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Audition de Jean HÉBRARD
Inspecteur Général de
l'Éducation
Nationale, le 11/12/98
- Le livre et le numérique : outre le fait qu'il n'est pas
plus aisé de définir le livre numérique que de
définir le livre lui-même, Jean Hébrard pose
comme postulat l'inadéquation du terme même de "
livre numérique " par lequel on tente d'imposer un
produit " archaïque " à un support qui n'est
pas fait pour lui et qui s'en est " libéré ".
Le rapport entre le livre et le numérique doit s'envisager en
premier lieu sous l'angle des pratiques et non du point de vue de
l'objet : des pratiques sociales apparaissent, des outillages mentaux
se transforment sur des objets encore mal définis. Ces objets
sont eux-mêmes en retard sur les pratiques comme l'attestent
certains CD-Rom qui ne sont encore, tant du point de vue de la forme
que du contenu, que des copies de livres. Pourrait, le cas échéant,
être défini comme " livre numérique "
toute offre de lecture (ou d'écriture) qui tend à
s'adapter aux nouveaux outils et aux nouvelles manières de
faire.
- Comment lire face à une inflation d'écriture? Le "
livre numérique " conduit à une évolution
des modes d'écriture davantage que des modes de lecture car
les machines nous désapprennent à lire pour nous
apprendre à écrire. Nous assistons à une
inflation de la mise à disposition de l'écrit et à
un élargissement à l'infini de l'offre d'informations
qui se situe bien au-delà de ce que nos esprits peuvent
traiter. D'où l'apparition, sur la toile, de trieurs
d'informations et la multiplication de sites de documentation.
À la lenteur qui caractérisait le rapport au livre
succède une nouvelle temporalité basée sur le
fractionnement face à l'accroissement des sollicitations de
loisir et face aux possibilités technologiques elles-mêmes
(sur Internet ou sur un CD-Rom, le " cliquage " et le
vagabondage remplacent la lecture). Par conséquent que va-t-il
rester du " lire ", c'est-à-dire de la confrontation
avec la pensée ou l'imaginaire d'autrui? L'écriture est
une pratique plus individualiste dans laquelle l'essentiel n'est pas
que ce soit lu mais que ce soit lisible (cf. la mise sur Internet de
journaux intimes, la multiplication des ouvrages à compte
d'auteur...). De surcroît, on peut voir apparaître avec le
numérique un nouveau type de public intéressé
davantage par le plaisir de naviguer et de se perdre que par le
plaisir de lire.
- De nouveaux outillages mentaux : actuellement le livre "
papier " ne paraît pas directement et immédiatement
menacé par une version numérique qui en est un
sous-produit sur un plan technologique (écran brillant,
fatigant, pas de manipulation,...) et qui ne correspond pas à
nos traditions. À long terme cependant, ces deux obstacles
pourraient disparaître, ce qui poserait la question, notamment
sur un plan économique, de la coexistence des deux supports.
Jean Hébrard insiste à cet égard sur les régimes
de lecture distincts entre, d'une part, les pays de tradition
protestante ayant un faible réseau de librairies mais une
politique très développée en matière de
lecture publique et, d'autre part, les pays de tradition catholique
où le rapport est généralement inversé
du fait des habitudes d'appropriation du livre. Le réseau de
lecture publique au sein duquel le livre est dépersonnalisé
et circule s'apparente à bien des égards à ce
qui peut se produire sur Internet. On sous-estime sans doute, dans
un pays comme la France, la capacité de nombreux publics, dénués
de rapports affectifs au livre, à s'adapter à la
lecture de livres (ou de parties de livres) sur Internet et à
transférer le " pay per view " du cinéma au
livre.
Le livre traditionnel a constitué jusqu'à présent
un excellent support pour une pensée de type linéaire
s'organisant sur le modèle du récit (résolution
progressive des conflits) ou de l'enchaînement des arguments. Le
numérique pourrait, et il s'agirait alors d'un véritable
changement de civilisation, y substituer une pensée en réseau
au sein de laquelle les savoirs et les opinions se trouveraient de
moins en moins connectés entre eux. Cette " pensée "
atomisée reviendrait à accumuler sans lier en allant, grâce
à des machines " pense-bête ", directement et
rapidement à l'information recherchée afin de répondre
à l'accélération des besoins de décision
dans nos sociétés modernes.
- Inventer de nouvelles sociabilités : Jean Hébrard
insiste sur les sociabilités que génère la
lecture traditionnelle, tout texte lu ouvrant un forum de discussion
et dotant le lecteur de signes de reconnaissance qui l'identifient
auprès d'autres personnes. Face à cela, que valent les
sociabilités cybernétiques? La pratique du numérique
risque d'entraîner davantage de solitude, d'anonymat, mais
peut également permettre d'inventer, grâce aux forums,
de nouveaux modes d'échanges. Ces questions se posent de manière
aiguë à l'école dont les fondements sont remis
radicalement en cause par l'introduction des ordinateurs. Jusqu'à
présent l'école fonctionnait sur le modèle établi
par les Grecs pour former les citoyens : un maître, des élèves
et de l'écriture réunis dans un lieu clos. L'école
sera-t-elle le lieu de nouvelles sociabilités éducatives
intégrant la machine (comment faire partager les mêmes
textes lorsque les nouvelles machines désocialisent le
texte?) ou ces sociabilités devront-elles se reconstituer en
dehors du cadre scolaire? Aujourd'hui, le professeur accomplit un
travail que la machine peut faire, parfois même mieux que lui
car elle s'adapte au rythme de l'élève. Par contre,
l'ordinateur ne permet pas de développer des interactions
entre les élèves, ce qui pourrait être, à
l'avenir, l'une des tâches prioritaires du professeur.
Le " livre numérique ", en combinant le texte (la
lecture) et la voix, pourra-t-il, notamment grâce à
l'hypertexte, restituer de la discussion, de l'accompagnement?
- Quelle régulation? Comment se transformeront la
fonction régulatrice, jusqu'à présent remplie
par les éditeurs, et la fonction de prescription assumée
notamment par le monde scolaire et les journalistes, dans un univers
numérique au sein duquel les utilisateurs sont plus attirés
par l'écriture que par la lecture (développement de l'édition
à compte d'auteur...) ? Il ne s'agit plus de sélectionner
et de mettre en forme des textes puisque ceux ci sont directement
livrés sur la toile, mais de les indexer et d'être en
mesure de conseiller et d'accompagner les auteurs, en établissant
par exemple des comités de lecture.
- "Braconner l'informatique ". Jean Hébrard
reprend la thèse de Michel De Certeau selon laquelle toute
lecture constitue un braconnage par lequel chacun " s'arrange "
avec le texte qui lui procure une " réassurance "
culturelle, sociale et émotive car il y trouve avant tout ce
qu'il y met lui-même. L'écrit laisse par conséquent
une large part à l'interprétation et à la
liberté, contrairement à l'informatique qui guide le
lecteur et s'impose à lui et qu'il convient donc de "truander"
et de "braconner" pour la rendre intéressante et
enrichissante.
En conclusion, Jean Hébrard propose d'abandonner le terme de "
livre numérique " qui tente de récupérer un
produit archaïque dans un dispositif qui n'est pas fait pour lui.
Il existe des objets mal définis qui correspondent à des
écritures stockées et dotées de dispositifs d'accès.
Laissons le consommateur en inventer les usages, quitte à se
doter des outils nécessaires pour les observer (la commission
ne pourrait-elle proposer à Catherine Trautmann la création
d'un observatoire des nouvelles pratiques sur Internet?).
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