen Âge était plus enviable qu'aujourd'hui.

4.2.2. L'évolution historique de la langue

Les exemples historiques présentés comme preuve d'un usage moins figé ou moins rigide ne manquent pas. Le Moyen Âge a ainsi pratiqué la féminisation de certaines dénominations (inventeure, chirurgienne, commandante), le plus souvent par l'intermédiaire du suffixe -esse (mairesse, chanteresse, venderesse, abbesse, chanoinesse, diaconesse, papesse, prêtresse)19. Le vocabulaire des métiers offre également, au 19ème siècle, de nombreux exemples de termes féminisés (chambrière, lavandière, lingère). Des études plus approfondies sur de telles occurrences invitent cependant à juger avec prudence cette prétendue facilité à féminiser et à apprécier avec plus de rigueur le sens d'une telle féminisation20.

Ainsi, le terme de mairesse est certes présent depuis le 12ème siècle, mais ne désigne longtemps que la femme du maire puisqu'il faut attendre 1990 pour que les dictionnaires attestent la nouvelle acception de femme-maire. Colonelle, présidente, clergesse, diaconesse ne s'appliquent, de la même manière, qu'aux épouses. La doctoresse désigne jusqu'au 18ème siècle, dans les romans de Rousseau et de Diderot, l'épouse du chirurgien. C'est au 19ème siècle que le terme s'impose dans le sens de femme qui exerce la médecine, la docteur désignant en revanche à cette date la femme du docteur. Ces deux termes sont abandonnés par l'usage au 20ème siècle. La peintresse est, lui aussi, un terme ancien, présent depuis le 13ème siècle au sens de «de celui qui peint ». Ce n'est qu'à partir du 16ème siècle qu'il désigne des femmes-peintres. Il est employé dans cette acception jusqu'à la fin du 18ème siècle avec une éclipse au 17ème où l'on utilisait plutôt la peintre. Le terme de chirurgienne connaît la même éclipse et ne réapparaît, dans le sens de celle qui pratique la chirurgie, qu'au 19ème siècle.

D'autres substantifs connaissent une durée de vie encore plus courte, à l'image d'écrivaine, dont les rares occurrences dans la littérature (Renard, Colette, Barrès, Huysmans) ne mènent pas à son adoption par l'usage, tandis que celui de femme écrivain est reconnu par l'Académie en 1932. D'autres, enfin, ont une forme féminine très instable et supportent des variations nombreuses. Une auteur ou une femme auteur sont ainsi présents depuis le 17ème siècle (une auteur étant utilisé dans un sens ironique)  autrice a une existence éphémère entre le 16ème et le 18ème siècle, dans le sens de femme auteur, puis apparaît au 19ème siècle autoresse dont l'emploi ne s'enracine pas dans les moeurs.

On trouve également des exemples d'une utilisation au féminin de ministre. Ainsi, le poète de cour Philippe Desportes (1546-1606) a dit de la nuit qu'elle est « amours et des jeux la ministre fidèle ». Racine dans Bajazet (IV,4) fait dire à Roxane qu'elle est, de l'amour de sa rivale Atalide, « la ministre trop fidèle ». Bossuet, dans son sermon sur la justice, ne s'interdit pas ce féminin : «excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses principales ministres ». Le pouvoir démonstratif de tels exemples reste faible car le terme de ministre ne désigne pas ici une fonction, mais est utilisé comme nom commun (servante), dans un sens conforme à l'étymologie de minister (serviteur).

L'emploi féminin des noms de métier n'est donc certes pas inexistant, comme en témoignent notamment les usages admis au 19ème siècle, mais il est loin d'être systématique et généralisé. Il serait faux de croire que les fonctions étaient, dans leur ensemble, féminisées. Les exemples souvent cités montrent, à l'inverse, que la féminisation est plus répandue pour les noms de métier que pour les fonctions. Les titres au féminin ne désignent souvent que le lien conjugal. La formation de ces noms n'est pas apparue, en outre, plus aisée dans le passé qu'aujourd'hui, comme le signalent les hésitations sur les formes à adopter et sur les ressources linguistiques à mobiliser .

Ferdinand Brunot constate que ces difficultés sont accrues du fait que «de femmes croiraient n'avoir rien obtenu, si l'assimilation n'était pas complète. Elles veulent porter tout crus des titres d'hommes »21. L'accession des femmes à des postes de prestige se serait donc d'abord traduite par la revendication d'une appellation identique. Les femmes auraient voulu, par ces titres, montrer aux hommes qu'elles occupaient les mêmes fonctions qu'eux, tout en se distinguant du même coup des épouses.

Il semble donc bien difficile de tirer de la présence ou de l'absence de termes féminisés des lois historiques ou psychologiques. Il n'y a pas de lien historique nécessaire entre la condition des femmes et l'existence d'un terme féminisé. De surcroît, l'appréciation subjective du bénéfice à tirer d'une féminisation des titres semble extrêmement variable selon les femmes, la neutralité grammaticale ayant offert à nombre d'entre elles la possibilité de s'affirmer à égalité avec les hommes. Ces deux constats expliquent sans doute la minceur du bilan actuel de la féminisation des appellations.



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1 La triade biologique s'applique bien au domaine naturel où le sexe du vivant est considéré comme décisif : der Mann, die Frau, das Kind.

