3. LE CADRAGE : ESQUISSE HISTORIQUE ET PRATIQUES FRANCOPHONES

3.1. Les précédents de l'initiative

3.2. Les pratiques francophones

3.2.1. Le Québec. Une expérience dans sa phase réflexive

3.2.1.1. Une méthode pragmatique
3.2.1.2. Un mouvement de repli

3.2.2. La Belgique. Une expérience dans sa phase active

3.2.2.1. Une déclinaison systématique
3.2.2.2. Une adhésion limitée à la nouvelle politique linguistique

3.2.3. La Suisse. Une mise en oeuvre différenciée

3.2.3.1. Le souci de la visibilité
3.2.3.2. Le retour du neutre

3.2.4. Bilan critique

3.3. Les impasses de la féminisation

3.3.1. La conjugalité
3.3.2. La singularité
3.3.3. L'in-différenciation


3. Le cadrage : esquisse historique et pratiques francophones

3.1. Les précédents de l'initiative


L'initiative gouvernementale s'inscrit dans un mouvement antérieur, qui remonte à la création, par Madame Yvette Roudy, à l'époque ministre des Droits des femmes, d'une commission de terminologie présidée par Madame Benoîte Groult. Aux termes du décret du 29 février 1984, cette commission était chargée « d'étudier la féminisation des titres et des fonctions et, d'une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes »1. L'objectif déclaré de la féminisation était « d'apporter une légitimation des fonctions sociales et des professions exercées par les femmes ».

Eu égard à l'ambition de cette mission, le bilan de la commission se révéla en deçà des attentes qu'elle avait suscitées. Aux fermes intentions succédèrent de décevants résultats. Au décret initialement envisagé se substitua une modeste circulaire, jamais abrogée mais guère appliquée.

Publiée le 11 mars 1986, la circulaire du Premier ministre Laurent Fabius, qui ne saurait avoir par principe valeur réglementaire, renonçait à ajouter au droit positif. Elle proposait, en matière de féminisation, quelques règles générales, dégagées par la commission2 : un féminin en -teuse pour les noms masculins terminés en -teur si le -t appartient au verbe de base, un féminin en -trice dans les autres cas (recteur devenant rectrice)  un marquage du genre par l'article sauf en cas d'élision, et une marque féminine en -e pour les noms masculins terminés par une voyelle autre que le -e muet (chargée de mission) ou par une consonne (une agente). Le féminin reste identique au masculin pour éviter l'équivocité dans certains cas (une médecin) ou lorsque le masculin est terminé par un -e muet (une architecte, une comptable) ou encore pour les masculins en -eur qui n'ont pas de verbe de base reconnaissable (une auteur, une professeur). Le suffixe féminin -esse était écarté pour cause de désuétude (sont donc recommandés : la maire, la notaire, la maître, la chef).

Benoîte Groult soulignait, dans le compte rendu final des travaux de la commission, que «langue doit s'adapter aux réalités nouvelles » et que «présence des femmes de plus en plus nombreuses dans des métiers de plus en plus divers est une de ces réalités »  réalité que la féminisation des appellations professionnelles se devait de traduire. La commission reconnaissait, par ailleurs, l'exiguïté de la matière. Les problèmes de formulation du féminin ne se posaient, parce qu'il n'existait pour eux aucune règle, que pour une quinzaine voire une trentaine de noms sur des milliers. Il s'agit principalement des masculins en -eur qui n'ont pas de base verbale reconnaissable (ingénieur).

Que des formes féminines fussent disponibles ne signifiait pas, cependant, aux yeux de la commission, qu'une évolution sociale eût trouvé sa traduction dans le vocabulaire. Faute d'être utilisées, ces formes restaient lettre morte. Les pratiques ne se modifiaient pas. La majorité des femmes ne le réclamaient d'ailleurs pas, pour des raisons que la commission pensait déceler (atteinte au prestige de la profession, intégration par les femmes des catégories sexistes véhiculées par la langue), mais sur lesquelles son autorité morale ne pouvait peser. La limite de l'entreprise se découvrit dans l'absence de consensus social qu'elle rencontrait. Donner à la féminisation la caution des linguistes, grammairiens et sociologues, proposer de faire entrer en douceur la féminisation dans l'usage en s'appuyant sur l'administration et les journalistes pour sa diffusion n'y changea rien. L'effet d'incitation des circulaires est limité car c'est de l'opinion publique que dépend, en dernière instance, l'adoption des formes nouvelles.

