rapports
Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

Pour en savoir plus

Annexe 3 : l'évolution des usages
Les évolutions constatées dans le domaine du livre

L’offre de livres s’est considérablement diversifiée. Toutefois, après avoir fortement progressé, leur lecture semble orientée à la baisse.

Un accès très diversifié à l’écrit

L’accès au livre et à l’écrit s’est fortement diversifié sur les trente dernières années :

  • diversification des supports (livres de poche);
  • diversification des genres (bandes dessinées, ouvrages pratiques et professionnels, magazines);
  • développement d’une offre adaptée aux enfants, ainsi qu’à chaque âge de la vie;
  • diversification des modes d’achat (VPC, clubs etc.);
  • développement en France des réseaux de lecture publique (bibliothèques départementales et municipales).

L’écrit occupe probablement une place beaucoup plus importante aujourd’hui que cela ne fut jamais le cas.

La baisse tendancielle de la lecture de livres

Les enquêtes menées sur l’évolution de la lecture, notamment l’enquête sur les pratiques culturelles des Français réalisée tous les huit ans par le Ministère de la Culture et de la Communication, révèlent :

  • une diminution régulière depuis 1973 de la proportion des forts lecteurs (ceux qui déclarent lire plus de 25 livres par an), qui s’établit en 1997 à 14 % et qui se concentre chez les femmes;
  • une stabilisation depuis 1981 de la proportion des non lecteurs (ceux qui déclarent n’avoir lu aucun livre dans l’année) à 24 %;
  • en découle une augmentation mécanique de la part des faibles lecteurs. Bien qu’il convienne de manipuler avec prudence ces chiffres, qui résultent des déclarations des personnes interrogées ( la lecture de livres est probablement davantage sous-estimée aujourd’hui qu’autrefois),
    ils reflètent deux tendances de sens contraire :
  • l’augmentation régulière de la lecture de livres chez les plus de 45 ans, conséquence des progrès de la scolarisation sur ces tranches d’âge;
  • la diminution de cette lecture chez les jeunes, la proportion des forts lecteurs chez les 15-24 ans baissant lors de chaque enquête

Ce dernier mouvement devrait être, à terme, le seul à produire ses effets.

Ainsi, les ventes de livres, qui représentaient 400 millions d’ouvrages il y a 20 ans, s’établissent actuellement à environ 350 millions.

Ces évolutions ne concernent que la lecture de livres stricto sensu. Dans le même temps, la consommation de magazines a fortement progressé, tout particulièrement en France.

Malgré le développement spectaculaire de la lecture publique du livre (31 % des Français fréquentent les bibliothèques) et des achats d’ouvrages pratiques ou professionnels, le livre est de moins en moins le support d’accès exclusif à l’écrit.

Une valorisation différente du livre

L’aiguillon de la lecture comme attitude de transgression ou comme levier de promotion sociale, dans un contexte où le livre était peu répandu, a fait place à un environnement où l’imprimé est omniprésent, où l’offre de livres est pléthorique et où la lecture personnelle est devenue une obligation scolaire.
Au sortir de l’école, l’appétit pour la lecture commence à s’émousser. Ainsi, une même génération perd ses lecteurs au fur et à mesure qu’elle vieillit, alors que la consommation audiovisuelle progresse.

Le livre est moins qu’auparavant un sujet de conversation, de convivialité ou d’échange, comme le sont devenus les films de cinéma ou certaines émissions de télévision. Il est renvoyé dans la sphère privée, surtout chez les jeunes.

Vécu souvent comme objet de coercition (imposé à l’école et à l’université ou répondant aux désirs des parents), le livre n’est plus nécessairement assimilé à un objet de liberté : ce qui incarne aujourd’hui cette liberté, c’est la radio que les enfants écoutent en cachette le soir dans leur chambre avec leur baladeur, et non plus le livre qu’ils lisaient sous les draps.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi la lecture d’ouvrages est peut-être sous-évaluée aujourd’hui par ceux qui répondent aux enquêtes, alors qu’elle était sans doute surestimée il y a vingt-cinq ans.

Le développement des pratiques audiovisuelles

La baisse des forts lecteurs doit bien sûr être mise en relation avec l’essor des pratiques audiovisuelles : écoute de la musique, radio, télévision, usage du magnétoscope, jeux vidéo et maintenant micro-informatique.

Les phénomènes suivants peuvent être constatés.

