Rapport de Catherine Tasca remis
à Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication,
sur lusage de la langue française et les pratiques linguistiques
dans les entreprises afin danalyser les motivations et les
conséquences humaines, sociales, culturelles et professionnelles de
lusage de langlais comme langue de travail
mardi 1er
juillet 2003
Les observations ci-jointes nont pas le caractère
dune enquête systématique et se fondent sur les
déclarations des responsables dentreprise qui ont accepté
de répondre à mes questions.
Elles doivent être
considérées en fonction des nombreuses études
déjà effectuées sur la question des langues dans
lentreprise, notamment par lAssociation pour lemploi des
cadres en 2001, par le CREDOC, et par le Forum francophone des affaires en
2002, ainsi que les études lancées par la
délégation générale à la langue
française et aux langues de France (DGLFLF) et dont les résultats
devraient être connus fin 2003.
Je tiens à remercier les
présidents que jai rencontrés ainsi que leurs
collaborateurs.
Il sagit de Messieurs :
- Louis Gallois : SNCF
- Michel Pébereau : BNP-Paribas
- François Pinault : Pinault-Printemps
- François Roussely : EDF
- Louis Schweitzer : Renault
- Jean-Cyril Spinetta : Air-France
- Gérard Unger : Métrobus-Publicis
Jai également bénéficié de la contribution dun chercheur, M. Michel Berry et de deux associations de défense de la langue française :
- Avenir de la langue française : M. Albert Salon
- Droit de comprendre : M. Thierry Priestley
Jai aussi consulté trois confédérations syndicales :
- La CGT : M. Burdin, Mme Marrest, M. Haudebourg
- FO : M. Marc Blondel
- La CFDT : M. Dauchot
Je me suis appuyée sur la DGLFLF : M. Bernard Cerquiglini, M. Claude Jean, M. Jean-François Baldi .
Quils en soient tous vivement remerciés.
Je note enfin ici que, dans les pages qui suivent, je parlerai de lusage de « langlais » mais cest par commodité car, de fait, la langue commune qui se pratique dans le « village mondial » est particulièrement pauvre et éloignée de « lenglish ».
Avec humour, dans un article paru en mars 2002 dans la revue « Gérer et comprendre », lauteur Jean-Paul Nerrière nous propose dappeler la langue commune « le globish ». Je le cite : « Globish, dialecte impur, qui ne vise ni à la compréhension dune culture, ni à la possession dune maîtrise permettant de briller à Oxford, mais qui poursuit une triviale efficacité, toujours, partout, avec tout le monde ». De quoi mettre peut-être un terme aux complexes des non-anglophones natifs.
La France sest dotée dun dispositif législatif et réglementaire qui garantit la présence de notre langue dans un certain nombre de domaines :
- la commercialisation des biens, produits et services ;
- la publicité ;
- lenseignement ;
- les colloques et les congrès ;
- les publications scientifiques ;
- les entreprises.
Le niveau de garantie est variable selon les secteurs : il est élevé pour la consommation et la publicité, il est plus faible pour les colloques, les revues et les entreprises.
La loi du 4 août 1994 relative à lemploi de la langue française pose un principe général : le français est la langue du travail. Ce principe posé, lusage du français est seulement obligatoire pour :
- le contrat de travail ;
- le règlement intérieur et tout autre document portant prescriptions générales et permanentes (hygiène, sécurité, discipline) ;
- les conventions et accords collectifs de travail ;
- tout document comportant des obligations pour le salarié ou des dispositions dont la connaissance est nécessaire à celui-ci pour lexécution de son travail (ex : les documents comptables, les documents de maintenance, les modes demploi ou dutilisation des machines).
Lobligation demploi du français sétend également aux offres demploi publiées dans des journaux, revues ou périodiques.