Les circonstances actuelles sont loin d'être identiques à celles qui coïncidèrent avec les travaux de la commission Groult. L'intérêt manifesté aujourd'hui par l'opinion pour ce débat linguistique s'est révélé passionné. Il reste prématuré d'en interpréter la signification, mais la vivacité des prises de position manifeste l'existence d'un problème qui doit être traité avec prudence et circonspection. La controverse a, en tout cas, immédiatement rappelé que la langue reste en France une affaire très politique, sans doute parce que c'est à l'école que s'apprennent ses règles et que l'attachement des Français pour l'institution scolaire, facteur d'unification sociale plus que dans d'autres pays, ne s'est toujours pas démenti3.

Les débats linguistiques passionnent les Français. C'est la preuve que leur langue reste le moyen d'éprouver le sens de leur appartenance à la nation et de se sentir en charge d'un héritage et d'une mission collective. Cela vient peut-être de ce que l'unité de la république s'est faite, historiquement, en France, par la transmission d'un patrimoine littéraire et culturel commun, davantage que par l'adhésion à un texte politique fondateur. On rappellera que pendant longtemps la Déclaration des droits de l'homme n'a pas joué le rôle de ciment national comme avaient pu le faire le Bill of Rights pour la Grande-Bretagne ou la Déclaration des droits de Virginie pour les états-Unis.

Toute décision concernant la féminisation devrait donc, pour acquérir légitimité et chances de succès, s'appuyer sur un consensus social élargi et prendre garde à ne pas donner aux Français l'impression qu'une autorité, quelle qu'elle soit, cherche à se rendre maître de la langue et à en diriger l'évolution.

3.2. Les pratiques francophones

Les usages en vigueur dans les autres pays francophones sont, sur ce point, instructifs. L'argument selon lequel nous devrions modifier nos propres usages sur le modèle de ceux des autres pays francophones a peu de force en lui-même. Ces pays ont, d'ailleurs, tiré un bilan de la féminisation qui nous enseigne plutôt ce qu'il ne faut pas faire. Faute d'unanimité et face aux écueils rencontrés, le Québec, la Belgique et la Suisse ont progressivement adopté des positions de repli qui jettent un éclairage nouveau tant sur le choix des modalités que sur les conséquences ultimes de la féminisation.

3.2.1. Le Québec. Une expérience dans sa phase réflexive

Le 28 juillet 1979, la Gazette officielle du Québec publiait un avis par lequel l'Office de la langue française recommandait « l'utilisation des formes féminines dans tous les cas possibles ». Pour que ce simple avis soit suivi d'effets pratiques, l'Office formait en avril 1982 un comité de travail chargé de répertorier les termes ne comportant pas de forme féminine reconnue et ceux pour lesquels elle était problématique. Les travaux lexicaux de ce comité furent approfondis et complétés jusqu'à l'approbation, le 4 avril 1986, par l'Office de la langue française d'un document intitulé : Titres et fonctions au féminin : essai d'orientation de l'usage. Ce document, complétant l'avis initial de recommandation de 1979, paraissait au moment où, en France, la circulaire de L. Fabius résumait les recommandations de la commission Groult.

3.2.1.1. Une méthode pragmatique

Le champ d'application de ces deux textes est à peu près semblable, mais le contenu des recommandations est assez différent. La France préconise d'utiliser les modes de formation traditionnels du féminin (banquier faisant banquière sur le modèle d'ouvrier qui fait régulièrement ouvrière) lorsqu'ils sont disponibles et de réduire le nombre des exceptions redevables à l'usage. L'Office québécois a adopté, à l'inverse, une méthode pragmatique qui préfère entériner les usages et multiplier les exceptions plutôt que de proposer la généralisation des modes de formation traditionnels. Les pratiques ayant fait du -e la marque admise du féminin, c'est cette terminaison qui est généralisée (une professeure, une écrivaine). Les formes en -teur donnent ainsi -teure au féminin (une auteure, une metteure en scène).

