![]() |
| Rapport de la
Commission de réflexion sur Le livre numérique mai 1999 |
| Avant - propos |
| Jai cherché une transcendance
temporelle dun présent vers le mystère de lavenir. Emmanuel Levinas |
|
Jusquà maintenant, le rythme dévolution des technologies ne dépassait pas les capacités dassimilation de chaque génération. Pour la première fois, avec le numérique, il en va différemment. Les horloges techniques et humaines cessent dêtre synchrones. Il en résulte une véritable onde de choc, au sens que les sciences physiques donnent à ce terme. On a observé par exemple, cest la loi empirique dite de Moore, que la puissance des microprocesseurs double tous les dix-huit à vingt-quatre mois. Pour illustrer cette évolution, on pourrait dire que si lindustrie automobile avait connu le même rythme dévolution, les voitures que nous conduirions aujourdhui coûteraient moins de 30 francs, et consommeraient un peu plus dun litre pour faire plus de 350000 kilomètres! Le dire dexpert le plus affirmé, dans un tel environnement, devient donc rapidement obsolète. Comment décider de choix politiques, économiques et/ou éditoriaux, dans un domaine dont lévolution perpétuelle rend difficile tout pronostic? La réflexion est ardue et ses résultats seront à manier avec précaution. Lobjectif fixé par le Gouvernement à la commission de réflexion sur le livre numérique était « didentifier les effets du développement dInternet et de la numérisation sur la politique du livre et de la lecture, de proposer une analyse des enjeux culturels, socioculturels, économiques, juridiques de cette nouvelle donne de la circulation des idées et des textes, en étudiant notamment limpact des technologies de linformation sur la création, la diffusion-distribution, laccès, et en examinant létat de lart en matière de navigation et de numérisation ». La numérisation proprement dite est la capacité de traduire dans un code binaire tout type de message, textes, images, sons, calculs. Tous les livres ou presque passent dores et déjà par un stade numérique, avant leur impression sur papier. Aussi, retenir le terme dédition électronique, cest décrire un processus dédition sous une forme numérique. Cette édition peut prendre la forme par exemple dune transcription sur un CD-Rom dune édition papier préalable, mais la numérisation peut aussi sopérer directement sur CD-Rom ou DVD-Rom, sans autre forme dédition. Retenir le terme dédition en ligne, cest évoquer conjointement la technique de numérisation et celle du réseau Internet. De même que lédition électronique, lédition en ligne peut se faire conjointement avec une édition papier, mais elle peut être également lédition dun texte nayant aucun support papier, ni préalable, ni futur. Il convient aussi de distinguer entre une édition en ligne qui pourra être téléchargée sur un terminal classique de type ordinateur de bureau ou portable, et une édition en ligne qui sera téléchargée sur un terminal spécifiquement dédié à cet effet, comme il en existe aujourdhui différents prototypes sur le marché, notamment nord américain, accessibles aux particuliers, et bientôt en France avec un prototype élaboré par une équipe française. Ces prototypes sont en général appelés livre électronique. Parler du livre numérique, cest également prendre en compte lévolution de la textualité elle-même. On parle dhypertexte, par opposition au texte linéaire, dès lors que la numérisation permet de naviguer dans un ensemble de textes grâce à des liens créés à cet effet. Pour tirer le meilleur parti de la technologie numérique, il fallait donc chercher à évaluer ses impacts immédiats et futurs et en particulier ses effets et ses bénéfices pour la création littéraire et la pensée. Il était important pour conduire utilement la réflexion sur le livre numérique, de travailler plus largement sur lunivers numérique proprement dit. Il en va ainsi de la commercialisation de lobjet livre sous forme papier via le réseau du Net, ce que lon appelle le commerce électronique du livre. Le parti pris par ce rapport a été délaborer une problématique. Le développement dune technologie, aussi puissante soit-elle, et celle-ci lest singulièrement, doit être pensé. Au risque de décevoir, mais autant le dire dentrée de jeu pour éviter