Lapplication de ces dispositions est assurée par les services dinspection du ministère des affaires sociales, du travail et de la solidarité (les inspecteurs du travail). Deux observations peuvent être faites à ce propos :
- dune part, il nexiste aucun contrôle systématique de lapplication de ces textes, à linstar de ce qui existe pour la consommation. Nous navons pas davantage connaissance de contentieux sérieux dans ce domaine ;
- dautre part, le régime de sanctions est assez peu dissuasif. Pour les contrats, les conventions et accords collectifs de travail, la sanction en cas dinfraction est linopposabilité, mais il ny a pas de sanction pécuniaire. Pour tous les autres documents, les infractions sont passibles dune contravention de la 4ème classe, ce qui correspond à un maximum de 760 euros. Une somme assez modeste donc.
Dans lensemble, nous pensons cependant que les quelques obligations minimales prévues par la loi ne posent pas de difficulté dapplication. Ni les associations de défense de la langue française, ni les syndicats de salariés ne nous ont fait part de graves manquements à ce sujet.
On peut donc tirer de létat du droit en France deux enseignements :
- dune part, ce qui a inspiré le législateur, cest la sécurité, la santé du salarié ainsi que son insertion juridique et professionnelle dans lentreprise ;
- dautre part, sil existe quelques obligations en matière de langue du travail au sein de lentreprise, la langue du commerce et des affaires est libre : cest une différence essentielle avec les obligations posées par la charte québécoise de la langue française.
Comme le notait M. Jean-François Baldi dans une intervention au colloque sur les pratiques linguistiques des entreprises à vocation internationale des 9 et 10 juin 2003 au Canada : « Les stratégies linguistiques des entreprises sont souvent mises en uvre de manière implicite, parfois subreptice, sans donner lieu à des décisions écrites ou des orientations officielles. Luniversité de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines résume ainsi la situation : « Lentreprise na pas de politique formelle concernant lemploi dune langue ou dune autre ».
« Il existe rarement une véritable politique linguistique, au sens dune réflexion approfondie débouchant sur des choix stratégiques. Ce sont les usages qui priment. Les pratiques linguistiques sont considérées comme une des formes de ladaptation de lentreprise à son environnement ».
Pour sa part, le CREDOC souligne : « le choix dune politique linguistique nalimente pas de débats soutenus. A quelques exceptions près, on ne peut pas à proprement parler de politique linguistique. Cest le pragmatisme qui règne en maître et le positionnement par rapport à la langue française ne suscite aucun état dâme ».
Luniversité de Versailles indique : « le pragmatique tient lieu de politique, autrement dit personne ne se pose la question du choix dune langue ou dune autre ».
Le Forum francophone des affaires indique quant à lui que « la langue est vue comme un outil, parmi dautres, dans la panoplie du collaborateur ».
Ce pragmatisme nen a pas moins des conséquences communes donnant à « langlais » une position dominante dans lactivité internationale dans et hors de lhexagone.
« Langlais » est installé et jugé irremplaçable dans une part croissante de lactivité des entreprises. Les raisons invoquées sont toujours présentées comme de lordre de lévidence.
Linternationalisation des échanges impose lusage dune langue commune ou plutôt dun véhicule de communication universel qui est aujourdhui « langlais », en fait un anglo-américain dusage, très appauvri, qui a envahi le monde du commerce, des affaires, de la diplomatie, de la recherche et des technologies.
Cest la condition de lefficacité, de la rapidité, et du moindre coût (le caractère très onéreux de linterprétariat est toujours invoqué).
Jusquà quel niveau dans lentreprise lusage de cette langue de communication simpose-t-il ?
La situation reste assez diversifiée. Cela varie selon les entreprises, selon la structure du capital et la diversité des implantations géographiques, et aussi selon le secteur dactivité (ex : le secteur financier travaille globalement en « anglais »). Mais la tendance générale est au recours de plus en plus large à la langue commune, du sommet de lentreprise à ses cadres supérieurs et moyens, et même à son personnel dexécution lorsque celui-ci est en contact direct avec une clientèle internationale (ex : le transport aérien).
La question de la place du français dans lentreprise et, par là, de linfluence de cette langue dans le monde nest quexceptionnellement présente dans les réflexions des entreprises, patronat et syndicats. On observe une pratique linguistique installée plutôt quune stratégie choisie.
En labsence de politique active, la commodité et le modèle mondial ont imposé leur solution. Face à cet état de fait, rares sont les regrets exprimés.