L'Office de la langue française a, de même, admis pour les titres en -eur une féminisation en -euse ou en -eure quand l'usage courant, dans la presse notamment, en était répandu (une censeure, une réviseure, une gouverneure, une ingénieure, une sculpteure). La terminaison en -esse étant attestée au Québec, elle a été conseillée (contremaîtresse, mairesse), sauf exceptions quand la forme n'est pas en usage (ce qui est le cas pour la ministre, la notaire, la peintre, la poète). La recommandation québécoise recourt ainsi beaucoup plus rarement que la française aux formes épicènes quand les mots se terminent par une consonne, même si marin et médecin ne deviennent pas marine et médecine pour des raisons d'homonymie, et qu'une chef et une commis sont maintenus en raison d'un usage attesté.

En parallèle, l'Office recommandait d'introduire cette féminisation dans les textes en préconisant l'emploi des deux genres (on consultera une notaire ou un notaire compétent  cette recherche sera menée par la ou le juge), le recours aux pronoms des deux genres après un nom collectif (celles et ceux qui ne pourront se présenter...), l'application des règles classiques de l'accord (les conseillères et conseillers sont invités...) et le recours aux collectifs et aux termes neutralisant la différence des genres (les personnes, la présidence, la direction, l'électorat...).

3.2.1.2. Un mouvement de repli

Les premières études disponibles concernant l'évaluation de cette politique linguistique4 montrent sans équivoque que la féminisation reste une question très controversée, dans les milieux intellectuels comme dans le cadre concret des relations de travail. Le débat public témoigne des profondes dissensions entre spécialistes de la langue et auteurs de la politique linguistique. Le caractère discriminatoire du masculin générique demeure contesté par les acteurs sociaux et les contraintes de clarté, d'économie du message et d'efficacité de la communication sont invoquées contre la féminisation des textes.

Le désir de faire cesser les polémiques inutiles coïncide avec la conscience d'avoir été trop loin et d'avoir ignoré que la féminisation pouvait entrer dans les moeurs, par une pratique consensuelle des appellations, sans avoir à s'imposer dans les textes au prix de leur obscurcissement. Le volontarisme a joué en défaveur de la féminisation. Les exigences de la non-discrimination ont eu pour effet de neutraliser la féminisation du discours, les contraintes de rédaction des textes ayant induit un recours aux tournures de phrase neutres pour ne pas répéter indéfiniment les termes ou les pronoms des deux genres.

3.2.2. La Belgique. Une expérience dans sa phase active

En Belgique, l'adoption le 21 juin 1993 d'un décret visant à féminiser les noms de métier, fonction, grade ou titre dans tous les documents émanant du secteur public a alimenté de vives discussions qui sont loin d'être closes5. Le Conseil supérieur de la langue française avait été chargé de proposer des règles de féminisation, reprises par le gouvernement de la Communauté française dans un arrêté du 13 décembre 1993. Le Conseil a estimé qu'il fallait aider les mentalités à progresser en laissant à l'usage toute liberté mais en conférant un caractère obligatoire à la féminisation dans les actes administratifs.

3.2.2.1. Une déclinaison systématique

Les recommandations du Conseil ne prétendent pas à l'innovation. Les principes dégagés se contentent de généraliser le champ d'application des règles existantes concernant le masculin et le féminin. Ils s'inspirent moins de la démarche pragmatique québécoise que des règles proposées en France par la commission Groult. Les noms féminins doivent cesser d'apparaître comme des exceptions et ceux qui ont été déjà sanctionnés par l'usage doivent être conservés, même s'ils s'écartent des règles générales. Un Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre a été publié en 1994, qui donne une application concrète de ces règles6.

Si l'on entre dans le détail des recommandations, on constate qu'elles se concentrent sur les règles morphologiques suivantes, qui distinguent :

* le cas où le nom masculin est terminé par une voyelle. On opte alors pour l'adjonction d'un -e final (une députée, une apprentie) ou pas de changement si le masculin se termine déjà par un -e (une architecte, une gendarme, une diplomate, une ministre, une contremaître, une maître des requêtes) ou par -a ou -o (une dactylo, une imprésario) ;

* le cas où le nom masculin est terminé par une consonne. Est proposée ici l'adjonction d'un -e final (une artisane, une experte, une cuistote, une croupière, une dépanneuse, une doyenne, une maréchale-ferrante, une entraîneuse, une lieutenante, une amirale, une colonelle, une aspirante, une plantonne, une pompière, une consule, une principale, une maçonne, une préfète, une cafetière, une cheminote, une jardinière, une sacristine, une sapeuse, une soldate, une trappeuse), sauf cas particuliers (une chef, une écrivain, une mannequin, une marin, une médecin, une proviseur, une quartier-maître).