Une diversification des usages

La généralisation des pratiques audiovisuelles (huit jeunes sur dix par exemple écoutent de la musique tous les jours) s’accompagne d’une diversification des usages : un nombre croissant de personnes regardent la télévision, écoutent de la musique ou utilisent Internet, mais leurs usages sont de plus en plus différents. La multiplication des appareils lecteurs et/ou récepteurs et leur mobilité accrue favorise cette diversité, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du domicile.

Elle est également favorisée par le développement de l’utilisation de la télécommande* et de la « souris » qui rendent immédiatement disponibles des types d’offres et d’informations extrêmement divers.

* En 1989, 35 % des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français déclaraient utiliser une télécommande ; ils sont 85 % en 1997

Une progression à nuancer en ce qui concerne l’informatique

a) Une progression certes significative
Actuellement, 25 % des foyers français, soit 6 millions d’entre eux, possèdent un micro-ordinateur. Une bonne moitié du parc domestique est dotée de fonctions multimédias (lecteur de CD-Rom).

La progression de l’équipement devrait continuer, dans les trois à quatre années à venir, au rythme de 20 à 25 % par an. Le seuil des 6 millions de foyers possédant un ordinateur multimédia devrait être atteint au terme de cette période.

La France a donc rattrapé une bonne partie de son retard et se retrouve dans une situation proche de celle de ses voisins (Allemagne, Italie, Royaume Uni), mais encore loin de celle des États-Unis (40 % des foyers équipés de micro ordinateurs).

Mi-1998, le nombre d’internautes français réguliers était estimé à 3 millions, le nombre de foyers abonnés à Internet s’établissant à 600000 (1,2 million en incluant les abonnements souscrits par les entreprises), soit 2,5 % des foyers. Ils représentaient 2 % des utilisateurs d’Internet dans le monde, qui étaient pour leur part évalués à environ 150 millions. Certaines projections font état de 10 millions d’internautes français dans les trois à quatre années à venir. À fin 1998 la proportion de foyers français connectés à Internet était passée à plus de 5 %.

Toutefois d’après certaines études, sur les 3 millions d’internautes, seuls 500000 navigueraient régulièrement sur le Web, le reste utilisant uniquement la messagerie électronique.

b) mais qui ne concerne toutefois qu’une partie de la population
La micro-informatique ne devrait pas, de l’avis de nombreux experts, se développer dans la même proportion que le magnétoscope (80 % des foyers français en sont équipés) : son coût demeure élevé et la pratique de l’informatique reste complexe, supposant de nombreux acquis et apprentissages préalables. Il faut du temps, de l’argent et de l’envie.

On estime ainsi fréquemment à 50 % (60 % dans le meilleur des cas), le taux futur d’équipement des foyers dans les pays développés. Il est donc illusoire de s’imaginer que la totalité de la population aura accès aux nouveaux médias.

Les disparités sont par ailleurs importantes selon le sexe : tout ce qui touche à la micro-informatique est très majoritairement investi par les hommes. Les utilisateurs des jeux vidéo sont ainsi aux deux tiers des garçons. Cette différenciation est encore plus marquée chez les Scandinaves.

Les disparités sociales sont, elles aussi, significatives : ce sont les foyers de cadres et d’enseignants qui sont les plus équipés, la présence d’enfants renforçant ce phénomène.

À l’échelle mondiale, les disparités sont et seront encore plus criantes. On compte ainsi aujourd’hui plus de foyers privés d’électricité (430 millions) que de foyers vivant dans les pays développés (330 millions). Les pays en voie de développement pèsent pour 10 à 30 % dans l’accès aux moyens de communication interactifs dans le monde, alors qu’ils représentent 40 % du PIB mondial et 80 % de la population de la planète. Le développement de ce qui est communément appelé la société de l’information risque d’accroître encore le fossé entre les « info-riches » et les « info-pauvres ».

Ces perspectives imposent de concevoir d’audacieuses politiques de partage des ressources, tant financières que technologiques, éducatives et culturelles, afin d’éviter que les phénomènes « d’illectronisme » ne viennent redoubler et accentuer les handicaps de l’illétrisme, de l’analphabétisme et de l’exclusion sociale et culturelle. Rappelons à ce propos que la population mondiale compte près de 25 % d’analphabètes, proportion qui devrait diminuer dans les années à venir sous l’effet des progrès de la scolarisation, et que l’illétrisme touche en France une part apparemment incompressible de 5 à 10 % de la population.

