L'emploi du français aux Jeux Olympiques de Sydney

Rapport d'Anne MAGNANT, déléguée générale à la langue française à Monsieur Hubert VÉDRINE, ministre des affaires étrangères, Madame Catherine TASCA, ministre de la culture et de la communication, Madame Marie-George BUFFET, ministre de la jeunesse et des sports

Vous avez bien voulu me demander d'apprécier la place réservée à la langue française pendant les Jeux Olympiques de Sydney et d'évaluer l'efficacité du dispositif de coopération mis en place afin d'assurer l'utilisation du français.

Quelques mouvements d'humeur relayés par la presse avaient soulevé l'inquiétude en France à la veille de l'ouverture des Jeux, mais la réalité était tout autre. Pendant ma présence à Sydney, du 18 au 22 septembre, j'ai pu observer que les principes de la Charte olympique ont été très bien respectés et que l'emploi du français a été particulièrement satisfaisant.

Ce succès est dû au dispositif de coopération avec le Comité d'organisation des Jeux de Sydney (SOCOG) qui a été mis en place par la France, à l'engagement de notre ambassade et à la volonté du service linguistique du SOCOG. Le climat de coopération entre notre Consulat général à Sydney et le service linguistique a été remarquable. Le directeur de ce service a fait du bilinguisme un enjeu auquel il s'est personnellement attaché avec une grande exigence.

La présence du français était très importante

L'utilisation du français à Sydney a été très importante. Selon les personnes qui ont assisté à la fois aux Jeux de Sydney et à ceux d'Atlanta et de Nagano, notamment M. Jean-François RENAULT, adjoint au directeur de l'Equipe, le français n'a jamais été aussi présent.

Le SOCOG a consacré des moyens très importants au bilinguisme. La presque totalité des informations émanant du Comité d'organisation était à la fois en français et en anglais. Tous les documents et annonces liés au cérémonial des Jeux étaient systématiquement bilingues. A l'oral, le français avait toujours la première place.

Qu'il s'agisse de l'écrit, de l'oral ou des nouveaux supports, il faut souligner la qualité absolument irréprochable du français. Les annonceurs, qui étaient tous de langue maternelle française, ont en outre été sélectionnés pour la qualité de leur diction.

Pendant les jeux, 60 personnes du service linguistique et plus de 100 volontaires auxquels s'ajoutent les annonceurs ne travaillaient que pour le français.

Cette présence, globalement très importante du français, était inégale selon les formes et les supports et sa visibilité était différente selon les lieux et les manifestations. Elle était donc diversement perçue par les publics auxquels elle s'adressait.

L'importance de la présence du français variait selon les formes et les supports

La présence du français à l'écrit sur les supports traditionnels était générale

Toute la signalétique était bilingue à l'intérieur comme à l'extérieur de l'ensemble des sites, dans tout le village olympique et dans le centre de presse. Des graphismes spécifiques pour l'anglais et le français ont été adoptés et respectés partout.

Tous les documents écrits étaient bilingues, qu'il s'agisse des plans des sites, des dossiers remis aux athlètes, des brochures relatives aux différents sports. Le journal du village olympique, tiré à 15.000 exemplaires et qui paraissait tous les jours du 2 septembre au 2 octobre, était, lui aussi, entièrement bilingue. Seuls les billets, qui ont été oubliés par le service de traduction dans la liste des documents à traduire, étaient monolingues. Tout ceci représente une masse énorme de papier et un gigantesque travail de traduction. Plus d'un million de mots ont été traduits en français depuis décembre 1998.

À l'oral le français était bien présent

Le bilinguisme était systématique pour tout ce qui était lié au cérémonial des Jeux (le français étant prononcé avant l'anglais). L'annonce des compétitions et la présentation des équipes ou des concurrents étaient intégralement bilingues. Il en était de même des cérémonies de remise des médailles. Toutefois les messages en anglais étaient souvent plus complets que les messages en français. En revanche, les commentaires sportifs, lorsqu'ils existaient, étaient uniquement en anglais.

Les informations enregistrées étaient systématiquement bilingues. Il s'agissait d'informations générales relatives notamment à l'accès aux sites, à la sécurité...

De nombreux interprètes étaient présents sur les sites. Le SOCOG a recruté 989 volontaires assistants linguistiques dont 111 spécialement pour le français (140 autres avaient une connaissance de notre langue) pour aider les diverses délégations olympiques et les journalistes.