Si le nom se termine par -eur, déclinaison en -euse (une carreleuse, une contrôleuse, une chauffeuse) ou pas de déclinaison lorsqu'au nom ne correspond pas de verbe (une docteur, une procureur). S'il se termine par -teur, déclinaison en -teuse quand il existe un verbe correspondant ( une acheteuse, rapporteuse, toiletteuse) ou en -trice quand il n'existe pas de verbe correspondant ou quand le verbe ne comporte pas de -t dans sa terminaison (apparitrice, rédactrice, rectrice).

Quant aux règles syntaxiques, elles conseillent de recourir systématiquement aux déterminants féminins (une comptable, une présidente, une agente de change) et d'accorder automatiquement les adjectifs et participes avec le substantif : une conseillère principale, une contrôleuse adjointe, une ingénieur technicienne, une présidente-directrice générale, une Première ministre, une Haute-commissaire.

Ces règles s'accompagnent de recommandations, en matière d'offres d'emploi par exemple, qui invitent à faire figurer la forme féminine en entier aux côtés de la forme masculine (on recrute un mécanicien ou une mécanicienne), et à ne pas abuser de l'emploi générique des termes masculins, même si ceux-ci ne doivent pas être perçus comme désignant nécessairement des hommes (les étudiants sont inscrits d'office aux examens)7.

3.2.2.2. Une adhésion limitée à la nouvelle politique linguistique

L'évaluation de cette politique linguistique brosse le bilan de l'implantation des formes féminisées afin d'apprécier le changement intervenu dans les pratiques8. Les conclusions montrent que le décret n'a pas provoqué de réactions hostiles. Les nouvelles dénominations ne sont pas davantage rejetées dans les professions peu féminisées que dans les autres et la position hiérarchique de la fonction n'influence pas l'acceptation ou le rejet des termes féminisés.

Toutefois, la féminisation obtenue a consisté essentiellement à utiliser les dénominations pour lesquelles il existait déjà une forme féminine davantage qu'à adopter de nouvelles formes. Agent, appariteur, chef-opérateur ne sont ainsi jamais féminisés. L'existence de la dénomination avant la réforme joue ainsi clairement en faveur de son acceptation.

En outre, si l'emploi des formes féminines est imposé à l'écrit, sa généralisation à l'oral est loin d'être systématique, signe sans doute d'une adhésion toute relative à la réforme. Cette féminisation se banalise dans les médias, non sans avoir un impact réel sur l'acceptation sociale des nouvelles dénominations. Toutefois, cette dernière semble liée, encore bien davantage, à la possibilité d'une certaine souplesse d'utilisation. Une application systématique et rigide de la féminisation est un obstacle à son acceptation par la société faute d'une prise en compte des réticences de l'usage à l'égard de certaines innovations.

Si on entre dans le détail des résistances constatées à la féminisation en Belgique, on achoppe toujours sur les mêmes difficultés. Les noms en -eur qui paraissent indissociables du masculin (professeur, docteur) ne sont pas féminisés, sinon exceptionnellement par leur article. La polysémie des termes compromet leur féminisation. Il en va ainsi des mots à double sens que la pratique répugne à utiliser, comme perforatrice, manoeuvre, glacière, entraîneuse, cafetière.

Quand l'entreprise, enfin, prête à sourire en créant de toute pièce des termes qui n'ont jamais été attestés dans la pratique (sapeuse-pompière, cuistote), l'inertie du non-usage est la réponse spontanée à l'initiative du mauvais usage qu'est la déclinaison systématique au féminin. La terminologie officielle ne peut prendre la forme d'un catalogue ou d'un dictionnaire exhaustif des équivalents féminins proposés. Les formes qui ne peuvent s'appuyer sur des mécaniques linguistiques déjà présentes, au moins en puissance, dans le langage (c'est le cas de l'assesseur, l'ingénieur, l'agent) ne peuvent trouver de racines solides pour se développer ou sont marquées d'une nuance dépréciative. La limite de la démarche belge est donc de croire qu'une création linguistique ex nihilo, appuyée par l'autorité d'une commission, a plus de force que l'usage.