Un seul des chefs dentreprise rencontrés sest dit franchement hostile à cette évolution (« la France y perd son âme »), tout en constatant que son propre groupe subissait la même situation et quil ny avait rien à faire pour contrer cela.
Beaucoup considèrent que le problème est ancien, trop ancien déjà pour réagir. Il est apparu dès laprès-guerre et sest imposé dans les trente dernières années, dabord subrepticement et de plus en plus ouvertement. Le sentiment partagé est quil eût fallu réagir beaucoup plus tôt mais comment? et quil est désormais inutile de livrer bataille. Ce qui domine cest donc une attitude dacceptation, parfois convaincue, parfois résignée.
Les entreprises qui résistent le mieux au « tout anglais » sont celles dont le président a réellement une position personnelle en faveur du maintien du français dans le travail.
Ce sont essentiellement les entreprises ayant encore à voir avec le secteur public ou avec lhistoire du secteur public : SNCF, EDF, Air France, Renault. La conviction des dirigeants est déterminante. Mais cest un élément de précarité : un changement de présidence peut changer la donne. Ainsi à Air France, le comité exécutif se tient en français alors quil se tenait en anglais avec le précédent président. Linverse peut advenir.
Ce constat global demeure imprécis. Pour affiner lanalyse des pratiques réelles, il manque des instruments dobservation tels que ceux mis en place au Québec. On juge plus sur le « déclaratif » que sur la mesure concrète de lusage de langlais branche par branche, entreprise par entreprise, métier par métier. Labsence dun vrai savoir sur les situations particulières favorise des jugements globaux et des amalgames qui renforcent la tendance.
Cette évolution globale a des conséquences tangibles sur les politiques de recrutement et sur le fonctionnement des instances des entreprises.
On trouve là une très grande unité de comportement des entreprises. Lexigence dune bonne maîtrise de « langlais » est présente dans toutes les politiques de recrutement des entreprises à dimension internationale. Il y a très peu de dérogation. Seule EDF dit ne pas renoncer à lembauche de quelquun nayant pas un bon niveau en « anglais » sil apporte dautres qualifications. Et de toute façon le rattrapage devra se faire par la formation interne. À lentrée, le niveau de langue est contrôlé par des tests de valeur internationale (TOEFL-TOEIC).*
* (TOEFL : Test Of English as a Foreign Language TOEIC : Test Of English for International Communication)
Cette exigence ne fait pas problème avec les nouveaux recrutés sortant détudes supérieures. Langlais est maintenant fortement présent dans les enseignements des grandes écoles et universités.
Pour les cadres anciens ayant un faible niveau en anglais , il ny a pas exclusion et en principe pas sanction dans le déroulement de carrière. Mais il y a une politique active de formation aux langues étrangères et dabord à « langlais ».
La question de « lascenseur social » est clairement posée par cette évolution linguistique.
Comment désormais passer de la maîtrise à laquelle on a accédé sans études supérieures au statut de cadre ? La question nest pas évoquée par les patrons et elle est peu exprimée par les syndicats. Ceux-ci veillent tous à ne pas apparaître comme rétrogrades, fermés au progrès, voir « franchouillards ». Ils acceptent donc le constat global de lutilité de « langlais ». Leur approche du problème linguistique est ciblée. Plus que des chances de promotion, ils se préoccupent essentiellement des questions de sécurité (la langue est déterminante pour une bonne compréhension des consignes et la précision du français est jugée souvent irremplaçable) et du bon fonctionnement des instances représentatives du personnel où ils veillent au maintien du français.
En général, le niveau en « anglais », noté sans pour autant être juridiquement sanctionné, est devenu un élément décisif du déroulement de carrière, notamment dans les groupes où la mobilité géographique des cadres est de règle (ex : BNP-Paribas).
Ce sont les pratiques linguistiques dans les instances dirigeantes qui reflètent le mieux les stratégies linguistiques, même implicites, et qui mesurent le terrain gagné par « langlais ».
Daprès les personnalités rencontrées, le tableau doit être nuancé car les situations varient encore selon les entreprises.
