
Extrait du catalogue, par Albert Le Bonheur
Le Cambodge est l'un des nombreux pays de l'Asie du Sud-Est
où, à la suite sans doute d'échanges commerciaux
commencés dès la protohistoire (qui descend, dans ces
régions, pratiquement jusqu'aux abords de l'ère
chrétienne), s'est fait sentir de façon
prépondérante l'influence de l'lnde.
Certains des
éléments les plus élevés de la civilisation
indienne, c'est-à-dire les religions - I'hindouisme
(çivaïsme surtout, mais aussi vishnouïsme), le bouddhisme -,
la langue sanskrite, qui est celle des textes religieux mais aussi de toute
forme jugée supérieure de littérature indienne, certaines
structures sociales même, sont passés de l'lnde au Cambodge, mais
ils ont été adaptés et transformés,
éventuellement magnifiés à leur profit par les
élites locales.
De même l'art qui, comme en Inde, et dans les
formes durables qui ont subsisté, est un art essentiellement religieux,
de sanctuaires et de sculptures de divinités, a-t-il emprunté ses
raisons, ses formes et ses procédés à l'lnde. Mais
rapidement semble-t-il, - dès le Vlle siècle de notre ère,
qui correspond aux plus anciens monuments d'importance subsistants - il s'est
distingué de ses modèles, et a créé selon son
esprit propre, témoignant de certaines qualités qui
n'apparaissent pas en Inde même...
On divise commodément l'histoire du Cambodge en trois grandes
périodes:
1) une période dite préangkorienne (des
alentours de l'ère chrétienne jusqu'à la fin du Vllle
siècle);
2) une période angkorienne, pendant laquelle, du IXe
au XVe siècle, s'opère de règne en règne une
centralisation plus poussée du pouvoir souverain, la capitale
étant toujours située, à une exception près, dans
la région d'Angkor;
3) une période postangkorienne, qui
commence à l'abandon d'Angkor (environ 1431) devant la menace
thaïe, et qui se prolonge jusqu'à nos jours.
On situe l'une des capitales successives du Funan (la dernière?)
à Angkor Borei, non loin de la colline du Phnom Da qui porte des
sanctuaires vishnuïtes en relation évidente avec cette cité.
A partir du milieu du Vle siècle, le Funan, toujours selon les sources
chinoises, cède la prééminence à un ancien vassal,
le Zhenla, nom que les Chinois conserveront pour désigner le Cambodge
jusqu'au Xllle siècle.
Le berceau du Zhenla paraît avoir
été dans la région de Vat Phu (Laos méridional) et
le long de la Sé-Mun. C'est alors qu'apparaissent, au Vlle
siècle, les plus anciennes inscriptions sur pierre
rédigées partiellement en khmer, et non plus seulement en
sanskrit. Dans la première moitié du Vlle siècle
régnait à Sambor Prei Kuk, le grand souverain Isanavarman, dont
l'influence s'étendait sur les pays voisins du Cambodge, tant à
l'ouest (région de Chantabun) qu'à l'est (sur le royaume
indianisé du Champa).
Mais, dans toute cette période
préangkorienne (et dans une certaine mesure, même dans la
période angkorienne), I'allégeance due à un suzerain
devait en nombre de cas n'être que fictive, bien des principautés
ne demandant qu'à rester où à redevenir
indépendantes, et la diversité des écoles d'art
préangkoriennes au Vlle siècle en est peut-être le reflet.
Au Vllle siècle, le mouvement paraît s'accentuer, les
inscriptions lapidaires - de plus en plus nombreuses aussi à avoir
été conservées - attestent l'existence au Cambodge de
plusieurs lignées royales parallèles et, d'autre part, il semble
bien que des royaumes plus méridionaux, indonésiens
(Péninsule Malaise et Sumatra), dont la puissance grandit alors, aient
hérité de l'ancien empire commercial du Funan et exercé
une certaine domination sur le sud du pays.