3.2.3. La Suisse. Une mise en oeuvre différenciée

La Suisse a entrepris des réformes distinctes selon les cantons. Celui de Genève a adopté un règlement sur la féminisation des noms de métier, grade ou titre9. Toutefois, des raisons financières, liées à l'estimation du coût de la transcription de la féminisation, ont conduit les cantons suisses à envisager des adaptations différentes qui vont de l'économie de tout remaniement dans les cantons d'Appenzell et de Zurich, en passant par une simple adaptation des textes juridiques dans les Grisons et Zug, à la transcription des textes législatifs et administratifs dans les cantons d'Argovie, Berne et Saint-Gall.

3.2.3.1. Le souci de la visibilité

L'exemple du canton de Berne peut ainsi être considéré comme significatif des démarches qui ont poussé à son terme le mouvement de féminisation. Le débat a été lancé en 1985 lorsque le Grand Conseil a pris la décision de principe de formuler les actes législatifs de manière non sexiste. Cela a conduit en 1987 à l'édiction de directives, révisées en 1992, qui prévoient que les actes législatifs doivent être conçus de manière à respecter le principe de l'égalité des sexes.

L'emploi dans la langue juridique de termes marqués contribuerait ainsi à la prise de conscience par les locuteurs du rôle des femmes dans la société. Dans la mesure où les textes de droit jouissent d'une légitimité particulière, ils constituent, selon le Conseil, le support adéquat pour promouvoir la condition des femmes, de façon à accélérer les mutations sociales.

La méthode retenue consiste à appliquer une procédure dite « créative », qui combine la reformulation du texte, l'utilisation de formes neutres ou épicènes et l'usage conjoint des formes masculine et féminine. L'expression le corps enseignant sera ainsi préférée à les enseignants ou, mieux, la formulation « l'allocation pour enfant est versée avec le salaire » se substituera à « versement de l'allocation pour enfant incombe à l'employeur » car le terme employeur, trop explicitement connoté comme masculin, induirait une interprétation de la phrase contraire à l'égalité des sexes. Si le texte ne peut être reformulé, il est recommandé d'utiliser conjointement les formes masculines et féminines (les instituteurs et les institutrices).

3.2.3.2. Le retour du neutre

Une telle méthode n'est pas exempte de paradoxes. Elle repose avant tout sur l'idée que le droit doit se faire l'instrument d'un projet social : il s'agit de rendre désormais visible la présence des femmes en tant que sujets de droit dans les actes législatifs. Une telle finalité n'est pas sans poser un problème car le sujet de droit n'a précisément pas de sexe. C'est un être indéterminé, représentant des caractéristiques universelles qui sont celles de tout être humain.

Cependant, quand il est désigné par un substantif masculin, les tenants de la non-discrimination prétendent que ce substantif fait référence implicitement à un sujet masculin et non au sujet juridique abstrait. Le masculin n'aurait donc pas la fonction neutralisante qu'on lui prête, même lorsqu'il désigne des qualités attribuables aux deux sexes. Pour que la présence des femmes soit visible, il faudrait que celle des êtres masculins s'efface. On ne peut pourtant pas utiliser un substantif féminin pour nommer le sujet juridique, car à confondre genre sexuel et genre grammatical, on se retrouve exactement devant le même problème : c'est un sujet concret qui est désigné et non une entité juridique. Dans la mesure où le neutre n'existe pas dans la langue, quoi qu'on y fasse, il faut renoncer à désigner le sujet de droit dans les textes juridiques, par impossibilité d'utiliser l'un ou l'autre des articles (le ou la), ce qui constitue un comble.