Les facteurs déterminants du passage à langlais, outre bien entendu la nature internationale de lactivité de lentreprise et ses implantations à travers le monde, sont au moins de trois ordres :
- Premièrement, il y a la structure du capital. Les ouvertures, fusions, ou alliances ont toujours un effet accélérateur sur le passage à langlais. Si la mondialisation ne trouve pas de bornes dans les règles de la concurrence, et notamment sil ny a pas de limites aux concentrations verticales et horizontales, la diversité culturelle et particulièrement lidentité linguistique en feront les frais.
Ainsi laccord Renault-Nissan depuis 1999 a imposé langlais comme langue de travail de lalliance. De même lalliance Sky Team dAir France avec de très nombreux homologues coréen, mexicain, italien, américain etc a obligé le groupe à adopter très largement langlais, requis presque à tous les postes, et aussi à diversifier ses langues de travail. Ainsi sur les vols communs la moitié au moins de l'équipage doit parler la langue du partenaire.
- Deuxièmement, il y a le poids du système financier dominant : il est américain. Les banques, les cabinets conseils sont anglo-saxons. Il faut y ajouter lévolution du droit liée à lintervention croissante des juristes dans la vie de lentreprise. Le modèle dinspiration anglo-saxonne tend à supplanter notre droit dinspiration romaine. Ce changement se joue actuellement au niveau européen et les pouvoirs publics devraient y être attentifs pour maintenir notre ordre juridique.
- Troisièmement, il y a les nouvelles technologies de linformation dont les codes, les logiciels, les banques de données sont massivement anglicisés. À travers ces supports il sest créé, presque par métier, une langue spécifique (jargon, sabir ) qui permet aux acteurs du secteur dans le monde entier de correspondre vite, sinon de se comprendre tout à fait bien.
À partir de ce constat, on doit dresser un tableau nuancé des usages linguistiques dans les rouages de lentreprise.
Contrairement à des idées reçues, lusage du français prédomine en France dans les relations de travail interne.
Les instances les mieux protégées sont les conseils dadministration et les comités centraux dentreprise et les comités européens dentreprise, avec si nécessaire traduction simultanée.
En revanche dans les conseils de direction, les comités exécutifs, « langlais » est de plus en plus utilisé dès lors que certains membres ne parlent pas français, même sils sont très minoritaires.
Largument de la courtoisie est alors invoqué pour ne pas imposer aux partenaires anglophones notre langue. Il y a là une modestie, un manque de confiance voire un complexe qui dépasse largument defficacité.
Quant aux réunions de travail, elles se tiennent pour la plupart en français, mais la pratique de langlais se généralise dans les groupes très internationalisés. Ainsi à la SNCF le problème ne se pose guère alors que chez BNP-Paribas ou chez Renault, surtout pour le fonctionnement avec NISSAN, on recourt à « langlais ».
On constate en fait une assez grande diversité tant pour la tenue des réunions que pour les documents écrits.
Il y a effort pour maintenir le français lors des conventions annuelles de cadres, ex. : Air France BNP-Paribas. On note parfois une attention particulière portée à la qualité du français pour les documents écrits et les sites internets (ex : SNCF).
Lorsque la coopération de travail avec un partenaire étranger est constante et multiforme, avec échanges de cadres, politique commune de communication, etc la langue de travail est « langlais ». Ainsi chez Renault, même si les réunions se tiennent pour la plupart en français, le comité de direction hebdomadaire (une trentaine de participants) est préparé par des notes en anglais et le compte-rendu est rédigé en anglais. Lobjectif déclaré est dentraîner le management supérieur à la pratique courante de langlais.
Enfin lorganisation internationale de certains métiers fonctionnant en anglais depuis des décennies influence forcément la pratique des entreprises : il en est ainsi pour les métiers de la finance, pour laéronautique, pour le rail européen.
Ladoption de la langue commune relève plus du réalisme, de la résignation, de la soumission que de lenthousiasme hormis quelques prosélytes et beaucoup saccordent à dénoncer les failles du recours à « langlais ».