Pour les conférences de presse une interprétation simultanée était assurée en français, en anglais et dans la langue de l'intervenant. 120 interprètes étaient présents dont 14 pour le français.

La présence du français sur les nouveaux supports était inégale

L'intranet était totalement bilingue et mis à jour quotidiennement, le français étant traité exactement comme l'anglais. Il comportait en particulier 15.000 biographies des athlètes et des cadres des équipes olympiques ainsi que tous les résultats des compétitions en instantané. C'était l'instrument de travail permanent des journalistes au centre de presse et un organe d'information extrêmement utilisé dans le village olympique par les athlètes, les équipes qui les accompagnaient et les bénévoles qui le consultaient dans les nombreux centres d'information. Sa réalisation a représenté un travail considérable pour le service de traduction.

En revanche, le site internet du SOCOG comprend certes de nombreuses pages en français mais sa traduction est loin d'être générale. Les actualités en particulier ne figurent pas dans la version française. Le site en français était plus intéressant à consulter avant les Jeux que pendant ou après ceux-ci.

S'agissant des panneaux d'affichage, pendant la cérémonie d'ouverture et de clôture, les traductions en français et en anglais des discours figuraient intégralement sur des écrans. En revanche, pendant les compétitions, les tableaux lumineux qui présentaient les noms des athlètes et leurs résultats ne comportaient que quelques mots mais étaient monolingues.

La visibilité du français était différente selon les lieux et les manifestations

Cette différence de traitement entre l'oral et l'écrit et entre les supports entraînait pour notre langue une visibilité différente selon les lieux et les manifestations.

Le français a été parfaitement visible lors des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux.

Sur les sites de compétitions, la présence du français était égale ou pratiquement égale à celle de l'anglais lorsqu'il n'y avait pas, ou très peu, de commentaires sportifs.

Parmi les compétitions auxquelles j'ai pu assister, c'était le cas pour les épreuves d'escrime, de judo, de natation, pour les matchs de handball. La visibilité du français était particulièrement forte dans le site de Darling Harbour où avaient lieu les épreuves d'escrime et de judo. Il faut noter en outre que la langue officielle de l'escrime est le français et que les arbitres s'expriment dans notre langue.

En revanche lorsque le commentaire sportif, qui n'était pas traduit, prenait une large place, la visibilité de notre langue était beaucoup plus faible. Il en était ainsi pour le canoë-kayak et l'athlétisme malgré une signalétique bilingue sur le site et une présentation des équipes et des résultats dans les deux langues au début et à la fin des épreuves.

Cette visibilité était encore moindre lorsque les compétitions avaient lieu dans de vastes espaces où il y avait peu de signalétique et aucune annonce, comme pour les épreuves de cross en équitation.

Au village olympique et au centre de presse, le français était très présent et très visible.

Au village olympique, la communication institutionnelle se faisait par la remise de dossiers aux athlètes, par le journal, via l'intranet. Tous ces documents étaient bilingues. La présence du français était donc extrêmement forte.

Au centre de presse, grâce à l'intranet, les journalistes qui le souhaitaient disposaient d'une information complète en français. Mais les fiches d'actualité disponibles dans les casiers étaient imprimées à partir de l'intranet anglais.

Dans les restaurants, dans le centre commercial comme dans les lieux de convivialité, toute la signalétique était bilingue. En outre, des services d'assistance linguistique en français, mais aussi dans d'autres langues, avaient été mis en place pour aider au besoin les athlètes et les journalistes.

Les divers publics n'ont pas perçu la visibilité du français de la même manière

Les différents publics n'ont donc pas tous eu la même perception de la présence du français.

A Sydney, on ne pouvait pas ne pas voir ou entendre le français

En revanche, pour le public français ou francophone qui n'était pas à Sydney la présence du français était relativement peu visible. Lorsqu'il était téléspectateur, le public français ou francophone pouvait entendre clairement le français lors des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux et souvent au moment de la remise des médailles. Mais pendant les compétitions, les caméras lui montraient les athlètes plutôt que la signalétique et la voix du commentateur couvrait celle des annonceurs quelle que soit leur langue, à l'exception parfois des tournois d'escrime. Lorsqu'il était internaute, ce public, qui avait découvert durant l’hiver 2000 un site assez largement bilingue, observait, pendant les Jeux, que le site en anglais était plus riche et mieux actualisé que le site en français.