La reformulation des textes s'épuise à remplacer tous les substantifs masculins par des termes neutres ou épicènes. Le « visibilisme » culmine ainsi en une neutralisation systématique de la différenciation tant réclamée10. La quête d'un genre neutre, par effacement du masculin grammatical, s'abîme dans la recherche de formulations détournées qui, pour restituer un caractère abstrait et formel aux textes juridiques, doivent renoncer à désigner le sujet de droit pour ne plus désigner que des rapports sociaux ou des objets. Citoyen, employeur, enseignant, participant disparaissent ainsi au profit de citoyenneté, rapport salarial, corps enseignant, participation. Cette transcription nuit manifestement à la compréhension des textes : remplacer «indemnité est versée au participant » par « indemnité de participation est versée » ne représente pas un gain de clarté puisqu'on ne sait pas à qui cette indemnité sera versée.

La reformulation rencontre rapidement ses limites. Le Canton de Berne maintient dans ses textes la règle de l'accord11, au nom de raisons en apparence uniquement linguistiques (sa transgression constituerait une violation inadmissible des règles de grammaire) et pratiques (la lisibilité des textes impose de ne pas souligner encore le féminin dans l'accord des participes, adjectifs et pronoms)12. En réalité, ce renoncement traduit l'échec d'une recherche d'un neutre absolu, qui n'existe pas et n'a jamais existé.

3.2.4. Bilan critique

Au vu de ces initiatives, il est possible de tracer un premier bilan critique des pratiques déjà effectives dans les pays francophones. On constate que malgré la fermeté des intentions et l'état d'avancement des réformes, l'usage ne se modifie que très à la marge et toujours dans le sens d'une consécration des possibles qui étaient déjà offerts par la langue, au détriment des véritables innovations.

Toute velléité de politique linguistique doit s'appuyer sur les possibilités qu'offrait déjà implicitement le langage, comme si de nouvelles habitudes ne pouvaient s'inscrire que dans les cadres linguistiques préétablis13. Une transposition mécanique semble irrémédiablement vouée à l'échec parce qu'elle ne peut créer une obligation d'emploi. L'usage, seul maître en la matière, continue de prévaloir hors du champ de la terminologie officielle et ses choix concurrents ne peuvent être découragés, sauf à aller directement à l'encontre du but visé.

La vertu des initiatives francophones est surtout de nous révéler les implications logiques ultimes de la féminisation et les impasses que nous devrions éviter.

3.3. Les impasses de la féminisation

3.3.1. La conjugalité

La féminisation doit, d'abord, lever l'ambiguïté induite par la conjugalité qui a longtemps déterminé le statut social des femmes. La féminisation d'un certain nombre de noms de métiers, de titres ou de fonctions peut leur conférer un caractère équivoque puisqu'ils désignent alors tant la femme de celui qui porte le titre que celle qui le porte. La boulangère est ainsi selon l'usage la femme du boulanger et non celle qui exerce ce métier. De même, féminiser le titre président peut, par souci d'univocité, mener à éviter Madame la présidente qui désigne ordinairement la femme du président, au profit de Madame le président, ce qui n'est pas sans difficulté pour l'usage conjoint des pronoms personnels quand il faut trancher entre il et elle.

À dire vrai, cet usage semble tomber en désuétude. Les seules ambiguïtés qui subsistent sont d'ailleurs limitées à une sphère sociale très étroite, celle des plus hautes fonctions, et sont, selon toute apparence, transitoires. L'emploi de titre par mari interposé (ambassadrice, mairesse, préfète) se raréfie car la conjugalité n'est plus un élément déterminant du statut social des femmes et il est devenu rare que les femmes n'aient d'autre situation sociale que le métier de leur époux.

On ne saurait, toutefois, en déduire que ces termes seraient à nouveau libres pour une désignation des fonctions réelles des personnes et que l'évolution de l'usage serait devenu plus propice à une féminisation des titres quand les contraintes internes à la langue n'y font pas obstacle. On peut penser, à l'inverse, que ces fonctions étant sur le point d'être occupées indifféremment par des hommes et des femmes, l'usage fera certes tomber en désuétude l'habitude encore présente de rapporter la dénomination à l'épouse, mais consacrera des désignations qui neutralisent la différence des genres naturels .

3.3.2. La singularité

Aux contraintes linguistiques propres à chaque langue s'ajoutent les contraintes du langage lui-même. La féminisation doit alors éviter un second écueil qui menace directement toute initiative politiquement correcte. La prise en compte de la singularité des êtres auxquels on s'adresse peut, en effet, mener directement à la dissolution du langage, à l'impossibilité de parler, du fait de la prise en compte sans limites ni discernement des particularismes.