Tout le monde reconnaît les limites, la pauvreté de « langlais » international : peu de mots, peu de nuances doù un affaiblissement des capacités de négociation, souvent un langage très spécifique, propre à chaque métier, qui ne permet guère de bien communiquer sur dautres sujets. Pourtant on sen contente. La nécessité de maîtriser langlais ne se discute plus.
Mais en creux, et comme secondairement, on sent la nécessité de pratiquer le français et le devoir dapprendre les langues « locales » : le chinois en Chine, le polonais en Pologne, lespagnol ou le portugais en Amérique latine, etc
La clé dune carrière internationale dans un groupe français (par groupe français, on entend groupe ayant son siège social en France, un conseil dadministration majoritairement français et un encadrement majoritairement ou largement français. Un patron considérait quà plus de 30 % des effectifs étrangers, le passage à « langlais » est automatique), la clé donc est la maîtrise de « langlais », du français langue maternelle ou étrangère, et dune troisième langue en fonction de la localisation de lemploi. La maîtrise de la langue du client est un atout commercial.
Plus lentreprise est tournée vers lextérieur, vers une clientèle étrangère, et plus lexigence de plurilinguisme est grande. Ainsi le français simpose-t-il encore dans les pays francophones, mais ailleurs cest une troisième langue qui est requise zone par zone.
Ainsi la SNCF respecte les destinations de ses trains pour la formation des personnels conducteurs et pour linformation des usagers, documentation et signalétique.
On constate que certaines entreprises développent, en dehors des pratiques linguistiques, des actions qui peuvent contribuer à renforcer le rayonnement de la France et indirectement de la langue française.
Certaines entreprises cultivent leur spécificité française. Cette préoccupation sexprime dans des modes daction divers. On en citera au moins cinq :
1- la qualité « française » du service rendu ;
2- laction humanitaire ;
3- les échanges des savoir-faire ;
4- des actions de formation ;
5- lappui au réseau culturel à létranger.
Cest le fait des entreprises de service, du transport, des industries de luxe, pour lesquelles le label France est un véritable argument commercial.
Par exemple Air France sefforce de privilégier dans son service à bord le goût et la qualité française : repas, vins, produits offerts à la vente, films (un tiers des longs métrages présentés sont français et les films étrangers sont doublés ou sous-titrés en français). De même le service au sol tend à mettre en valeur ce quil y a de meilleur dans laccueil « à la française ».
La Fondation Air France apporte partout dans le monde un soutien à lenfance des rues. Si lon est là bien loin dune action linguistique, il nest pas indifférent que cette aide soit celle dune entreprise française, contribuant plus dans ce cas à limage de la France quà limage dAir France.
Depuis 2001, Renault et Allianz ont lancé à loccasion des rencontres dEvian des activités franco-allemandes de développement du management, avec lobjectif de contribuer à lémergence et au renforcement dun management européen. Une vingtaine dentreprises allemandes et françaises participent à ces programmes déchanges de pratiques professionnelles et dexpériences managériales, destinées notamment à des responsables de ressources humaines et à ce quil est convenu dappeler des « hauts potentiels » de 30-35 ans. La découverte des pratiques et louverture à la culture de lautre sous-tendent ces activités franco-allemandes. Il est à noter que ces programmes se déroulent tous en anglais et que seuls les échanges informels se font parfois en français ou en allemand.
La formation la plus exemplaire est sans doute celle que mène Renault depuis mars 2001 avec sa fondation en partenariat avec luniversité de Paris-Dauphine. Elle offre à des étudiants (50 à 70) en fin de cursus de terminer leurs études en France pendant un an. Lenseignement leur est dispensé en français. Ils sont majoritairement japonais (cf. accord avec NISSAN) mais aussi coréens, brésiliens etc A nen point douter le lien ainsi créé entre cette élite et la France, sa langue et sa culture, est un lien durable.
De même, Air France est actionnaire de lInstitut franco-chinois dingénierie et de management (IFCIM) créé par Paris Tech, une association de onze grandes écoles dingénieurs de Paris. LIFCIM organise en collaboration avec luniversité de Tonghua à Shangaï la venue détudiants chinois en France pour préparer un diplôme dune des grandes écoles de Paris Tech. Air France soutient aussi lassociation Le Pont Neuf qui accueille chaque année une cinquantaine de jeunes boursiers issus des pays dEurope centrale et orientale pour des séjours de perfectionnement de leur formation de quelques semaines à dix mois.