Si les fondements religieux de la monarchie angkorienne sont dus à Jayavarman II, c'est avec son deuxième successeur, Indravarman (877-889) qu'apparaissent les grandes fondations typiques de la centralisation angkorienne. Celle-ci correspond à une exploitation intensive du sol en rizières irriguées, qui exige d'immenses travaux d'hydraulique agricole: en sa capitale (Hariharalaya, groupe de Roluos à 15 km au sud-est du site de la future Angkor), Indravarman fit édifier les digues d'un vaste réservoir quadrangulaire (3,8 km d'est en ouest pour 800 m du nord au sud), dont les eaux alimentaient aussi les douves des deux sanctuaires dont nous allons parler, car tous ces travaux n'étaient efficaces que parce qu'ils étaient aussi et d'abord des fondations religieuses. En 879 sont consacrées les six tours de brique stuquée du monument de Preah Kô, abritant trois images de Çiva, et trois images de la Déesse, pour trois prédécesseurs d'lndravarman (dont Parameçvara) et leurs épouses, considérés comme des protecteurs du royaume. En 881 est consacré un linga, forme du dieu Çiva associée par son nom, Indreçvara, au roi régnant, au sommet d'un "temple-montagne" qui est la pyramide à cinq gradins de Bakong. Le règne d'lndravarman aurait été pacifique et son autorité reconnue de la Sé-Mun au nord à la région de Chaudoc au sud.
Le fils et successeur d'lndravarman, Yaçovarman (889-910 au
moins), complétant et amplifiant le programme de constructions
religieuses de son père, créa la première Angkor,
appelée d'un nom qui rappelle le sien propre, Yaçodharapura, "la
ville séjour de la gloire": après avoir établi les quatre
tours de brique stuquée du "temple aux ancêtres" de Lolei (893),
dans une île au centre du bassin de Hariharalaya, Yaçovarman se
transporta vers le nord-ouest.
Il fit élever les digues d'un bassin
rectangulaire quatre fois plus important que celui de son père (7 km
d'est en ouest, près de 2 km du nord au sud) qui est le baray oriental
d'Angkor, cependant que le centre de sa capitale était plus au
sud-ouest, marqué par une colline naturelle, le phnom Bakheng, au sommet
duquel il fit édifier un temple-montagne auquel on donne le même
nom, pyramide à cinq gradins et 109 tours-sanctuaires,
représentation explicite du Mont Meru, centre de l'Univers et
séjour d'lndra et des dieux dans la cosmologie indienne.
Au sommet
du Phnom Bakheng était vénéré le linga
Yaçodhareçvara. Au témoignage des inscriptions,
I'autorité de Yaçovarman paraît avoir été
reconnue depuis Vat Phu au nord jusqu'à Hatien au sud. Ses deux fils
vécurent et régnèrent peu de temps; à l'un est
dû le petit temple-montagne de Baksei Chamkrong, à tour-sanctuaire
unique placée sur une pyramide à gradins, sis au nord-est proche
du Phnom Bakheng: c'est une représentation explicite du Kailasa,
montagne de Çiva, et les images de Çiva et de la Déesse
qu'il abritait étaient érigées au bénéfice
spirituel de Yaçovarman et de son épouse.
En 928, Jayavarman IV, oncle maternel des précédents, grand feudataire provincial, devint roi du Cambodge, mais conserva pour capitale sa propre cité où, dès 921, il s'était retiré, y établissant en très peu d'années un grand nombre de sanctuaires de taille colossale, voués à une forme de Çiva "Maître des Trois Mondes": cette cité est Koh Ker, à 85 km au nord-est d'Angkor qui fut délaissée pendant une vingtaine d'années. C'est au moment de son sacre, croit-on, qu'il fit ajouter au grand ensemble du Prasat Thom de Koh Ker le prang qui est une pyramide à cinq gradins, haute de 35 m, destinée au linga royal.
Après la mort du fils et successeur de Jayavarman IV,
Rajendravarman (944-968), autre neveu de Yaçovarman, ramena la capitale
sur le site d'Angkor. Dans la partie orientale du site, il fit ériger
deux temples-montagnes: le Mébon oriental (953 ; dans une île au
centre du baray oriental), consacré au linga Rajendreçvara et au
bénéfice spirituel de ses parents, puis le temple de Prè
Rup (961; au sud du baray oriental), où se trouvait
vénéré un linga dont le nom - Rajendrabhadreçvara -
évoquait à la fois celui de la divinité de Vat Phu,
Bhadreçvara, haut lieu pour les Khmers dès la période
préangkorienne, et celui du roi.
