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Trophées du langage de Bercy 16 mars 2011 Discours de Monsieur Marco Benedetti
Monsieur le Ministre, M. le délégué général, Mesdames, Messieurs, permettez-moi tout d'abord de remercier Madame le Ministre et M. le contrôleur général pour m'avoir invité à cette manifestation qui célèbre l'importance de la langue française et qui est en elle-même un des signes de sa vitalité. Je commence tout de suite par vous rassurer : la langue française a bel et bien droit de cité dans les institutions européennes. Et si ce n'est pas à Bruxelles, c'est sûrement à Luxembourg, car le français reste encore aujourd'hui la seule langue officielle de la Cour de Justice européenne. Cette boutade mise à part, s'il est vrai que le français a perdu sa position privilégiée de langue de la diplomatie européenne qui lui venait surtout de son prestige et de l'histoire des relations internationales, il est aussi vrai qu'aujourd'hui il retrouve une nouvelle légitimité de langue internationale. Cette nouvelle légitimité que le français a acquis lui vient cette fois-ci du fait qu'il est de plus en plus perçu comme une langue libre du carcan de la pensée unique, l'expression d'un monde qui veut penser autrement. Or, la culture d'une institution internationale se nourrit de la pensée qui s'élabore dans ses langues officielles. La traduction est non seulement l'action qui permet la compréhension et le débat, mais aussi le moment où le travail de l'institution trouve sa synthèse et l'action politique la rigoureuse vérification de son bien-fondé par le biais de la langue. Car il n'y a pas de langue de bois, pas d'incohérence qui puisse échapper au crible fin de la traduction. La variété linguistique nourrit ce processus et le français y participe de manière importante. Communiquer des idées, exprimer des contenus articulés, persuader et gagner à sa cause ce n'est pas quelque chose que l'on puisse faire facilement dans une langue étrangère. D'ailleurs ce n'est même pas souhaitable, car ce n'est, à de très rares exceptions près, que dans notre langue maternelle que nous pouvons avoir cette fraîcheur d'esprit, cet élan de penser en dehors des sentiers battus qui seuls peuvent amener à l'innovation et au progrès. Bien qu'un nombre croissant des délégués qui participent à nos réunions soit en mesure aujourd'hui de maîtriser une langue étrangère, essentiellement l'anglais, très peu d'entre eux pourraient avoir en anglais l'éloquence et l'efficacité qu'ils ont dans leur langue maternelle. La langue maternelle est notre premier outil d'abstraction et c'est seulement dans l'exercice de l'abstraction que l'homme peut voir au delà de ses limites. C'est aussi pour cette raison que nos institutions depuis leur fondation se sont données un régime multilingue et un système de langues officielles et de travail qui garantisse l'égalité de traitement et la non discrimination linguistique. Le rôle de langue internationale de l'anglais est aujourd'hui incontestable. Mais il ne faut pas minimiser non plus les inconvénients qu'une telle position comporte. Tout d'abord pour les anglophones. Un quotidien britannique, "The Independent", remarquait récemment (le 24/01/2011) que les fonctionnaires européens parlent et travaillent très efficacement en anglais. Dommage que cet anglais ne soit souvent pas compréhensible pour leurs collègues britanniques qui l'appellent désormais le Desperanto de l'Europe. Il est également faux de considérer le monde anglophone comme un ensemble monolithique où règne une vision unanime et sans nuances. Bien au contraire, le monde anglophone cache une grande variété de cultures et la notion même de culture anglo-américaine en réalité est vide de sens. Comme le remarque le journaliste anglais John Laughland, rien de plus opposé, par exemple, que le monde politique américain, fondé sur une vison religieuse du monde, et le monde politique anglais, profondément séculaire. Alors que les Anglais aiment voyager et s'installent un peu partout en Europe, la majorité des américains n'a même pas de passeport: voilà encore un élément qui décèle une profonde différence de perception de l'autre et de soi-même. Il est bien vrai, comme le disait Oscar Wilde, que le Royaume Uni et l'Amérique sont deux pays divisés par la même langue. La richesse linguistique de l'Europe fait aussi sa richesse d'idées. L'expérience et les connaissances accumulées par chacun de nos pays au cours de leur histoire séculaire sont aujourd'hui un patrimoine commun de l'Union. Il est indéniable que quand on est obligés de penser le monde, de se poser dans une dimension planétaire, on a davantage la capacité de maîtriser les évènements et de faire preuve de clairvoyance dans des temps incertains et porteurs de grands changements. Pour que cette richesse continue à irriguer la