toute méprise ou contre sens de lecture, on trouvera donc ici des pistes de réflexion et des orientations de travail, et non pas un catalogue de mesures techniques ou juridiques, pas plus que de doctes prévisions concernant lévolution des métiers de lédition, dautant plus que de nombreux rapports ont déjà abordé ces thématiques : rapport Lorentz, sur le commerce électronique, rapport Bloche sur la francophonie sur Internet, rapport du Conseil d'état, sur Internet et les réseaux numériques. Il est tout à fait clair également que les politiques à conduire devront de plus en plus lêtre à un niveau international, à tout le moins européen. Cela suppose que la réflexion engagée ici puisse être poursuivie en dautres lieux, plus internationaux. Pour élaborer cette problématique, on a tenté dobserver et danalyser le développement du numérique sans excès de nostalgie ni de prudence. Se poser la question dune concurrence possible entre le livre numérique et le livre imprimé, au point dimaginer lun se substituant à lautre, risquerait tout autant denthousiasmer ou de désespérer, mais à tort. Beaucoup dexperts saccordent pour constater quaucun média na jamais totalement remplacé un média qui lui préexistait. Il convient de rappeler, par exemple, quaux États-Unis, pays le plus avancé en matière de numérique, les ventes de magazines connaissent de forts taux de croissance et que la fréquentation des librairies reste importante, y compris par les jeunes générations. Tout nouveau média existe dès lors quil répond à un besoin, et quil y répond mieux ou autrement que ses prédécesseurs. Tout nouveau média peut avoir un impact positif sur les médias existants, à condition que lutilisation de ces derniers réponde à de nouveaux besoins. De plus, lapparition dun nouveau média nest pas un processus additif en termes de temps; elle transforme plutôt la part du temps consacré à lusage de tel ou tel média. On peut prendre quelques exemples ou analogies. La photo couleur rend mieux compte des chromos de la vie que les clichés noirs et blancs, mais ces derniers gardent toute leur force artistique, au point de retrouver une force et un impact, par exemple en publicité. La radio ne sécoute plus en famille le soir, supplantée quelle est par la télévision, mais elle a trouvé de nouveaux espaces découte dans les voitures et dans la plupart des chambres dadolescents et détudiants. Elle accompagne aussi le travail de nombreux artisans. Il est intéressant de noter que les courbes daudience de la télévision et de la radio sinversent dans la journée, la radio étant le média « du matin », la télévision le média « du soir ». Il serait donc infructueux de limiter la compréhension du numérique à la seule aune des médias existants et de leurs possibilités. On pouvait percevoir, il y a un siècle, lapparition de
lautomobile comme simplement la possibilité technique davoir
une voiture sans chevaux. En réalité, on sait aujourdhui
quil sagissait de tout autre chose, puisque cette
innovation était porteuse dun mode de vie totalement
nouveau. A contrario, il est aisé dimaginer que le numérique porte en germe une révolution culturelle, quil convient de penser de manière à en mesurer les conséquences, les risques et les possibilités, en sachant aussi le cas échéant être volontariste et pas seulement spectateur. Ce sont bien les usages qui conditionnent lavenir des techniques, et non linverse. Le type de lecture est révélateur de pratiques sociales et culturelles. Il est possible que le numérique, par la fluidité quil introduit, rencontre un univers social plus distant à légard de toute forme dautorité, voire de fidélité. Voilà pourquoi, en sappuyant sur la nature du livre qui est provocation à penser et à vivre, espace de désir et de plaisir, on a, dans le texte qui suit, délibérément pris le parti de développer la réflexion autour de thèmes spécifiques au travail dédition. On veut espérer que cette réflexion sera suffisamment fine pour orienter le travail déquipes publiques et privées compétentes sur tel ou tel sujet, pour aider les décideurs publics et privés dans lélaboration de stratégies pertinentes afin daccompagner et dorienter les évolutions rendues possibles par la technologie du numérique dans le domaine de lédition. |