UN TEMPS D'ARRÊT


"Instant, arrête-toi, tu es si beau ! ", dit Goethe dans son Faust. Et nous aussi, arrêtons donc un instant la marche du mot instant. Ou plutôt, arrêtons-nous sur ce mot. Rendons-lui sa valeur exacte, mais faisons-le aussi tinter. Peut-être nous fera-t-il la grâce de bien vouloir penser pour nous.
Instant, nous dit-on, c'est d'abord un adjectif. Pour désigner ce qui menace et qui presse. Etymologiquement, c'est ce qui se tient au-dessus (l'épée de Damoclès, en somme). D'où le sens de " présent " que le participe instans a pris chez les grammairiens latins. Ainsi naquit l'instant substantif, dans son sens de moment particulièrement bref. Oui, la plus petite parcelle de temps que l'on puisse concevoir.
Ensuite, les choses se compliquent. " Un temps intense et mince ", c'est d'abord ainsi que Michel Leiris caractérise l'instant. Et plus tard, en une nouvelle approche : " mince temps, scintillant et senti comme insistant ". Car tel est le propre de l'instant : sa brièveté n'ôte rien à son importance. Intense et mince, intense parce que mince. Ecoutons dire nos contemporains : un instant de bonheur, un instant de clairvoyance, un instant de folie… et c'est toute une vie qui bascule. L'intensité rend sa valeur de vie à l'instant. Voilà qui nous éloigne de l'antique scie qui proclame que " chaque instant de la vie est un pas vers la mort ". La formulation ici est de Corneille, à qui Casimir Delavigne (et tant d'autres après lui, qui ne valent pas la peine d'être nommés) l'empruntera sans vergogne. Mais le truisme pessimiste qu'elle énonce mérite-t-il de nous retenir plus d'un instant ?





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