
Mission de réflexion sur le
patrimoine cinématographique en France
Serge Toubiana
Résumé des propositions
contenues dans le rapport de Serge TOUBIANA
remis le 27 janvier 2003
à Monsieur Jean-Jacques AILLAGON,
Ministre de la culture et de la
communication
En France, les politiques publiques concernant la conservation, la restauration et la valorisation des films du patrimoine cinématographique sont autant de missions confiées à des institutions privées subventionnées (Cinémathèque française, Bibliothèque du film, cinémathèques en région) et publiques (Archives françaises du film du CNC).
Lhistoire du secteur est marquée par des rivalités historiques ou des divisions, notamment entre la Cinémathèque française et les Archives françaises du film. Depuis vingt ans, lEtat a tenté de rationaliser sa politique en matière de conservation et de valorisation du patrimoine cinématographique, axée sur la création dun nouveau lieu prestigieux, regroupant diverses institutions et disposant de moyens importants. Ce fut dabord le projet dinstaller la Cinémathèque française, la BiFi et la FEMIS au sein du Palais de Tokyo, puis le projet de Maison du Cinéma au 51 rue de Bercy. Ces projets, demeurés inaboutis, nont pas permis dordonner un paysage autour dacteurs responsables liés par des relations transparentes.
Il est temps, aujourdhui, de faire bouger les lignes, en proposant que la politique du patrimoine cinématographique repose sur deux axes forts incarnés dun côté par un pôle public, de lautre par un pôle privé. Ces deux pôles se verraient confier des missions distinctes, et entretiendraient avec lEtat des relations transparentes. Par ailleurs, la mission définit les conditions pour quexiste enfin, sur les grandes questions du patrimoine cinématographique, un nouveau modus vivendi avec les professions du cinéma.
La direction du patrimoine cinématographique du CNC et les Archives françaises du film constituent ce pôle public.
À la direction du patrimoine cinématographique doit revenir la définition et la mise en uvre de la politique publique du patrimoine, qui comporte lexercice de contrôle sur les institutions privées subventionnées du secteur.
Les Archives françaises du film doivent développer leurs activités en rendant possible laccès, pour les personnes habilitées par la loi, aux fonds du dépôt légal. Le rapprochement géographique envisagé avec la BNF (ouverture dune antenne des Archives sur le site de Tolbiac) peut conduire les Archives à mettre en uvre un plan de numérisation des fonds du dépôt légal, permettant ainsi au public habilité de les consulter dans les conditions les plus satisfaisantes.
Le souhait des Archives de valoriser leurs collections, par le biais dune programmation régulière des films restaurés, doit en revanche être considéré avec prudence. Le métier des Archives na jamais consisté, dans le passé, à valoriser leurs " collections ". Dès lors que la gestion du dépôt légal se situerait au cur de la mission de service public des Archives, il serait présomptueux de développer une activité nouvelle, au moment même où lEtat sengage à confier à une Cinémathèque française rénovée dans son fonctionnement et transparente dans sa gestion, le bâtiment du 51 rue de Bercy, à quelques centaines de mètres du site de Tolbiac.
À terme, il conviendra de réfléchir à la position des Archives françaises du film au sein du CNC. Une distinction plus nette entre une direction du patrimoine cinématographique régulatrice du secteur, et des Archives opératrices dune politique publique, contribuerait à rendre plus claire la politique de lEtat en matière de patrimoine, et à lui permettre dassurer, dans une totale neutralité, le contrôle sur les institutions du patrimoine.
À Paris, le pôle privé repose sur le projet Bercy et linstallation de la Cinémathèque française dans le bâtiment construit par larchitecte Frank Gehry. Cette installation est bien plus quun simple déménagement physique : cest une transformation de la Cinémathèque qui doit sopérer, en conservant son statut associatif.
Cette transformation repose sur des évolutions statutaires et sur un nouveau mode de relations avec lEtat, principal financeur. Le collège des déposants pourrait ainsi être enrichi par les personnalités qualifiées et par un collège de membres actifs.
LEtat pourrait exercer son contrôle par le biais dun commissaire du gouvernement et dun comité financier, structure de concertation avec lassociation concernant le suivi des questions budgétaires et comptables.
Une convention triennale devrait lier lassociation à lEtat. En interne, la mise en place de systèmes de gestion professionnels garantirait une visibilité satisfaisante, pour le conseil dadministration et pour lEtat, de lexécution des missions de lassociation et de lemploi des fonds publics qui la financent.
La mission considère que la Bibliothèque du film (BiFi) aurait toute sa place à Bercy, au risque, si elle ne rejoint pas le projet, de se trouver marginalisée dans ses locaux actuels. Il faut donc envisager le rapprochement entre ces deux associations, permettant ainsi au projet du 51 rue de Bercy de profiter de lexpérience acquise par la BiFi en termes de numérisation des collections, de valorisation auprès du public, comme de formation aux métiers de la conservation.
À terme, après la rénovation statutaire et institutionnelle de la Cinémathèque française, une fusion des deux associations pourrait être envisagée.
Linstallation de la Cinémathèque française à Bercy constitue un saut qualitatif important pour cette institution. En programmant quatre salles au sein du même bâtiment, la Cinémathèque aurait les moyens de toucher un public plus large, et de valoriser toutes ses collections de films. Elle y disposera dun musée du cinéma consacré à ses collections (appareils, costumes et autres éléments liés à lhistoire du cinéma,, et collections dites du " non-film "), ainsi que des espaces destinés à des expositions temporaires quelle pourra confier à des cinéastes, des artistes plasticiens, des photographes contemporains.
La Cinémathèque aura également davantage de moyens pour concevoir une politique ambitieuse déducation à limage, occasion pour elle de mobiliser la Région Ile-de-France et la Ville de Paris autour dun vrai pôle de développement. La présence dune importante bibliothèque/médiathèque, la mise en place dune politique éditoriale et dune politique des publics contribueront à conforter le développement du projet Bercy.
Au-delà dun mécano institutionnel mobilisant les institutions publiques et privées qui prennent part aux politiques de conservation, de restauration et de valorisation du patrimoine cinématographique, cest dun nouveau modus vivendi avec les professions du cinéma dont ce secteur a besoin. La naissance dune communauté professionnelle réunie autour des sujets liés au patrimoine cinématographique est récente. Lintérêt pour les films du patrimoine est aujourdhui patent : apparaissent ainsi des chaînages nouveaux entre éditions DVD, sorties en salles, diffusion TV.
Pour étayer cette communauté professionnelle, plusieurs outils peuvent être imaginés. De nouveaux modes dintervention publique pourraient être mis sur pied, pour inciter les ayants droit à restaurer leurs matériels, de façon plus efficace que ne le font aujourdhui les conventions de restauration gérées par les Archives françaises du film : le recours au compte de soutien pourrait être étudié, ou une incitation fiscale mise en uvre.
Un rendez-vous du film de patrimoine, sous la forme dun festival, pourrait être organisé, impulsé par la direction du patrimoine cinématographique du CNC, avec la collaboration de la Cinémathèque française, les Archives françaises du film, la Cinémathèque de Toulouse et lInstitut Lumière à Lyon. De nombreux professionnels (distributeurs indépendants, programmateurs de chaînes thématiques, éditeurs vidéo) seraient également partie prenante pour faire de cette manifestation un rendez-vous important du film de patrimoine.
Enfin, lextraterritorialité commerciale des cinémathèques doit être réaffirmée, de même que doit être élaboré, sous la conduite de la DPC, un inventaire des matériels quelles détiennent.