Il faut noter le rôle très important que jouent les centres culturels et les alliances françaises dans le monde entier pour le maintien et le développement de la langue française à létranger, y compris dans des zones très éloignées de la francophonie. Plusieurs entreprises entretiennent des liens étroits avec ce réseau quelles contribuent à financer.
Ainsi les délégations dAir France coopèrent très efficacement avec les alliances françaises. Celles-ci, souvent dotées de faibles moyens, se tournent vers la compagnie pour faciliter laccès détudiants en France (voyages à prix réduit et aides diverses). Cette coopération sétend aux divers organismes, voués à la francophonie, tels que les lycées français à létranger, les chambres de commerce franco-nationales, les associations danciens boursiers etc
Lensemble de ces actions traduisent le souci louable et
efficace de porter limage de la France, de sa culture, de ses valeurs
dans les pays où se développent des entreprises
françaises. Elles nont que très partiellement une
visée linguistique et ne compensent évidemment pas
lévolution globale vers « langlais » aux
dépens du français dans le monde. Elles sont peut-être
aussi lexpression dun sentiment implicite
de
culpabilité. Elles sont en effet souvent le fait des entreprises qui
font la plus large place à « langlais » dans leur
fonctionnement quotidien, au delà même des
nécessités du travail, comme en témoigne le récent
courrier adressé au Ministre de la Culture par lUnion
Générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens CGT de
lusine Renault à Vénissieux.
Mais elles constituent une résistance dynamique qui mérite dêtre encouragée et nul ne peut nier quelles sèment un peu de langue française.
Lensemble des constatations ci-dessus donnent un sentiment de faiblesse du français dans le monde de lentreprise.
Néanmoins, il ny a pas lieu de considérer cette situation comme irréversible ou forcément en voie daggravation.
Dans ce domaine, on peut formuler un certain nombre de suggestions dont la ligue directrice serait de sortir le français du face-à-face avec « langlais ».
Lobservation en ce domaine est insuffisante, et il faudrait remobiliser en particulier ladministration des affaires sociales et du travail sur les objectifs de la loi.
Parmi les dérives, deux mériteraient une attention plus grande :
- En premier lieu, lextension du « tout anglais » dans nombre de colloques, y compris lorsquils sont organisés par des institutions publiques. Cela sétend même aux sciences sociales, alors quil y a une recherche française, une expérience et une pensée spécifiquement françaises sur certains sujets.
Dans ces matières, largument de lurgence de léchange international est bien moins fondé que dans les sciences exactes, la recherche médicale par exemple, où la course contre la montre est réelle. Et lintérêt des analyses en sciences sociales saccommode bien mieux de la langue maternelle, puis de la traduction, pour exprimer loriginalité de la contribution.
Avec le recours systématique à « langlais », ce que lon gagne en « compétitivité », on le perd en précision, en finesse, en capacité à énoncer le particulier. Ce qui est vrai pour les colloques lest aussi pour les publications.
- Second exemple de dérive : les offres demplois rédigées en anglais et parfois même requérant des postulants « langlais langue maternelle ».
Cette pratique, apparue notamment dans des annonces bruxelloises, doit absolument être condamnée et fermement sanctionnée, car elle constitue une véritable discrimination à lembauche.
Globalement, les entreprises semblent peu concernées par la loi de 1994, rarement mentionnée par leurs dirigeants, et une actualisation de linformation semble nécessaire en direction du monde économique.
Les entreprises ne se privent pas de souligner que « langlais » est également présent dans la sphère de laction publique.
Tous constatent que lÉtat lui-même dans ses représentations les plus symboliques Chef de lÉtat, Premier ministre, diplomates nhésite pas à sexprimer en anglais hors de nos frontières.