Pour que le langage soit possible, il faut précisément qu'il puisse désigner un collectif, un être abstrait indépendamment des caractéristiques individuelles de ceux qui le composent. À désigner l'individuel, le langage se dissout14. Précisément, en français, le masculin générique ne désigne pas un genre naturel, un individu sexué mais tous les sexes, comme toutes les cultures ou les groupes sociaux. Faute de cette acceptation d'une désignation universelle, il faudrait parler des êtres humaines, de toutes les cultures et de toutes les conditions sociales, mariées ou célibataires, brunes ou blondes, intellectuelles ou manuelles, voire parisiennes ou provinciales...

La revendication de la différence, on l'a déjà souligné, n'a pas de limite. Les états-Unis en font aujourd'hui l'expérience. Cette position mène rapidement à l'absurdité d'un langage qui ne peut plus rien dire parce qu'il est condamné à énumérer sans fin les attributs individuels des êtres auxquels il s'adresse. à n'oublier personne, le langage ne peut plus rien dire.

3.3.3. L'in-différenciation

Ainsi, au «politiquement correct » et à l'apologie des différences et des particularismes, succèdent déjà, outre-Atlantique, la revendication du droit à l'in-différence et les critiques contre les discriminations positives. La tendance actuelle cherche à gommer toute allusion au sexe des personnes afin de ne pas créer de discriminations. Waiter et waitress - serveur et serveuse - ont ainsi été transformés aux états-Unis en une nouvelle appellation, waitperson  steward et stewardess devenant à leur tour cabin attendant. Chairman est devenu chairperson ou chair tout simplement, et l'on entend Mrs. Chair pour Madame la Présidente.

Changer le langage au rythme des évolutions socio-politiques fait craindre que certaines revendications féministes n'en viennent un jour à remettre en question la féminisation qui risque d'ores et déjà d'être interprétée comme une forme d'« apartheid linguistique ». Pire, les initiatives actuelles des pays francophones risquent d'apparaître comme des imitations timides d'une mode autrefois triomphante en Amérique, mais qui déjà lasse les Américains. Ce mimétisme à retardement semble pourtant bien inutile dès lors que les impasses de l'entreprise sont connues.

Le pragmatisme inviterait, sans doute, à s'épargner l'étape intermédiaire de la féminisation. Le vrai problème, c'est qu'on a besoin du neutre pour nommer le sujet de droit et qu'il n'existe pas en français. Vouloir faire fi de cette contrainte linguistique ne supposerait pas simplement de changer la langue, mais de changer de langue. Et encore, il n'est pas certain que l'existence d'un neutre résoudrait les problèmes évoqués. Dans les langues où il existe, le neutre désigne en général les êtres inanimés, asexués ou considérés comme tels, et non des qualités attribuables aux êtres vivants des deux sexes15

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1 Au même moment, la loi du 13 juillet 1983 faisait obligation aux employeurs de ne plus utiliser d'annonces d'emplois exclusivement rédigées au masculin, mais de mentionner les deux genres (ouvrier/ère), d'indiquer que l'emploi est offert aux candidats des deux sexes et d'utiliser des mots neutres pour qu'il résulte clairement de sa rédaction que l'offre s'adresse dans les mêmes conditions aux candidats des deux sexes.

2 Dans un souci de cohérence, la commission aurait souhaité que la formation de tous les féminins se fît d'après l'ensemble des règles de féminisation (un auteur/une autrice) ou, par analogie avec ce système (un professeur/une professeuse). Ce sont ces règles qui sont reprises dans l'avant-projet de circulaire préparé dans l'été 1998 par le ministre délégué à l'enseignement scolaire. Consciente toutefois que certaines formes risquaient d'être mal acceptées, la commission Groult avait retenu la création de termes épicènes comme plus conforme à l'évolution linguistique et comme soutenue, en outre, par la diffusion, dans l'usage familier, de mots tronqués (l'instit, la prof) ou de sigles qui ont les deux genres (SDF par exemple).

