rapports
Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

En conclusion

Le développement du numérique, traité ici à propos du livre, doit être pensé dans ce qu'il signifie de nouveau au regard de la transmission, de la conservation et de la quantité d'informations et de connaissances potentielles mises à disposition de l'homme d'aujourd'hui.

On peut adopter quatre attitudes : se préoccuper du patrimoine culturel, au sens de ce qui est destiné à rester dans l'histoire de la pensée humaine; se borner, dans une démarche pragmatique, à utiliser au mieux les opportunités d'une technique encore à ses débuts; résister le plus possible, dans une démarche a priori critique; adopter une démarche plus ambitieuse, en cherchant à mesurer l'impact du livre numérique sur l'éducation et la culture, en imaginant le numérique comme synthèse à venir entre le livre papier et l'audiovisuel, en recherchant également les voies d'une régulation économique et juridique du réseau qui naît sous nous yeux, en bref, en repensant la notion d'édition.

Ce rapport ne peut à lui seul conclure sur ces points. Chacune de ces attitudes a son mérite. Les débats riches, qui ont eu lieu au sein même de la Commission, en sont la marque. On a entrevu des voies possibles pour la réflexion. On a mesuré que plus l'intérêt pour le numérique est grand, plus le discernement s'impose.

L'environnement mouvant des connaissances et des compétences rendait bien entendu difficile la tâche de la Commission du livre numérique. On imagine aisément que Gutemberg, lorsqu'il commença d'imprimer la Bible au milieu du quinzième siècle, n'avait pas prévu que son invention rendrait possible, quelque cinquante années plus tard, la réforme protestante, en permettant à chacun de lire la Bible ainsi que le promouvait Luther. On sait qu'en sens inverse, les missions protestantes ont amené le développement de l'imprimerie dans les terres de mission.

On imagine aussi qu'une Commission du livre imprimé n'aurait pas non plus nécessairement prévu à l'époque que l'imprimerie faciliterait la recherche scientifique, la montée du nationalisme grâce à la diffusion des langues vernaculaires, le développement de l'enseignement et sa démocratisation, et d'autres choses encore.

Mais rappeler par exemple que l'imprimerie a entraîné l'émergence du monde moderne, n'est pas dire que tel ou tel type de média crée en lui-même un mode de vie ou de pensée. C'est souligner qu'une technique de transmission de l'information peut faciliter l'émergence et le développement d'une culture nouvelle.

Les innovations technologiques ont, en effet, souvent des conséquences imprévues, en particulier lorsqu'elles rendent possible une évolution déjà en gestation, des esprits et des mœurs. La création de l'alphabet face à la culture des hiéroglyphes a peut-être permis de mieux penser la transcendance. On dit que les Vikings accostèrent sur le continent américain plus de cinq cents ans avant Christophe Colomb. Mais ce qui a fait la différence, c'est la diffusion dans toute l'Europe, grâce à l'imprimerie, de la réussite de ce dernier.

Socrate pensait sans doute que l'écrit n'était pas propice à un vrai dialogue, à une vraie maïeutique; l'imprimerie et ses conséquences ne lui ont pas nécessairement donné raison.

La question reste celle de l'accès à l'information, mais aussi de l'accès à la connaissance, c'est-à-dire les moyens mis en œuvre pour que l'information disponible devienne connaissance : il y a tant d'exclus encore. La question sera toujours la connaissance et la création pour qui et pour quoi? Le livre, par la polysémie de sa réception, par le temps et l'effort qu'il réclame, est une parole et une rencontre riches de promesses.

L'avenir ne s'impose pas, il se construit. Et la vision pour le troisième millénaire doit être portée par le souci de lutter contre toute forme d'exclusion. Le numérique ne sera un progrès que s'il permet un réel accès de tous à la culture, s'il renforce l'expression de la pensée et le plaisir de la création. Dire que le livre est un produit d'édition, c'est porter haut cette ambition. Elle convoque les auteurs, elle appelle les éditeurs, l'État et les opérateurs du monde de la communication tout comme chaque citoyen.