culture politique de l'Europe, il faut que ses sources ne se tarissent pas. La langue unique qui produit la pensée unique nous fait peur. C'est pour cela qu'il est impératif que surtout les grands pays de notre Union ne délaissent pas leur devoir historique de penser le monde. La France, en particulier, partage avec l'Allemagne la grande responsabilité et le grand mérite d'être à l'origine du projet européen. Elle ne peut pas aujourd'hui se soustraire à son rôle d'inspirateur et de moteur de l'idée européenne. Or, ce rôle s'exprime en premier lieu par la langue, car lorsque les hommes politiques français utilisent leur langue pour élaborer la pensée européenne, pour chercher des nouvelles voies visant à faire avancer la construction européenne, non seulement ils apportent une contribution précieuse au projet politique de l'Union, mais en même temps ils nourrissent leur propre culture et leur propre langue de notions et d'idées qui animent le débat de la société et à leur tour ouvrent de nouvelles perspectives. L'Europe a besoin de voir le monde par le regard de chacune de ses cultures. Ce n'est qu'ainsi qu'elle saura toujours occuper sa place sur la scène internationale. La France qui regarde le monde par le prisme de sa culture, à l'aune de sa vision et aussi, - légitimement – de ses intérêts. La France qui interpelle et met en question le monde, qui l'expose à sa pensée et qui en est de retour influencée. Cette France-là nourrit aussi l'Europe de son savoir. Mais si la France renonce à jouer son rôle, si elle se renferme dans une petite réalité franco-française, non seulement elle trahit tous ceux qui comptent sur son rôle de médiation, mais aussi elle se trahit elle-même. Car elle renonce à entretenir cet esprit universel qui lui a toujours appartenu. Inévitablement, ce repli politique a des répercussions aussi sur la langue. On le remarque, le français recule un peu partout dans le monde. Ou est-ce le contraire? Ne serait-ce pas à cause de la renonciation française à utiliser davantage sa langue que l'influence politique de la France se réduit? Utiliser sa propre langue n'exclut pas l'apprentissage de la langue des autres. La langue peut être un formidable instrument politique. Mon pays, l'Italie, n'était pas un état indépendant à l'époque de la Renaissance, pourtant par sa langue et par sa culture il dominait l'Europe. Le monde cherche la France, a besoin d'elle et de son regard différent sur les grandes questions de la modernité. Sa dimension européenne et son expérience planétaire lui donnent la capacité de jouer un rôle de médiateur dans la complexité du monde globalisé. Là où la France lie son rôle politique à sa langue, elle suscite intérêt et attraction. Nous le voyons bien dans l'exemple de la Francophonie, le seul regroupement international qui se base sur la langue et qui fait de la langue un instrument politique, de promotion des droits de l'homme et de la démocratie. Voilà un atout qui manque à l'anglais. Car "l'Anglophonie" n'existe pas en tant qu'organisation politique, et ce que toujours John Laughland appelle l' "Anglosphere" n'est pas un ensemble cohérent mais une agrégation de différences et surtout pas l'instrument d'une stratégie politique. Comme je viens de le dire à propos des Etats-Unis et du Royaume Uni, la langue à elle seule n'est pas nécessairement un lien si elle ne sert pas à entretenir aussi une culture partagée. De plus, le français est aujourd'hui une des langues d'Afrique et une des langues officielles de l'Union africaine. C'est sur le continent africain que vont se jouer les grandes luttes d'influence de demain. L'Afrique regorge de possibilités et ce n'est pas par hasard que depuis longtemps les nouveaux géants économiques du monde entier ont tourné les yeux vers ses réserves de matières premières et d'énergie. Si la France sait préserver sa capacité d'offrir aux africains, par le biais de sa langue, un accès aux connaissances, une source d'innovation et de développement, elle pourra entraîner l'Europe aussi dans cet élargissement d'influence qui est aussi un élargissement de civilisation et de droits, de diffusion de l'idée démocratique et des valeurs qui l'animent. C'est dans l'intérêt de la France et de l'Europe toute entière que dans les réunions on puisse encore parler et raisonner en français. C'est pour cela que nous mettons toute notre énergie dans le soutien et la promotion de la profession d'interprète de conférences, car pour qu'il y ait une place pour le français à Bruxelles, il faut avant tout l'y parler. J'espère que les points que j'ai brièvement soulevés pourront inspirer les autorités françaises et les rendre plus conscientes du fait que la langue française n'est pas seulement une langue mais une force. Je vous remercie de votre attention.
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