La réflectographie infrarouge appliquée
à l'étude des peintures de chevalet


Patrick Le Chanu
Laboratoire de recherche
des musées de France


Résumé
Historique
Principe
Equipement
Evolution de la technique - Améliorations
Le dessin sous-jacent
Les inscriptions sous-jacentes
Etude de cas
Bibliographie





Résumé

Depuis vingt cinq ans environ, la réflectographie infrarouge est utilisée comme moyen d'investigation du dessin sous-jacent dans la peinture de chevalet. Récemment, une accélération des progrès techniques s'est produite. Elle concerne tout d'abord les performances des caméras, mais également la possibilité offerte désormais de numériser et d'assembler sur ordinateur les réflectogrammes.

Parallèlement, les études sur le dessin sous-jacent ont progressé. Au-delà de la constitution de séries documentaires, l'interprétation s'est orientée vers les questions d'attribution. Mais d'autres voies sont ouvertes, grâce notamment à l'étude des inscriptions sous-jacentes de noms de couleurs. Elles sont un bon indice qui nous invite à réfléchir en perspective et de façon comparative sur la division du travail au sein d'un atelier. On peut peut-être mieux comprendre leur rôle si on les étudie à la lumière des traditions artistiques qui semblent être en partie à l'origine de la peinture de chevalet, enluminure aux Pays-Bas et fresque en Italie. La technique du poncif, carton perforé permettant le transfert d'un motif dessiné, est pratiquée dans toute l'Europe. Elle est dans la spécificité de son utilisation aux Pays-Bas, un révélateur et un auxiliaire de cet art de la reproduction. L'étude du dessin sous-jacent ouvre ainsi sur les questions les plus enthousiasmantes de l'histoire de l'art. Les colloques organisés tous les deux ans à Louvain-La-Neuve depuis 1979 permettent de faire le point des études sur le dessin sous-jacent. En dehors des actes de ces réunions, de nombreux catalogues de collections permanentes et d'expositions ajoutent désormais la documentation infrarouge aux notices d'analyse historique et stylistique des œuvres.





Historique

J. R. J. van Asperen de Boer : l'inventeur de l'application de la réflectographie infrarouge à l'étude des peintures

Les principes fondateurs de l'utilisation de la réflectographie infrarouge pour l'examen des peintures de chevalet ont été exposés par J.R.J van Asperen de Boer dans sa thèse de 1970. Cette technique tire parti de l'affaiblissement du pouvoir couvrant des couches de pigments à une longueur d'onde avoisinant deux microns sur le spectre électromagnétique. Depuis la première observation de dessins sous-jacents par van Asperen de Boer à la fin des années 1960, de nombreux musées et institutions, comme le Laboratoire de Recherche des Musées de France, se sont dotés d'un équipement de réflectographie infrarouge.





Principe

Les éléments de mise en place des compositions dans les peintures de chevalet comprennent essentiellement les incisions et le dessin sous-jacent. Les premières sont fréquemment repérées en radiographie et très souvent en réflectographie infrarouge, le second n'est actuellement accessible qu'avec les moyens infrarouges. Sous les couches pigmentaires d'une peinture de chevalet, on trouve, en général, une couche de préparation sur laquelle est tracé le dessin sous-jacent. Les couches de pigments absorbent ou diffusent la radiation infrarouge d'une manière différente de la lumière visible (Figure 1).



Figure 1. Représentation schématique du principe d'examen
des tableaux de chevalet par réflectographie infrarouge

La photographie et la réflectographie infrarouge ont le pouvoir d'affaiblir l'opacité des couches picturales et par là même de nous donner accès à un tracé de mise en place des motifs de la composition qui se trouve intercalé entre elles et la préparation.

La photographie infrarouge opère en général à une longueur d'onde située sur le spectre électromagnétique vers 0,8 micron. La caméra infrarouge a un pouvoir de pénétration nettement accru puisqu'il se situe en général de 1,8 à 2,5 microns environ selon les caméras, soit dans la région du spectre de radiation électromagnétique que l'on appelle l'infrarouge moyen.




© LRMF, Jean Marsac

Dossier photographique : détail de la robe d'une sainte femme dans la Crucifixion, Anonyme, Anciens Pays-Bas, 1er tiers du XVIe siècle, bois, 1,01 x 0,81 m, Lille, Palais des Beaux-Arts - inv. 738.


A une longueur d'onde avoisinant 2 microns, les couches de pigments, si leur épaisseur n'est pas trop importante, voient leur pouvoir couvrant s'atténuer. Le carbone et ses dérivés ont, à l'inverse, un pouvoir d'absorption accru qui les met d'autant plus en évidence si le fond de la préparation est de couleur claire comme c'est très souvent le cas dans la peinture de chevalet occidentale des XVe et XVIe siècles. A partir surtout du XVIIe siècle, l'utilisation de préparations colorées et l'emploi de substances fluides non carbonées ont limité considérablement la détection du dessin sous-jacent et les possibilités d'investigation. Bon nombre de peintres du XIXe siècle préféreront à nouveau les préparations blanches plus lumineuses.

Il semble désormais établi que la longueur d'onde optimale pour la détection du dessin au carbone se situe aux alentours de 1,8 microns et légèrement au-delà. Molly Faries a montré, en analysant le triptyque du Jugement dernier de Hans Memling conservé à Gdansk, à quel point certains dessins, à peine visibles en photographie infrarouge, se révélaient bien plus nettement en réflectographie.