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Ici, la brousse /
Nouvelle
Ça pue dans cette chambre, mais
qu’est-ce que ça pue, il en a été réveillé.
Quelle heure était-il, sept heures, huit heures ? En tout cas,
la chaleur, elle, n’a pas attendu. A peine la lumière a-t-elle
filtré des persiennes que la température est montée.
De dix degrés, au moins.
Mais que fout-il dans ce bled, non mais vraiment ! Qu’est-ce qui
lui a pris d’accepter ce poste dans cette cambrousse ? Et il n’y
a pas que la chaleur, il y a aussi les odeurs, le matelas en mousse, les
vêtements trempés par la sueur, les chaussures…C’est
terrible cette faculté des exhalaisons de persister dès
que le thermomètre dépasse 30°. En ce moment, il fait
40° à l’ombre. Qui dit mieux ? Il aurait pu le supporter
s’il n’y avait Marcel son voisin. Celui-ci hurle tout le temps,
fenêtres ouvertes en plus. Bledard il fut, alors tout le monde le
sait. Dès six heures du matin, on l’entend : « Joséphine,
Joséphine… ». Joséphine c’est sa dulcinée.
« Joséphine, y a rien dans le frigo, c’est quoi cette
tambouille, j’me suis pas farci 500 kilomètres pire qu’une
piste malgache, pour me payer ça. Y a même pas de bière
dans ta case. » La case, c’est le mot clef pour faire hurler
Joséphine, qui se met à glapir illico: « t’as
qu'à retourner chez tes indigènes, c…, bon à
rien, la faute de qui si on a atterri dans ce trou pourri. Y a rien ici,
rien que des cafards, même que ta fille, elle a attrapé des
poux » Et Joséphine de pleurer à chaudes larmes et
sanglots des plus sonores. Et de raconter sa vie à la cantonade.
Elle ne mérite pas cette vie-ci, Marcel est un bon à rien,
il n’a même pas pu rester là-bas, il n’a pu avoir
que des contrats à durée déterminée. Et quand
il a essayé de créer une entreprise, les locaux sont devenus
socialistes, ont tout nationalisé. Il ne reste plus que le pastis
pour fulminer… Elle ne risque pas d’aller lui en acheter du
pastis, s’il veut en boire, il n’a qu’à aller
chez Momo, pas Maurice, Mohamed, Mo-Ha-Med. Elle rendra toute la cité
malade Joséphine avec ses criailleries. Alors Ludovic est allé
jouer les bons offices.
« Pourquoi vous ne venez pas avec nous, lui a-t-il dit, vous verrez
c’est sympa, et de temps en temps, il y a du bon couscous que Momo
sert avec du Boulouane et des olives de là-bas ». Marcel
lui a répondu qu’il aimerait bien y aller, ça a l’air
sympa. Momo a installé le câble, alors ils voient en direct
la télé de là-bas. Mais ils parlent arabe tous, et
lui depuis qu’il a fait son service en Algérie, pendant la
guerre, il ne peut pas entendre parler arabe, ça lui rappelle le
maquis. Il n’y peut rien, c’est comme ça.
Pauvre Marcel, le maquis, il ne risque pas de l’oublier, ses voisins
proches sont les Ben Ahmed. Tôt le matin, les garçons envoient
du raï, très fort, et puis après ils font ronfler leurs
voitures. Le fils aîné a monté une entreprise de transport,
alors toute la journée, sur le parking, les voitures tournent,
les vieilles partent en pièces détachées pour réparer
les autres, car ils les réparent eux-mêmes. Un jour, Marcel
dit qu’il avertirait bien la Préfecture, mais il s’est
tu très vite quand Stéphane son fils lui a répliqué
: « Papa, t’es grave, c’est quoi ton plan pourrave là,
tu vas moufter chez les keufs, tu veux la fatwa ou quoi. Et puis, moi,
le chomdu, c’est niet, j’galère assez comme ça.
Avec Farid, on va s’associer, on va produire de la musique soufi,
on va aller dans les douars chercher les groupes authentiques, c’est
un bon plan ça, Papa, moi ASSEDIC et érémiste, c’est
pas mon truc, je fais comme les frères, je me démerde. On
va tourner dans les festivals, nous et les radios et tout, on va s’éclater
dur Papa ». Monsieur Marcel, il s’est tu, pendant trois jours.
Et la musique raï, elle, s’est fait entendre très fort,
à un point tel, qu’il a fallu taper à leur porte pour
avoir la paix.
Mais pour l’instant, lui Ludo, il ne veut pas se lever. C’est
vacances, il n’y a pas de gosses à affronter aujourd’hui.
Sauf ceux d’ici. C’est « ZEP » ici. Zone d’éducation
prioritaire. Alors pendant les jours de congés, les mômes
traînent tous sur la dalle, devant le magasin à prix cassés,
le rêve de tous les fauchés, le magasin où on peut
acheter les trucs pas cher, avant qu’ils ne soient envoyés
à la poubelle.
C’est terrible, cette chaleur. Terrible. La canicule tape fort cette
année. Mais dans l’appartement, il fait frais, il a même
l’impression que la température a baissé un peu.
