rapports
Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

Auditions de la Commission sur le Livre Numérique

Audition de François de SINGLY,
professeur, Directeur du Centre d’Étude et de Recherche sur la Sociologie de la Famille (CERSOF),
le 23/10/98

Le thème traité par François de SINGLY était : « Lecture, pratiques et usages ». Les principaux axes de son intervention sont développés ci-dessous ainsi que les remarques qu'elle a suscitées de la part des membres de la commission.

1.La lecture est un phénomène habituellement étudié comme s’il était homogène, alors qu’il s’agit d’un phénomène hétérogène

On s’interroge habituellement sur des questions telles que : Lit-on plus? Lit-on moins? Lit-on mieux? Lit-on moins bien? au lieu de se demander : Qu’est-ce que la vraie lecture?

D'où des typologies qu’il faudra creuser, telles que : types de livres (par exemple : livres professionnels, livres de fiction et livres de non-fiction), types de lecteurs, types de lectures, etc.

Mais, d'ores et déjà, on peut observer qu’à l’hétérogénéité de la lecture s’ajoute l’hétérogénéité du comportement du lecteur non seulement au cours de sa vie, mais aussi à un moment donné de sa vie, favorisée par le foisonnement de l’offre de titres. Le livre n’est plus un sujet de conversation, il est renvoyé à la sphère privée.

Le statut social de la lecture est ambigu, l’acte de lire peut être perçu de façon négative y compris dans des milieux que la lecture a façonnés (lire, c’est se retirer des autres; lire, c’est perdre son temps). Chez les jeunes, la lecture n'est plus partagée et ne constitue guère un mode de convivialité.
Les pratiques de la lecture sont souvent en relation avec des espaces de vie : statut du livre en classe, dans les études supérieures : s’agit-il d’une lecture libre ou d’une lecture imposée? statut du livre à la maison : la lecture sous les draps de toute une génération! Intimité de l’acte de lire souvent pratiqué allongé dans son lit.

L’accès au livre s’est beaucoup multiplié ces dernières années, non seulement pour la petite enfance et l’enfance qui a vu se développer une offre tout à fait adaptée qui est entrée dans les foyers, diversification des supports (livre de poche dans les années 1965), diversification des genres (la BD et notamment la BD adulte qui a explosé dans les années 1980), diversification des modes d’achat (irruption de la vente par correspondance et montée des clubs tels que France Loisirs), ouverture de nombreuses bibliothèques et tournées de bibliobus, etc.

Les enquêtes sur les pratiques de lecture indiquent une tendance à la baisse de la lecture, notamment chez les jeunes, et un resserrement du noyau de forts lecteurs autour des femmes et des lectures à but professionnel. Seulement 5 % des jeunes positionnent la lecture au premier rang de leurs loisirs préférés, 25 % parmi leurs trois loisirs privilégiés.

2.Lire en entier? Zapper?

La lecture en entier supprime l’envie de « sauter ». Il s’agit de choisir ce qu’on lit en acceptant de se laisser guider à l’intérieur du livre.

Zapper dans le livre est une attitude très cultivée car elle suppose d'être en mesure de choisir ou de ne pas choisir ce que l’on saute.

Il y a toute une offre de livres qui sont des sélections de bons passages par des médiateurs tels que les enseignants qui se sont chargés d’effectuer le zapping à la place du lecteur. Où et comment s’acquiert cette culture qui permet de zapper? Place de l'école, rôle des médiateurs (éditeurs, libraires...) ?

3.Lecture : plaisir, accumulation de connaissances, pensée

La lecture peut avoir un rapport au plaisir, elle peut avoir un rapport au savoir.

Des modes de techno-apprentissage peuvent conduire à des modes de techno-pensée, c'est-à-dire « des pensées orientées objet ». Il convient de distinguer « lire » et « lier » : je « lie » mais je ne « lis » pas forcément...

La lecture peut permettre l’accumulation des connaissances. Cette accumulation de connaissance conduit-elle à penser, permet-elle l'apprentissage de la pensée?

Poser cette question revient aussi à poser la question de la hiérarchisation de l’information.

La circulation sur les réseaux permet à chacun de « se faire son expérience », ce qui n'est pas sans analogie avec l'évolution de la vie privée.

4.La lecture du livre numérique

L’observation de la pratique de la lecture a fait ressortir un certain nombre de phénomènes :

  • le zapping et l ‘apprentissage qu’il nécessite,
  • la hiérarchisation et l’apprentissage qu’elle rend indispensable,
  • la nécessité d'une médiation mais par qui et sous quelle forme ?
  • l’importance du plaisir,
  • le contenu,
  • l’accessibilité.

Le livre numérique trouvera-t-il sa place? Le livre numérique changera-t-il le contenu des livres et leur accessibilité ?

Le livre numérique peut avoir une influence, mais il peut mourir s’il n’est pas porté par un mouvement.

Le livre numérique peut participer sous ses diverses formes (CD-Rom, livre téléchargeable, Web) à une méta lecture redistributrice des savoirs et contribuer à régler, ou à amplifier selon les points de vue, des problèmes tels que l’édition à compte d’auteur.

Le livre numérique procède d’une lecture extensive par opposition à la lecture intensive du livre papier.

Il se peut que pour certains types de lecture, le livre numérique soit mieux adapté que le livre papier et que le livre papier disparaisse (exemples des livres d'art ou des livres juridiques).

5. Le livre numérique et son environnement

Dans un environnement marqué par le zapping, la responsabilité de l’éditeur, du bibliothécaire et du distributeur est de plus en plus lourde, car ce sont eux qui choisissent pour le lecteur.

Au-delà de l’accumulation de connaissances, l’accès à des compétences passe par des expériences et des rencontres (le fameux collège invisible) et les nouvelles technologies vont dans le sens de ces expériences.

Le livre est de moins en moins le support exclusif de la lecture, ce qui conduit à interroger l'évolution des pratiques de lecture en s'appuyant également sur les nouveaux supports.

Mais les nouvelles technologies donnent-elles à penser ? Il faut se garder d'assimiler pensée et encyclopédisme. Si l’on voit dans le livre un instrument de conservation du patrimoine de l’humanité, on peut se demander si le livre numérique sera, lui aussi, capable de remplir cette fonction. Quel type de mémoire conserver quand on a affaire à du texte en évolution constante (cf. expérience finlandaise de « dépôt légal d'Internet ») ?


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