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Ombellifères /
Elles seraient à placer juste entre
la jeune fille et la fleur, il me semble, dans cette ombre que l’une
projette sur l’autre, cette ombre rieuse, légère comme
un fil de la vierge, et qu’a tenté de dire le petit Marcel.
Oui, exactement là. A cet endroit précis d’une géographie
de pluie, de percales et de rires, de sous-bois traversés par un
soleil de mai, de parties oppressées de colin maillard dans des
champs un peu humides, de sentiers qui mènent droit à la
Sylvie de Nerval, aux ondines et aux fées d’Aloysius
Bertrand. Comme si un simple mot, ce mot mystérieux et délicat
d’ombellifères – qui pourrait à la
réflexion, quand on le fait sonner, tout aussi bien désigner
un métal rare, une variété d’insectes volants,
une machine à riveter – contenait en lui seul, dans le decrescendo
de ses cinq syllabes, la cartographie exacte d’une littérature
et de ses prolongements dans mon cœur, de ses racines aussi :
Je suis un enfant de cinq ans. Je marche dans une prairie, parmi les hautes
herbes sur les tiges desquelles glissent les gouttes d’une rosée
tombée du soir qui vient déjà. Au loin, il y a des
écharpes pâles qui tombent sur les faîtes des sapins.
Des chiens se parlent. L’air sent la fumée, l’épine,
la terre grasse et le crottin. Je vais vers la rivière. Je sais
que je n’ai pas le droit. Je sais qu’on m’attend, et
mon chemin de peur et de délices se fraie parmi ces hautes demoiselles
pas encore fauchées, aux têtes en couronne, à la tige
râpeuse, et qui me frôlent, s’inclinent, m’envoient
sur les joues, dans un mouvement gracieux de balancier, une pluie infime
et fraîche. J’entends la voix de ma mère, un peu angoissée
me semble-t-il, qui crie mon nom. J’entends la rivière qui
court sur les gués, toute proche désormais. J’entends
mon enfance. Je m’arrête. Je regarde ces bouquets vivants.
Je les caresse et les respire. Et j’oublie soudain la rivière,
ses truites mystérieuses, sa musique de froissements et de chuchotis.
Il me semble que toutes ces plantes majestueuses, dont j’ignore
encore le nom, me protègent, que parmi elles, rien ne peut m’arriver,
qu’il fait bon, qu’il fera toujours bon ainsi, que la vie
sera cela, ce bonheur d’être dans un creux de beauté
et de senteurs avivées par le crépuscule, entre le délice
de retrouver des bras aimants et la peur de les perdre à jamais,
dans la suspension de ce qui peut advenir et qui ne demande pour ce faire
que notre assentiment.
Je me suis plus tard persuadé que les ombellifères figuraient
des sortes de sirènes devenues végétales, enracinées
par un sortilège puissant dans la terre qu’elles chevèlent.
Je les ai ensuite souvent retrouvées, au hasard des promenades
ou bien au gré de pages lues, de conversations, de poèmes,
de peintures, et à chacune de ces rencontres, me revenaient le
souvenir de cette fugue vespérale lors de ma jeune enfance, de
mon soudain arrêt, des fleurs m’entourant comme une délicate
garde prétorienne et le sentiment de suspension et de plénitude,
de charme et de naturel, de temps exempt de crainte et de douleur qu’avaient
suffi à faire éclore les grandes tiges et leurs faîtes,
de la fessée aussi, violente, imprévue, qui vint interrompre
ma rêverie et des mots qui l’accompagnèrent : «
Ça t’apprendra à te cacher dans les ombellifères
! »
Mon petit cul me cuisait, mais j’étais heureux sous les pleurs
: ma mère venait de me donner, sans le savoir, le nom de mes merveilles.
Depuis, il m’arrive souvent, même dans des situations incongrues,
de le murmurer pour moi seul, ce nom, à voix très basse.
Tout me revient alors, l’univers de mes cinq ans et de mes songes,
les visages qui en étaient les phares et les voix à peine
assourdies par le temps. Il m’a toujours paru que dans les mots
se nichaient des univers, non pas perdus, mais simplement ensommeillés,
et qu’un rien – notre désir, le fait de les dire ou
de les tracer - suffit à éveiller de nouveau. C’est
un exercice simple, une magie qui ne demande aucune adresse, un opium
légal. Je dois confesser que j’en abuse de façon immorale.
Je n’en éprouve d’ailleurs aucune honte.

Philippe Claudel Français.
Philippe Claudel est né en 1962 à Dombasle-sur-Meurthe.
Romancier et scénariste, il a écrit notamment Meuse
l’oubli (Balland, 1999), Le Café de l’Excelsior
(1999), J’abandonne (Balland, 2000), qui a remporté
le prix France Télévision. Cette année, il a fait
paraître un recueil de nouvelles, Les petites mécaniques
(Mercure de France, 2003), et un roman Les Âmes grises
(Stock, 2003) qui a reçu le Prix Renaudot.
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