Rajendravarman avait lutté
contre le Champa, et sa mort ne fut peut être pas naturelle. Les
dignitaires acquirent de plus en plus d'importance, et particulièrement
les brahmanes, qui étaient maîtres spirituels, chapelains et
conseillers du roi. Ainsi sous le règne du fils et successeur de
Rajendravarman, Jayavarman V (968-1001), monté très jeune sur le
trône, il est évident que le guru du roi, Yajnavaraha,
possédait un grand pouvoir, puisque le sanctuaire fondé par lui,
à une vingtaine de kilomètres au nord d'Angkor, n'est autre que
le célèbre temple de Banteay Srei, où il est manifeste
qu'oeuvrèrent les meilleurs artistes et artisans du Cambodge.
Le Xle siècle commence par une guerre civile, deux rois
s'affrontant pour le pouvoir. Du premier, Jayaviravarman, vaincu par le second,
subsiste à Angkor un temple-montagne inachevé, Ta Keo. Le second,
qui fonde une nouvelle dynastie, Sûryavarman ler (1002-1050), a
laissé des temples importants aussi bien dans le nord (Preah Vihear) que
dans le sud (Phnom Chisor), mais pas à Angkor même.
C'est de
son règne que date la première expansion khmère dans le
bassin du Ménam. C'est lui-même ou un successeur (Udayadityavarman
II, 1050-1066) qui fit établir sur le site d'Angkor l'immense bassin du
baray occidental (8 km d'est en ouest, plus de 2 km du nord au sud) et c'est
à ce successeur qu'est dû le grand temple-montagne du Baphuon,
"montagne d'or semblable au Meru, au centre de la capitale, pour un
Çiva-linga en or".
Cependant, diverses révoltes agitent le
pays. Sous le règne suivant, celui de Harsavarman III (1066-1080), le
Cambodge lutte contre le Champa et subit une défaite, puis devient son
allié, à la demande des Chinois, contre le Dai Viêt
(Premier empire vietnamien, émancipé de la suzeraineté
chinoise) mais sans succès. En 1080, Jayavarman VI instaure une nouvelle
lignée de souverains, à qui doit être attribué le
très beau temple de Phimai.
La situation est confuse et, en 1113, le
grand roi Sûryavarman II (1113-1145) est dit avoir arraché le
pouvoir à deux rois... Il conduira loin les armées
khmères, contre le Champa, contre le Dai Viêt et dans le bassin du
Ménam. Sa religion personnelle était le vishnouïsme, sa plus
grande oeuvre demeurant l'édification du célèbre
temple-montagne d'Angkor Vat.
Sous son règne furent édifiés quelques autres
sanctuaires moins importants, en particulier Beng Mealea (sur le même
plan qu'Angkor Vat mais sans pyramide) et, sur le site d'Angkor, Banteay
Samrè et quelques-uns des temples du groupe de Preah Pithu.
On ne
sait pas exactement quand est né le dernier grand souverain du Cambodge
angkorien, Jayavarman VII (1181-1218). Dans sa jeunesse, il était
allé lutter au Champa, cependant que le roi d'Angkor était
éliminé par un usurpateur. Le Champa devait en profiter pour
envahir à son tour le Cambodge, Angkor étant occupée en
1177 par le roi cham qui fit périr l'usurpateur. Jayavarman VII apparut
alors, et au bout de quatre ans de lutte il avait chassé les Chams du
Cambodge et s'était fait sacrer (1181). Il devait à son tour
occuper le Champa, et sous son règne les limites de l'empire khmer et de
son influence furent plus étendues que jamais auparavant.
Toute
cette oeuvre guerrière et politique ne pouvait être valable que
grâce à la protection religieuse de l'empire, assurée par
la fondation de nouveaux sanctuaires. Jayavarman VII fit de sa religion
personnelle, le bouddhisme Mahayana, la religion d'Etat, et sous son
règne, selon une iconographie très spécifique et dans un
style nouveau très admiré (le fameux "sourire d'Angkor"), furent
construits un très grand nombre de monuments, dont la plupart de ceux
qui subsistent actuellement sur le site d'Angkor: la ville murée
d'Angkor Thom (12 km de tour) avec au centre le Bayon aux
célèbres "tours à visages", les temples de Banteay Kdei,
Ta Prohm (1186), Preah Khan (1191 ) et les dépendances de ce dernier,
etc., ainsi que d'autres grands temples dans les provinces (une partie du Preah
Khan de Kompong Svay, Banteay Chmar).
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