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Le Grand Prix Raymond Devos
Le Grand Prix Raymond Devos
est créé à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie par le ministère de la culture et
de la communication. Il récompense chaque année une personnalité qui, par son travail et son talent, contribue
au progrès et au rayonnement de la langue française. Le jury est composé de personnalités représentatives :
Bernard Cerquiglini, délégué général à la langue française et aux langues de France ; Raymond Devos,
humoriste ; Jacqueline Franjou ; Bernard Pivot, journaliste ; Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française ; Henriette Walter, linguiste ; Henri Lopes, écrivain ; André Goose, grammairien ; Jean Amadou, chansonnier ; Danyboon, humoriste.
Cette année le Grand Prix Raymond Devos a été attribué à Mohamed Fellag, humoriste. Ce prix lui a été remis par Jean- Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication, le 17 mars 2003.
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Discours de Mohamed Fellag
lors de la Remise du Grand Prix Raymond Devos le 17 mars 2003
Je voulais vous dire qu’avant de quitter mon
pays, l’Algérie, pour venir en France, j’habitais déjà la langue française. J’étais déjà un citoyen de la francophonie, ce
continent où on peut voyager sans limite et surtout sans visa, ce qui n’est pas négligeable par le temps qui courent
jusqu’à l’essoufflement. En quelques secondes, le temps d’ouvrir un livre, de mettre mon nez dans l’odeur du papier et me
voilà qui disais bonjour à Ronsard, qui me refusais poliment le verre d’absinthe que me tendait Baudelaire ou qui noyais
mon chagrin dans un rhum qui me servait Aimé Césaire. A l’ombre des oliviers ou au soleil des terrasses de café d’Alger,
et de Tizi-Ouzou j’ai navigué dans des “ bateaux ivres ” en compagnie de Rimbaud, Mallarmé, Cendrars, Gide, Feraoun,
Queneau, Vian, Mammeri, Senghor, Voltaire ou Diderot ainsi qu’un tas d’autres aventuriers qui tordent le cou aux mots pour
leur faire avouer leurs mystères et leurs secrets.
Le français a aussi servi de passeport pour pénétrer dans l’imaginaire des langues que je ne parle pas. En lisant les
traductions de Kawabata, j’ai l’impression de comprendre le japonais, le russe lorsqu’il m’arrive de me perdre dans les
dédales de Dostoïevski et quand je referme un livre de Shakespeare, l’anglais élyzabéthain n’a plus de secret pour moi.
“ La langue française est un butin de guerre ”a lancé un jour le grand écrivain algérien Kateb Yacine. Devenue célèbre par
sa vérité, sa justesse et une fierté qui frise une belle insolence, dans la bouche du poète, cette phrase est servie,
aujourd’hui, à toutes les sauces. Chaque fois que des intellectuels algériens veulent justifier leur emploi de la langue
d’Albert Camus, ils disent avec arrogance : “ C’est un butin de guerre ” exhibant cette expression pour cacher leur
culpabilité.
Cette culpabilité, il faut le reconnaître, vient du matraquage de ceux qui considèrent que la maladie identitaire qui
paralyse la société algérienne est le fait de ceux qui s’ouvrent à l’occident à travers la langue et la culture françaises.
Contrairement à nos aînés, les francophones de ma génération considèrent le français comme “ un butin de paix ”. Nous
l’avons appris après l’indépendance, à l’école, accompagnés par des enseignants consciencieux qui ont su de façon
dépassionnée nous le faire aimer. Loin du doigt accusateur de ceux pour qui le fait même d’aller à l’école du temps de la
présence française, tenait de haute trahison, nous l’avons exploré amoureusement.
Notre univers linguistique était inscrit dans des espaces déterminés. On parlait le berbère à la maison, l’arabe dans la
rue, et le français à l’école. Adulte, nous avons mélangé tout ça et nous en avons fait une seule langue, nous amusant à
passer de l’une à l’autre à chaque fois que l’exigeait l’occasion ou la nécessité. Et tout cela ; toujours dans le plaisir,
bien évidemment.
Aujourd’hui cet exercice se pratique quotidiennement par une grande majorité des citadins de mon pays.
Comme beaucoup de mes concitoyens, j’aime et j’assume les valeurs de modernité que m’a enseigné la langue française.
Ces valeurs ont contribué à m’enrichir, à me rendre libre, ouvert et multiple. Pour synthétiser, je dirais que si le
Berbère est ma mère, l’Arabe ma sœur, la langue française est ma meilleure amie.
Je ne voudrais pas finir ce petit mot sans rendre un hommage particulier à l’immense Raymond Devos sans qui je ne serais
certainement pas là aujourd’hui. Et quand je dis “ pas là ”, je ne parle pas de ce prix, ici, ce matin, mais là où j’en
suis de l’amour des mots.
L’homme invente le mot, le mot invente l’homme.
Le mot sert à repérer le sens. Il est une balise à l’imaginaire.
A chaque fois qu’un mot nouveau arrive, l’homme invente des attitudes nouvelles qui enrichissent la palette de son
expression et de son émancipation.
Très peu d’explorateurs sont allés aussi loin dans la découverte de nouveaux sens autant que ce grand monsieur magnétique,
magnifique, mirifique qu’est Raymond Devos.
Et comme cette semaine de la langue française et de la francophonie est sous le patronage poétique de Raymond Queneau,
je voudrais dire que si j’ai toujours aimé le grattage des cordes “ de la mandoline du chien ” pour qui joue à rebrousse
poil, chercher la musique des mots, je le dois à cet immense poète qui m’a fait rire et rêver.
Pour en savoir plus sur Mohamed Fellag
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