Les conditions du succès et la préparation de l'avenir

La coopération entre le Comité d'organisation et les services français

- Le résultat auquel on est parvenu à Sydney n'a pu être obtenu que grâce à l'engagement du SOCOG et de son service linguistique ainsi qu'à celui de notre poste. L'ambassadeur de France, M. Pierre VIAUX, a suivi personnellement ce dossier avec la plus grande attention. M. Alain MONTEIL, attaché culturel, a été un partenaire de tous les instants pour M. Jonathan PEPPER, chef des services linguistiques du SOCOG. M. Jonathan PEPPER et son équipe, notamment Paulin DJITÉ, directeur des services de traduction et Mme Isabelle DRAUX, directrice adjointe des opérations du centre de presse, ont eu particulièrement à cœur d'assurer le bilinguisme aux Jeux Olympiques de Sydney. Ils y ont vu un enjeu directement lié non seulement au respect de la Charte olympique mais aussi à l'esprit de l'olympisme et également à l'image que l'Australie a voulu donner de ces Jeux de l'an 2000. Ce dernier argument a été plusieurs fois utilisé par M. HALLWAY, directeur général du SOCOG. J'ajoute que c'est à l'initiative du SOCOG, et de M. PEPPER en particulier, qu'il avait été envisagé de demander au Gouverneur général d'Australie d'ouvrir les Jeux en anglais et en français. Cela ne s'était jamais pratiqué jusque là et le fait que ce dernier n'ait finalement pas souhaité prononcer la phrase inaugurale dans les deux langues n'est donc en rien un recul pour le français.

- Le Comité d'organisation savait qu'il pouvait s'appuyer sur la France et il a été, pendant toute la préparation des Jeux et le déroulement de ceux-ci, soutenu et accompagné par nos services. La France a apporté un soutien technique et financier à la présence du français dans le cadre d'une convention de coopération signée le 30 mars 1998 entre notre ambassadeur et le SOCOG qui prévoit

Le soutien prévu dans cette convention a été effectivement mis en oeuvre dans de bonnes conditions et s'est avéré extrêmement précieux. Les 36 stagiaires de l'ESIT et de l'ISIT ont été très appréciés car ils ont apporté à la fois un concours linguistique efficace, leur jeunesse et leur enthousiasme : à preuve le fait que la plupart d'entre eux ont été ensuite recrutés par le SOCOG pour la période des jeux. Une coopération de même nature doit être poursuivie pour les Jeux à venir.

Il faut ajouter que notre poste et l'Alliance française ont également fourni un appui politique, technique, et aussi affectif, aux services et aux agents qui oeuvraient pour le bilinguisme pendant toute la durée de la préparation des Jeux. L'Alliance française a dispensé plus de 1800 heures de cours depuis le 1er septembre 1997 à environ 300 agents du SOCOG et plusieurs centaines de bénévoles. Elle a réalisé avec le concours du SOCOG, un document d'enseignement du français sur le sport et les Jeux Olympiques "En 2000 à Sydney", mais, au delà de ces cours de français, elle a été, dans l'opération, le lieu de rassemblement physique indispensable pour permettre des échanges au sein du SOCOG, avec les professeurs et avec le milieu francophone. Cet élément doit également être pris en compte pour les Jeux à venir.

Mme Marie-George BUFFET, ministre de la jeunesse et des sports, a remis, le 20 septembre 2000, la médaille de Chevalier des Palmes académiques à M. Jonathan PEPPER et la médaille d'or de la jeunesse et des sports à Mme Isabelle DRAUX et à M. Paulin DJITÉ, qui sont respectivement Australien, Belge et Ivoirien, marquant ainsi la qualité et le caractère exemplaire de la coopération entre la France et le SOCOG.

- La France (ministères des affaires étrangères, de la culture ainsi que de la jeunesse et des sports) consacre environ 1 million par an, pendant 3 ans, à la préparation des Jeux Olympiques. Il s'agit certes d'une somme importante. Mais c'est un effort qu'il faut absolument poursuivre si l'on veut faire aboutir les mêmes objectifs. Il faut d'ailleurs être conscient que les crédits français ne représentent qu'une très faible part du coût de l'opération et que l’essentiel de la dépense est prise en charge par le Comité d’organisation.

Que pourrait-on améliorer ?

Quelques petites améliorations très visibles auraient pu être aisément apportées

L'attention des services linguistiques des prochains Jeux pourra être appelée sur ces points.