2 Successivement, le brochet, le crocodile, l'opossum, la chouette.

3 Ce néologisme, par son allure féminine, semble remplacer une inégalité par une autre et n'aboutit pas en vérité à une neutralisation des deux autres genres mais bien à une nouvelle forme de discrimination.

4 Voir 9 juillet 1998, Corriere della sera. Les hommes y sont d'ailleurs plus favorables que les femmes, mais pour des raisons de galanterie davantage que pour des raisons d'opportunité ou de parité. Dans leur grande majorité, les Italiens ne voient pas de raisons de changer.

5 Les dernières interventions sur l'emploi et le contenu de la langue datent de l'époque mussolinienne.

6 Nilde Iotti et Irène Pivetti ont demandé explicitement à être appelées il Présidente della Camera.

7 Déclaration du 14 juin 1984 signée par G. Dumézil et Cl. Lévi-Strauss, et adresse de l'Académie française au Président de la République du 9 janvier 1998 signée par H. Carrère d'Encausse, H. Bianciotti et M. Druon, secrétaire perpétuel. Le neutre, comme forme du nom ou de l'adjectif, n'existe plus en français. Seuls certains pronoms neutres comme ce (ceci, cela) et quoi subsistent du bas latin. Cette forme indifférenciée (quoi de neuf ?) commande l'accord des infinitifs, étrangers à la notion de genre (travailler, c'est trop dur). Cet héritage du neutre latin ne suffit pas cependant à établir l'autonomie d'un genre. Quant aux pronoms personnels, on est un indéfini davantage qu'un neutre, tandis que je, tu, nous, moi, toi, soi, lui sont à la fois masculins et féminins. Cf. M. Grevisse, Le Bon Usage, 13ème édition, 1993, p.740

8 C'est ce que les grammairiens Damourette et Pichon appellent du terme poétique de sexuisemblance. Dès lors que le français classe tous les substantifs dans deux genres, il donne l'illusion que le genre grammatical exprime la différence sexuelle. Pourtant la table n'est pas plus féminine que le tableau n'est masculin. Cf. Des mots à la pensée, Essai de grammaire de la langue française, 1927.

9 C'est là un fait général dans les langues indo-européennes : le français dit le soleil et la lune, l'allemand die Sonne et der Mond. Cf. G. Dumézil, 7 septembre 1984, Le Nouvel Observateur.

10 Leur genre grammatical a été long à se fixer. Ainsi, le mot fourmi était masculin jusqu'en 1694.

11 Cette valeur générique du masculin vient de ce qu'il a hérité morphologiquement du neutre latin. Si on excepte les langues slaves et le grec moderne, le neutre a conflué avec le masculin. Le féminin n'a pas subsisté partout puisque l'anglais et les langues scandinaves n'ont plus pour les noms qu'un genre animé et un genre inanimé comme aux origines.

12 Un humoriste français répondit plus tard en écho : «Belges, Chères Belges ».

13 On se reportera avec profit aux travaux de Mme Nicole Gagnon, professeur au département de sociologie de l'université Laval du Québec.

14 L'évolution de ce nominatif hom(o) (être humain) montre d'ailleurs cette indifférence première au sexe puisque c'est lui qui a donné l'indéterminé on. Il a conservé son sens générique dans toutes les acceptions anthropologiques, anatomiques et métaphysiques. Cf. Henri Morier, Cahiers Ferdinand de Saussure, art.cit.

15 Au cours sa 24ème conférence générale, l'UNESCO a ainsi noté que l'expression droits de l'homme, consacrée par l'usage et les textes, ne doit pas être modifiée, tout en conseillant pour les textes à venir de préférer des mots comme personne, être humain, etc.

16 Cette règle paraît appliquée dans plus de 95% des cas quand un même mot appartient indifféremment aux deux genres, cf. Josette Rey-Debove, corédirectrice de la rédaction des dictionnaires Le Robert, article du Monde, 14 janvier 1998.

17 Le problème du français est précisément qu'il n'a pas cette capacité de féminiser grâce à un suffixe unique, comme le fait l'allemand.

18 Josette Rey-Debove rappelle ainsi, op.cit., que la finale du mot, «de son étymologie, ...gêne l'harmonisation du genre et du sexe ». Une estafette, de l'italien staffetta, est un exemple de cette contradiction.

19 La tradition religieuse atteste l'existence d'une différenciation terminologique générique pour les fonctions. Les formes françaises ont soit copié le latin (prieure, supérieure, abbesse), soit opéré une distinction entre les sexes en précisant par père, mère, frère ou soeur le genre de la personne désignée par la fonction (on dit ainsi le Père ou la Mère économe). Le sacerdoce, strictement masculin, n'a pas fait envisager de féminin au mot prêtre ou évêque. Le récent accès des femmes à ces degrés de l'ordre, dans certaines églises chrétienne, n'a pas conduit à utiliser le terme de prêtresse, trop nettement marqué par le paganisme. L'usage s'est établi de dire une femme prêtre, une femme évêque, une femme pasteur.

20 étude réalisée à partir des différents dictionnaires et des corpus textuels du Moyen français et de la base de données Frantext.

21 La pensée et la langue, éditions Masson, 1922. Il admet, par ailleurs, que la féminisation est un problème difficile car un petit nombre de mots résistent à la féminisation et aucune solution satisfaisante ne se dégage pour eux sur le plan de la langue.



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