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| Rapport de la
Commission de réflexion sur Le livre numérique mai 1999 |
| Auditions de la Commission sur le Livre Numérique |
Audition de Pierre SIRINELLI, professeur à la Faculté de Droit Jean Monnet de Sceaux, le 18/12/98 |
Principaux thèmes abordés par Pierre SIRINELLI :
Au nom du droit à linformation, des discours tendent à faire vouloir disparaître le droit dauteur. Quen est-il en fait ? Quels sont les univers qui nous intéressent ?
Les débats juridiques ne sont pas les mêmes selon les cercles considérés. Un simple transfert de support peut changer la nature du droit applicable. Ainsi un livre-papier et le même contenu diffusé en ligne ne sont pas justiciables des mêmes textes. De la même façon, une création multimédia associant une uvre littéraire, du son et des images animées nécessite un contrat spécifique distinct du contrat régissant les droits de luvre littéraire (lorsque la création multimédia est qualifiée d'uvre audiovisuelle). Le désir de sécurité juridique ne peut se
concevoir sans référence au souci de sécurité
pratique et aux moyens concrets disponibles pour sa mise en uvre. Les droits dauteur attachés à une uvre peuvent sanalyser en droits de représentation ou en droits de reproduction. Le législateur français a choisi une approche synthétique alors que pour d'autres états le contenu de ces droits peut faire lobjet d'une approche analytique énumérative. Que deviennent ces droits lorsquune uvre entre dans le processus dune utilisation multimédia ? Prenons lexemple dune uvre transmise par Internet ou dans un réseau Intranet. Luvre est d'abord scannée puis installée sur un site. Elle est consultable à distance et/ou téléchargeable. La transmission par Internet va entraîner la copie et donc la reproduction de luvre un certain nombre de fois (une dizaine à une vingtaine de fois) entre le point de départ et le point darrivée, à travers des relais et des nuds techniques, sans parler du morcellement par paquets doctets qui permettra son acheminement puis sa reconstitution sur lécran darrivée dans les meilleures conditions de rapidité. Y a-t-il reproduction puisque 10 à 20 copies ont été effectuées au cours de la transmission ? LUnion Européenne veut soustraire au droit d'auteur la copie technique, accessoire au processus de communication et provisoire. Un certain nombre dactes relèvent du droit de reproduction : scanner, graver sur un CD, installer sur le Web, mais le lobby des fournisseurs daccès voudrait que linstallation dune page sur le Web entre dans le champ des exceptions. Si la numérisation dune page est soumise au droit de reproduction, quen est-il dune copie sur le disque dur de mon ordinateur correspondant à une adresse virtuelle ? En principe, cette copie échappe au droit dauteur puisquil sagit dune unique copie privée entrant dans le champ des exceptions. LIntranet et le courrier électronique entrent-ils dans cette catégorie ? LIntranet est soumis au droit dauteur puisque lon sort du champ de lexception de la copie privée en un exemplaire. Il y a usage interne mais collectif. Que se passe-t-il si un texte est chargé sur un Intranet sans possibilités de téléchargement? Au-delà de la copie unique, des droits devraient être payés car l'uvre peut être plusieurs fois consultée par des personnes autres que le copiste. En cas d'envoi d'une copie d'un fichier accompagné, il y a aussi opposabilité du droit d'auteur, mais se posera un problème de preuve. Les droits de représentation Ces droits sont nés à la Révolution, pour les théâtres. Il sagit du droit de représentation publique dune uvre. Toute circulation dune uvre et donc la télédiffusion dune uvre est soumise au droit dauteur et relève du droit de représentation. La circulation dans les tuyaux, autrement dit, la télédiffusion dune uvre, relève du droit de représentation alors que la visualisation sur un écran devrait relever du droit de reproduction. Si une même personne est titulaire de ces deux droits attachés à une même uvre, il ny a pas de problème, mais que se passe-t-il si des personnes distinctes sont chacune titulaires de lun de ces deux droits attachés à une même uvre ? En cas de désaccord, luvre est neutralisée. À noter que le droit de reproduction est sécable sur divers supports : papier, audio, numérique, etc. Le droit d'auteur peut faire l'objet de nombreux démembrements. La question de la territorialité Un éditeur français constate quun ouvrage dont il est titulaire des droits est présent sur un site du Nebraska. De deux choses lune. Léditeur porte son affaire devant le juge pénal français. Le code pénal Français sappliquera si l'un des éléments constitutifs de l'infraction est localisé en France. Ce sera le cas puisque l'uvre apparaîtra sur le moniteur et l'écran du juge français. Mais quelles suites réelles aura la décision française ? Léditeur porte son affaire devant le juge civil. Quelle règle permet alors de désigner la loi compétente ? La question est en débat. Pour le satellite, cest la loi du pays démission, pour Internet, ce serait la loi du pays du site. Si le site était situé sur une île qui est un "paradis numérique" non soumis au droit dauteur, que se passerait-il ? Cette solution risque de favoriser l'essor de tels « paradis numériques » ou d'entraîner, dans 80 % des cas, l'application de la loi américaine. Si ce nest pas la loi du pays démission qui sapplique, ce pourrait être la loi du pays de réception. Pour être en règle, il faudrait donc connaître la loi des 200 pays existant. La loi française est la plus exigeante et la plus
protectrice, mais les sites français représentent à