Un chef dentreprise faisait même observer que la symbolique sétait inversée depuis quelques années au point que, ce qui auparavant sexprimer publiquement en anglais était considéré comme incompatible avec une fonction de représentation officielle de la France, est au contraire aujourdhui regardé comme un signe de modernité. Ainsi la nouvelle génération de ministres choisit souvent de parler anglais à létranger à loccasion de points de presse, participation à des conférences, interventions dans des universités etc.
Comment dès lors attendre plus de volontarisme de la part des entreprises ? De fait, elles recourent au français dans les circonstances où celui-ci leur est utile : zone francophone, stratégie commerciale, politique de formation des futurs cadres dorigine étrangère. Dans les autres cas, elles se plient à la règle dusage dominante.
Lexemplarité de laction publique sexprimant en français serait évidemment un puissant moteur pour le soutien à la traduction et linterprétation.
Les chances du français dépendent aussi de lessor du plurilinguisme et plus concrètement du trilinguisme.
Cest la meilleure voie pour sortir notre langue du face-à-face déjà très inégal avec « langlais »
Pour le français comme pour bien dautres langues, les chances de survie à léchelle internationale résident évidemment dans le trilinguisme, mais cest, si jose dire une chance « résiduelle », à fondement commercial ou culturel. Il est notoire quon touche mieux la clientèle dun pays dans sa propre langue, quon communique mieux lorsquil y a vraiment connaissance de la culture de lautre (y compris les modes de vie) et échange entre les deux cultures. Cet échange passe en partie par lusage de la langue de chacun. Cela sapplique aussi bien aux cadres expatriés quaux recrutés locaux.
Et cela est encore plus vrai lorsquil sagit de conquérir à létranger des marchés publics et quil faut négocier subtilement avec des partenaires et les autorités du pays. Cest renforcé lorsquil sagit de produits à haute fonction sociale et donc politique.
Lexemple de lélectricité est à ce titre très instructif. Dans ses programmes à létranger, EDF se doit dentrer dans la culture du pays partenaire car on ne distribue pas et on ne consomme pas lélectricité de la même manière dans tous les pays. Il y a obligation de connaître et respecter les spécificités de chacun.
EDF y est aidée par sa tradition de service public. Dommage quil nen soit pas de même par exemple pour leau ou pour les produits audiovisuels.
Lincitation au plurilinguisme pourrait être utilement mise en uvre par lexemple des sites Internet des administrations publiques.
Ainsi le site, très prisé, du Ministère de la Culture devrait sassigner pour objectif le passage à une troisième langue.
Cela suppose dabord de renforcer la dimension linguistique de laction culturelle à létranger, notamment dans les pays où des entreprises françaises simplantent et offre des possibilités nouvelles demploi.
La coopération souvent exemplaire avec les Alliances françaises mérite dêtre soutenue car elles jouent un rôle décisif, en particulier hors des zones francophones, pour créer de véritables viviers francophiles et francophones.
Tout comme mérite dêtre encouragée la politique de certaines entreprises (ex. : Renault, Air France) pour laccueil et la formation de jeunes étrangers.
Noublions pas que cest la politique daccueil et de bourses pour les élites des anciennes colonies effectuant leurs études supérieures en France qui a créé avec leur pays des liens profonds encore vivaces dans les générations de plus de soixante ans. Pourquoi ne pas rééditer, dans un contexte devenu égalitaire, cet investissement sur les jeunes générations ?
Les Ministères de la Culture, des Affaires Étrangères, et de lÉducation Nationale (Universités et grandes écoles) pourraient avoir là un partenariat plus utile que tous les discours sur la défense de la langue française.
Au terme dun constat réaliste mais pas désabusé, il apparaît que les pratiques linguistiques des entreprises éclairent dun jour cru la situation du français dans le monde. Cet examen invite assurément à plus de vigilance quant au respect du droit, et surtout à plus de volontarisme, dabord de la part des pouvoirs publics.
Le statut international dune langue ne se décrète pas. La nôtre bénéficie dune longue et belle histoire, mais un héritage ne suffit pas à garantir lavenir. Puisse la cause de la langue être mieux servie par la montée du débat sur la diversité culturelle.
Catherine TASCA