3 On se reportera avec profit aux analyses finales développées par Jean-Claude Milner, dans son ouvrage De l'école, Le Seuil  ainsi qu'à celles de Claude Hagège, op.cit.

4 La féminisation des textes et les langagiers : une étude d'opinion sur quelques règles d'écriture, par M. André Martin, Office de la langue française, novembre 1988.

5 D'aucuns ont contesté la légitimité d'une intervention officielle, d'autres en ont contesté le caractère précipité et essentiellement motivé par le souci d'imiter les Flamands, d'autres enfin se sont gaussés des entraîneuses de sport, sapeuses-pompières et autres cafetières proposées comme suite logique de cette réflexion.

6 Le guide propose 1500 noms et note que « l'usage qui consiste à désigner des femmes par un terme masculin leur impose des dénominations qui nient une part importante de leur identité. Il occulte en outre le rôle effectif qu'elles prennent sur les diverses scènes de la vie active. Le langage n'est pas neutre, il reflète les structures et les rapports de force de la société dans laquelle il s'inscrit... Aucun obstacle grammatical ne s'oppose pourtant à la féminisation de cette catégorie de mots. Les époques qui ont précédé la nôtre ont su créer et utiliser les formes féminines correspondant aux positions sociales que les femmes occupaient alors ».

7 On notera que l'emploi du masculin pluriel empêche aussi de distinguer les hommes dans un ensemble constitué par plusieurs individus des deux sexes.

8 Les effets d'un décret, enquête sur la féminisation des noms de professions, 1995, Université de Mons-Hainaut, A. Godenir, C. Dupal et M-L. Moreau.

9 Il n'était pas rare de lire dans la presse de Lausanne ou de Genève «Première ministre » quand il s'agissait de désigner Mme Thatcher.

10 L'Office québécois de la langue française n'évite pas non plus cette impasse en recommandant, dans un avis du 28 mars 1981, le recours à des formulations aussi impersonnelles que possible en ce qui concerne l'affichage des postes et la dénomination des fonctions (le poste de psychiatre plutôt que le psychiatre ; êtes-vous de citoyenneté canadienne ? Plutôt que êtes-vous citoyen canadien ?).

11 L'accord en genre se fait au masculin pluriel lorsque parmi plusieurs sujets, l'un au moins est masculin. Dans ces cas, ni la terminaison du participe passé, ni celle de l'adjectif, ni le pronom ne présentent les caractéristiques du féminin.

12 L'utilisation conjointe des formes masculines et féminines alourdit déjà considérablement les textes, les rallonge, les rend monotones et ennuyeux. Elle menace le style juridique dont la caractéristique principale est la concision et la clarté.

13 Il faut noter le caractère singulier de l'expérience menée en Norvège. Le choix d'une intervention normative radicale a été fait, dans le sens d'un pragmatisme qui fait taire bien des controverses. Il a été décidé que tous les noms de fonctions et de professions perdront leur genre naturel s'ils en ont un. Ils seront tous du masculin grammatical, lequel est la forme la plus économique. En revanche, se fera selon le genre naturel de la personne désignée la reprise pronominale : le ministre... il ou elle... Rien ne s'oppose en effet à cet usage, qui aurait l'avantage du bon sens, puisque le pronom désigne l'être qui était auparavant identifié grâce au nom. On peut donc proposer de dire : le ministre fit une déclaration.... elle en tira un bénéfice de popularité ou encore le garde des Sceaux souhaite témoigner de l'intérêt qu'elle porte à...

14 Le débat actuel ressemble fort à la réactivation d'une vieille querelle nominaliste. Par une pirouette littéraire, J.L. Borgès a montré, dans Funès ou la mémoire, Fictions, coll. Folio, l'impossibilité de désigner chaque individu de manière singulière. Comment appeler du même nom le même chien vu à 5 h 15 mn et à 5 h 30 mn ? Ce n'est déjà plus le même chien, qui dans l'intervalle a changé et vieilli. Pourtant, donner deux noms différents à ces deux manifestations d'un même chien, c'est s'interdire de reconnaître les choses dont on parle. Reconnaître, c'est abstraire et le langage est précisément pouvoir d'abstraction.

15 Cf. article de M. Paul Garde, Professeur émérite à l'Université de Provence, Le Monde, 11 août 1998.



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