D'autres améliorations, qui ne dépendent pas toutes du Comité d'organisation, devraient être envisagées

L'avenir

- Le service linguistique du SOCOG a fait un travail énorme de traduction avec de gros moyens en personnel et des crédits importants, et pour autant il n'a pas pu parvenir à un bilinguisme complet.

L'objectif, pour les Jeux à venir, me semble être de maintenir un niveau comparable de français en recherchant la plus large visibilité. À cet effet, il conviendrait, pour l'avenir, de réfléchir à nos priorités et au type de visibilité que nous souhaitons et de les préciser au Comité d'organisation. Il conviendrait peut-être d'être moins exigeant sur la traduction de tous les documents de base (guide de chaque sport, biographie des athlètes...), travail très lourd, très long et peu visible, et de se concentrer sur ce qui se voit le plus.

Nous devons aussi nous demander pour quel public nous voulons agir en priorité : les athlètes, le public des stades, la presse internationale ou bien nos compatriotes et les autres francophones ?. Si nous visons aussi cette dernière cible, il faut mettre fortement l'accent sur le site de l'internet.

Dans tous les cas, il faudra être attentif à la place du français dans les nouvelles technologies.

- Le milieu sportif français tient beaucoup à la présence du français au Jeux Olympiques et insiste sur le fait que le respect de la Charte, sans cesse évoqué par le Comité international olympique, doit être assuré aussi pour ce qui concerne le français. Il est, en revanche peu au fait des difficultés rencontrées comme des efforts accomplis et connaît mal la coopération linguistique que nous conduisons.

Il conviendrait d’associer les présidents de fédérations françaises au travail de préparation linguistique des Jeux en leur fournissant une information régulière et de leur demander de soutenir cette politique dans le mouvement sportif international, à commencer par leur propre fédération internationale. Il serait notamment utile de les sensibiliser rapidement au problème posé par les commentaires sportifs.

- Il est également nécessaire que le groupe de travail interministériel, qui constitue la structure permanente, demeure un lieu de coordination fort entre les trois ministères pour bien transmettre l'expérience.

Il convient notamment qu'il veille à assurer cette transmission en favorisant le plus rapidement possible des contacts entre l'équipe linguistique du SOCOG avec celles de Salt Lake City et d'Athènes ainsi qu'entre les services de nos ambassades correspondantes.

Une mission à Paris et à Salt Lake City de M. Jonathan PEPPER pourrait ainsi être mise en place dès que celui-ci sera disponible. Il y a urgence à agir pour Salt Lake City et la préparation d'Athènes doit être lancée dès maintenant.

Il conviendrait également d'examiner avec le SOCOG s'il serait possible de transmettre aux organisateurs des prochains Jeux une copie numérique des textes qui ont été traduits. Ces documents constitueraient une importante mémoire de traduction et permettraient la mise en place d'un dispositif de traduction assistée par ordinateur qui faciliterait le travail des services linguistiques.

- Pour conclure ce rapport, je voudrais insister sur la fragilité du dispositif qui assure la présence du français aux Jeux Olympiques. J'ai la chance de suivre les travaux du groupe interministériel depuis sa création en 1994. Cette expérience, et celle que je retire de ma mission à Sydney, montrent que rien n'est acquis d'avance sur ce dossier : tout est à recommencer pour chaque Jeux, tout est à négocier entièrement à chaque fois, et tout peut toujours être remis en cause. En outre, l'expérience du poste et celle du Comité d'organisation sont difficilement transmissibles et, pour chacun des protagonistes, presque tout est à réinventer.

Il est donc indispensable que la France maintienne son engagement politique et financier pour assurer le respect de la Charte olympique. Si nous baissons la garde, les déconvenues seront très rapides et très visibles. Il est également indispensable d'avoir une stratégie très en amont, dès que la ville d'accueil est désignée et le Comité d'organisation constitué. Se préoccuper de ce difficile problème uniquement sur le moment serait totalement inefficace.

Nous avons la chance que le français soit juridiquement une des deux langues officielles de la manifestation emblématique de l'excellence, de la jeunesse et de la fraternité, et que sa place ne soit pas contestée. Faisons preuve de volontarisme, d'ouverture et de disponibilité pour que cette place soit encore renforcée et soit un des moteurs de la diffusion du français dans le monde.

9 octobre 2000