peine 5 % de lensemble des sites de la planète. Le statut de la copie privée De la même façon que dans le numérique la copie privée en un seul exemplaire est admise, on pourrait imaginer disposer de la même tolérance dans le cas du numérique. Dans le cas du numérique, est envisagée une exception spéciale, cest la copie transitoire, indispensable au fonctionnement du processus de transmission. Plutôt que de parler dexception, le législateur pourrait énoncer que ces copies transitoires ne sont pas soumises à la réglementation car ne rentrant pas dans le champ du droit d'auteur. La solution adoptée répondra autant à des considérations politiques, économiques que juridiques. Pour l'heure, une copie éphémère est soumise au droit d'auteur mais la proposition de directive sur le droit d'auteur dans la société de l'information veut tenter d'opérer une évolution et de rendre obligatoire une exception propre aux copies transitoires, nécessaires et accessoires. LUnion Européenne a prévu en outre des exceptions facultatives. Pour l'heure ce système est dit « fermé » et une liste exhaustive a été fournie. Les États vont fournir une liste dexceptions qu'ils souhaiteraient voir figurer. Chaque État va dire quil lui manque une exception et la liste ira en saugmentant. Sans rentrer dans le détail, le texte actuel de la proposition suggère de retenir comme exceptions :
En France, on a le droit de copier une uvre dont on sera le seul usager. Cette solution est antérieure à 1957. Elle repose sur l'incapacité à interdire efficacement la copie privée et a parfois été justifiée par les difficultés de réaliser une copie ou par la faible perte occasionnée aux auteurs. Ces derniers arguments paraissent erronés. La contrepartie de cette liberté est une taxe sur la copie privée dont le produit annuel est de 80 MF. Ce fonds est abondé par les éditeurs de livre à hauteur de 0,2 % de leur chiffre daffaires, soit 30 MF. Au total, 110 MF de taxes réparatrices du préjudice subi par les créateurs. À ces 110 MF sajoutent 8 MF de subventions du Ministère de la Culture et de la Communication pour le soutien dactions et dopérations diverses. Ces sommes, gérées par le Centre National du Livre, sont utilisées au profit de :
Copie numérique et copie analogique Larrivée du numérique a multiplié les facilités de la copie, en rapidité et fiabilité. Une solution pourrait consister en linterdiction de la copie privée, comme cest le cas pour les logiciels dont la copie est interdite si ce nest la copie de sauvegarde. La copie privée est absente des directives Européennes. Sur le plan international, on aurait du mal à l'interdire. Aux USA, par exemple, le public considère qu'il a un droit à copie privée. Quant aux éditeurs, ils ne tiennent pas à interdire la copie privée car ils nen ont pas les moyens. Dans trois ou quatre ans des dispositifs techniques le permettront peut-être. Il est intéressant dobserver comment droit et technique peuvent venir au secours lun de lautre. La technique permet de marquer ou de verrouiller les uvres tandis que le droit viendrait sanctionner les actes de contournement des dispositifs techniques. Il semblerait quil y ait actuellement une préférence pour la rémunération de la copie privée comme cest le cas actuellement. Il est à noter que les textes actuels ont été bâtis sur la technologie du phonogramme ou du vidéogramme. En multimédia, la copie privée est interdite puisque tout CD-Rom comporte un logiciel de navigation relevant de la réglementation sur les logiciels dont la copie est interdite, en dehors de la copie de sauvegarde (voir supra). De toute façon, il faut éviter que la rémunération pour copie privée des uvres sanalyse comme une taxe et soit plutôt considérée comme un droit dauteur. Luvre collective Luvre collective soppose à la notion romantique de lauteur titulaire dun droit patrimonial et dont le droit moral doit pouvoir être protégé. Luvre collective fonctionne déjà dans le monde analogique. Qui en tire bénéfice? Les auteurs? Léditeur? sachant que les uvres collectives sont rémunérées au forfait. La création numérique et la presse ont des fonctionnements les apparentant à luvre collective. Ainsi luvre collective est un lieu de confrontation entre deux mondes, celui du droit de linvestisseur, personne morale qui prend linitiative de faire paraître et celui du droit de lauteur, personne physique isolée quil faut protéger des périls qui lentourent. Les hypothèses extrêmes : Une uvre analogique transposée telle quelle sur un support numérique sanalyserait comme la même uvre que luvre analogique. Les droits appartiennent au producteur. Si une uvre numérique utilise des contributions individuelles, celles-ci appartiennent à leurs auteurs. Quid si luvre numérique est une reprise partielle de luvre analogique? Est-ce une compilation de chacun des auteurs? Est-ce un sous-ensemble de luvre collective ? Faut-il recontracter? Une juste rémunération devrait pouvoir être versée aux contributeurs mais ceux-ci ne devraient pas disposer de la capacité de bloquer l'exploitation de l'uvre. La question du prix du livre Le prix du livre sert à fixer une assiette de rémunération Le livre supporte un taux de TVA de 5,5 %. Dans le cas du multimédia, lassiette de rémunération nest pas le prix de vente, car ce prix est variable selon les points de vente. Dans le cas du livre numérique, quelle assiette prend-on ? En ce qui concerne le prix du livre et ses évolutions en France, on dispose dune visibilité à 3 ans. En Europe, le CD-Rom nest pas considéré comme un livre. Dailleurs, en France il supporte un taux de TVA de 20,6 %. Le livre permet une facilité que ne permet pas le numérique : le feuilletage en librairie ou encore le « butinage » quoique certains États aient envisagé de créer une exception spéciale fondée sur la même idée (« browsing »). |
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