C’est beau un jour de vacances, pas de copies à corriger,
d’examens à faire passer, de cours à préparer,
de marché à faire. Il irait bien à la médiathèque,
emprunter des livres, des CD. Il y rencontrera peut-être certains
de ses élèves, et à coup sûr Aïssatou,
la fille de Diarra son collègue. Elle est sympathique cette gamine,
et c’est un baume au cœur pour un enseignant d’en avoir
une comme ça. Aïssatou est à la médiathèque,
quasiment tous les jours, consulte l’ordinateur toute la journée
et ressort toujours de la bibliothèque avec des tonnes de livres.
« Tu comprends, dit son père le philosophe, c’est une
situation extrêmement fragilisante le métissage. Essaie d’imaginer
ce qui se passe dans la tête d’une adolescente malio-russe,
vivant dans la jungle parisienne? Les problèmes d’identité
sont démultipliés, elle ne peut s’en sortir qu’en
ayant le sens de ses origines. Et une vision globale de l’histoire
avec toutes ses contradictions et sa dynamique multipolaire.» On
se croirait toujours dans un amphithéâtre de la Sorbonne
quand il parle, le père Diarra. Malheureusement pour lui, la thèse
qu’il a passée à Moscou sur la sémiotique de
la pintade dans les contes mandingues n’a pas été
validée en France, alors, il enseigne le russe dans cette banlieue
du 93. Ces jours-ci, le père Diarra s’est spécialisé
dans les explications concernant le décalage culturel inhérent
au fait que le père africain est psychosociologue, et la mère
russe, chanteuse et que les enfants sont en double, triple exil, culturel,
intellectuel, émotionnel et autres… Il étend même
ses recherches aux enfants des autres. Quant à Veronica la mère,
l’exil, elle le règle en chantant quand la nostalgie la prend…
A en sortir ses mouchoirs ou son porte-feuille pour prendre le premier
bateau pour la Volga.
La douche doit fuir encore, il croit entendre un bruit d’eau qui
goutte quelque part. Un martèlement qui lui donne mal au crâne.
Il faudrait se lever, essayer de trouver une clef pour resserrer le tuyau…
Hier, une blatte épaisse et plate avait traversé la salle
d’eau. Heureusement que Monique n’est pas rentrée avec
lui, elle aurait hurlé, mais hurlé, déjà qu’elle
trouve que les carreaux sont trop sales… Bon, elle n’a pas
tort, il faudrait refaire les peintures, revoir toute la tuyauterie qui
émet un vague marmonnement comme Yasmina derrière son voile,
quand on la croise…
Dormir, il allait vraiment se rendormir, quand la sonnerie retentit. C’est
Chen, le voisin du dessous qui lui dit de sa voix la plus polie : «
Je crois qu’il y a une fuite dans votre salle d’eau, ça
coule chez moi ». Il avait l’air vraiment inquiet, Chen. L’eau
chez lui, c’est la catastrophe. Vu les ordinateurs et les machines
à coudre qu’il y a dans son appartement. ( Et les personnes
qui défilent, ainsi que les sacs de riz énormes toutes les
semaines). Ça ronronne toute la journée chez lui, un bruit
de moteurs, plusieurs moteurs… Monsieur Chen insistait lourdement.
Il allait lui répondre sèchement quand Ludovic vit une tache
humide s’agrandir sur la moquette. Il se précipita dans la
grande salle et vit l’horreur absolue : la baignoire avait débordé,
les CD, les bandes dessinées, les chaussettes, les livres, les…
tout cet univers qu’il laissait traîner par terre, sur la
moquette marinait dans un magma spongieux. Il avait pris un bain à
une heure du matin, avait dû ressortir en fermant mal les robinets.
Comment sécher une moquette ? Il fallait trouver des torchons,
des serpillières, des cuvettes, des raclettes, des…
« Je peux vous aider ? Attendez, je vais chercher du renfort ».
Il n’eut pas le temps de répondre, Monsieur Chen était
déjà reparti. Bon, et bien maintenant, il faut s’atteler
à la tâche.
Il passa sur son balcon pour fumer d’abord une cigarette, quand
il entendit un feulement venant des broussailles qui leur servait de parc.
C’était Zorro, le gros chat sauvage que les enfants nourrissaient,
tous poils dehors et griffes en avant, face à un congénère
qui avait l’air de vouloir en découdre. On allait encore
assister à un duel féroce et bruyant. Les deux fauves déterminaient
déjà leurs territoires avec leurs râles et leurs sifflements,
quand un jet d’eau bien envoyé mouilla l’intrus. Monsieur
Gonzalves, le concierge, avait pris les choses en main et expliquait,
acte aidant, qu’il ne fallait pas toucher à la brousse des
autres.
Michèle Rakotoson Malgache.
Michèle Rakotoson est née à
Antananarivo (Madagascar), qu’elle quitte en 1983 pour des raisons
politiques. Elle arrive à Paris où elle obtient un DEA en
sociologie. Entre 1983 et 1990, elle collabore aux revues Théâtre
Sud, Baraka, Afrique-Antilles magazine, Jeune
Afrique magazine, anime les émissions radiophoniques Mille
Soleils (RFI), Antipodes (France Culture) et fait de la
télévision dans le cadre du magazine culturel Obsidienne
de RFO-AITV.
Depuis 1990, elle est responsable des manifestations littéraires
à RFI. Elle a publié de nombreux ouvrages, notamment Dadabé
(Karthala, 1984), Elle, au printemps (Sepia, 1996), Henoy-fragment
en écorce (Luce Wilquin, 1998) et Lalana (L’aube,
2002).
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