Lien social et communautés virtuelles

Le livre a été pendant longtemps un élément fort dans la manifestation de la sociabilité. Il permettait de partager des expériences et de mettre en commun des solitudes. Comme cela a déjà été souligné, il est maintenant plutôt renvoyé dans la sphère privée, d’autres produits culturels l’ayant relayé dans l’échange quotidien. Qu’en est-il avec le numérique?

Les technologies numériques, du fait de la multitude de l’offre proposée, paraissent contribuer à la dispersion des centres d’intérêt et à l’éclatement du corps social. À l’inverse, elles permettent à des personnes situées sur les différents continents de la planète de se retrouver autour de préoccupations communes.

Ainsi passerions-nous progressivement de communautés de proximité à des communautés virtuelles d’intérêt partagé mais géographiquement éclatées, où chacun se trouve à la fois proche du lointain et éloigné du proche. Le livre jouait un rôle « monumental » en constituant l’un des ciments des communautés rassemblées. Le numérique paraît s’inscrire dans un espace marqué à la fois par la mondialisation des échanges et l’insularisation des pratiques sociales.

Les pratiques suscitées par le réseau, tels les forums de discussion (news group) ou les causeries (chats), engendrent certes de nouvelles formes de sociabilité : débats autour de livres d’opinion ou discussions sur des sujets préalablement choisis par exemple. Il n’en demeure pas moins que la très forte spécialisation des thèmes souvent retenus comme objet de ces échanges conduit à une tribalisation de la communication.

Une étude de l’Université de Pennsylvanie a récemment abouti à la conclusion que les utilisateurs d’Internet souffriraient d’une sociabilité amoindrie. Face à ces risques de balkanisation, on en arrive à constater qu’un réseau technique ne peut par lui-même engendrer de sociabilité s’il n’y a pas de réseaux sociaux et culturels présents en amont. Il paraît par ailleurs indispensable de promouvoir le partage de cultures communes (le véritable sens de la « culture générale ») et de développer des espaces publics d’accès au savoir et à l’échange. Les initiatives publiques visant à fédérer sur le réseau des contenus d’intérêt général destinés au plus large public* répondent à cet objectif.

* Par exemple la mise en œuvre d’un Portail Culture sur Internet préconisée par le rapport de M.Patrick Bloche et annoncée par la Ministre de la Culture et de la Communication.

Lecture et écriture

L’une des caractéristiques des technologies numériques tient à ce que les équipements de lecture sont la plupart du temps aussi des outils d’écriture. Les produits proposés par les éditeurs multimédia, telles les encyclopédies, permettent au lecteur de se constituer des fichiers documentaires personnalisés en intégrant ses propres commentaires aux contenus qu’il a sélectionnés.

L’interactivité ne se résume pas au choix entre une multitude de parcours pour consulter les contenus. Le récepteur qu’est le lecteur est toujours, simultanément, en situation d’être lui-même émetteur, c’est-à-dire producteur de contenus. D’une certaine façon l’écriture, avec le numérique, prend le pas sur la lecture.

Il convient bien entendu de se garder de tout angélisme en la matière. Écrire, comme lire ou parler, est quelque chose qui s’apprend. Il n’en est pas moins vrai que les technologies numériques réduisent le fossé entre la réception passive et l’émission active. En outre, elles s’apparentent souvent dans leur usage, comme en témoignent nombre de messages électroniques, plutôt au langage parlé qu’aux formes consacrées de l’expression écrite.

Elles peuvent, pour cette raison, jouer un rôle dans la lutte contre les exclusions sociales et culturelles. Plusieurs responsables de ATD Quart Monde ont ainsi expliqué, lors des dernières rencontres organisées à Autrans en janvier 1999 par l’ISOC France (section française de l’Internet Society), que les outils multimédias offraient aux personnes issues des milieux défavorisés des moyens d’expression en fait mieux appropriés à leur situation que les moyens traditionnels. Grâce à leur polyvalence (images et textes par exemple), ils leur permettent plus rapidement d’exprimer une part importante de leur vécu. Ils constituent pour elles, de ce fait, des instruments de reconnaissance de l’identité et de la globalité de leur personne, ce qui est un préalable à toute action de formation.

Pour ces mêmes raisons, des programmes comme celui des Espaces Culture Multimédia mis en œuvre par le Ministère de la Culture et de la Communication en 1998 en liaison avec les collectivités locales, et destinés à sensibiliser, initier et former de larges publics aux outils de lecture et d’écriture multimédia, doivent être vivement encouragés.