rapports
Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

Audition de Jean HÉBRARD
Inspecteur Général de l'Éducation Nationale, le 11/12/98

  • Le livre et le numérique : outre le fait qu'il n'est pas plus aisé de définir le livre numérique que de définir le livre lui-même, Jean Hébrard pose comme postulat l'inadéquation du terme même de " livre numérique " par lequel on tente d'imposer un produit " archaïque " à un support qui n'est pas fait pour lui et qui s'en est " libéré ".

Le rapport entre le livre et le numérique doit s'envisager en premier lieu sous l'angle des pratiques et non du point de vue de l'objet : des pratiques sociales apparaissent, des outillages mentaux se transforment sur des objets encore mal définis. Ces objets sont eux-mêmes en retard sur les pratiques comme l'attestent certains CD-Rom qui ne sont encore, tant du point de vue de la forme que du contenu, que des copies de livres. Pourrait, le cas échéant, être défini comme " livre numérique " toute offre de lecture (ou d'écriture) qui tend à s'adapter aux nouveaux outils et aux nouvelles manières de faire.

  • Comment lire face à une inflation d'écriture? Le " livre numérique " conduit à une évolution des modes d'écriture davantage que des modes de lecture car les machines nous désapprennent à lire pour nous apprendre à écrire. Nous assistons à une inflation de la mise à disposition de l'écrit et à un élargissement à l'infini de l'offre d'informations qui se situe bien au-delà de ce que nos esprits peuvent traiter. D'où l'apparition, sur la toile, de trieurs d'informations et la multiplication de sites de documentation.

À la lenteur qui caractérisait le rapport au livre succède une nouvelle temporalité basée sur le fractionnement face à l'accroissement des sollicitations de loisir et face aux possibilités technologiques elles-mêmes (sur Internet ou sur un CD-Rom, le " cliquage " et le vagabondage remplacent la lecture). Par conséquent que va-t-il rester du " lire ", c'est-à-dire de la confrontation avec la pensée ou l'imaginaire d'autrui? L'écriture est une pratique plus individualiste dans laquelle l'essentiel n'est pas que ce soit lu mais que ce soit lisible (cf. la mise sur Internet de journaux intimes, la multiplication des ouvrages à compte d'auteur...). De surcroît, on peut voir apparaître avec le numérique un nouveau type de public intéressé davantage par le plaisir de naviguer et de se perdre que par le plaisir de lire.

  • De nouveaux outillages mentaux : actuellement le livre " papier " ne paraît pas directement et immédiatement menacé par une version numérique qui en est un sous-produit sur un plan technologique (écran brillant, fatigant, pas de manipulation,...) et qui ne correspond pas à nos traditions. À long terme cependant, ces deux obstacles pourraient disparaître, ce qui poserait la question, notamment sur un plan économique, de la coexistence des deux supports. Jean Hébrard insiste à cet égard sur les régimes de lecture distincts entre, d'une part, les pays de tradition protestante ayant un faible réseau de librairies mais une politique très développée en matière de lecture publique et, d'autre part, les pays de tradition catholique où le rapport est généralement inversé du fait des habitudes d'appropriation du livre. Le réseau de lecture publique au sein duquel le livre est dépersonnalisé et circule s'apparente à bien des égards à ce qui peut se produire sur Internet. On sous-estime sans doute, dans un pays comme la France, la capacité de nombreux publics, dénués de rapports affectifs au livre, à s'adapter à la lecture de livres (ou de parties de livres) sur Internet et à transférer le " pay per view " du cinéma au livre.

Le livre traditionnel a constitué jusqu'à présent un excellent support pour une pensée de type linéaire s'organisant sur le modèle du récit (résolution progressive des conflits) ou de l'enchaînement des arguments. Le numérique pourrait, et il s'agirait alors d'un véritable changement de civilisation, y substituer une pensée en réseau au sein de laquelle les savoirs et les opinions se trouveraient de moins en moins connectés entre eux. Cette " pensée " atomisée reviendrait à accumuler sans lier en allant, grâce à des machines " pense-bête ", directement et rapidement à l'information recherchée afin de répondre à l'accélération des besoins de décision dans nos sociétés modernes.

  • Inventer de nouvelles sociabilités : Jean Hébrard insiste sur les sociabilités que génère la lecture traditionnelle, tout texte lu ouvrant un forum de discussion et dotant le lecteur de signes de reconnaissance qui l'identifient auprès d'autres personnes. Face à cela, que valent les sociabilités cybernétiques? La pratique du numérique risque d'entraîner davantage de solitude, d'anonymat, mais peut également permettre d'inventer, grâce aux forums, de nouveaux modes d'échanges. Ces questions se posent de manière aiguë à l'école dont les fondements sont remis radicalement en cause par l'introduction des ordinateurs. Jusqu'à présent l'école fonctionnait sur le modèle établi par les Grecs pour former les citoyens : un maître, des élèves et de l'écriture réunis dans un lieu clos. L'école sera-t-elle le lieu de nouvelles sociabilités éducatives intégrant la machine (comment faire partager les mêmes textes lorsque les nouvelles machines désocialisent le texte?) ou ces sociabilités devront-elles se reconstituer en dehors du cadre scolaire? Aujourd'hui, le professeur accomplit un travail que la machine peut faire, parfois même mieux que lui car elle s'adapte au rythme de l'élève. Par contre, l'ordinateur ne permet pas de développer des interactions entre les élèves, ce qui pourrait être, à l'avenir, l'une des tâches prioritaires du professeur.

Le " livre numérique ", en combinant le texte (la lecture) et la voix, pourra-t-il, notamment grâce à l'hypertexte, restituer de la discussion, de l'accompagnement?

  • Quelle régulation? Comment se transformeront la fonction régulatrice, jusqu'à présent remplie par les éditeurs, et la fonction de prescription assumée notamment par le monde scolaire et les journalistes, dans un univers numérique au sein duquel les utilisateurs sont plus attirés par l'écriture que par la lecture (développement de l'édition à compte d'auteur...) ? Il ne s'agit plus de sélectionner et de mettre en forme des textes puisque ceux ci sont directement livrés sur la toile, mais de les indexer et d'être en mesure de conseiller et d'accompagner les auteurs, en établissant par exemple des comités de lecture.
  • "Braconner l'informatique ". Jean Hébrard reprend la thèse de Michel De Certeau selon laquelle toute lecture constitue un braconnage par lequel chacun " s'arrange " avec le texte qui lui procure une " réassurance " culturelle, sociale et émotive car il y trouve avant tout ce qu'il y met lui-même. L'écrit laisse par conséquent une large part à l'interprétation et à la liberté, contrairement à l'informatique qui guide le lecteur et s'impose à lui et qu'il convient donc de "truander" et de "braconner" pour la rendre intéressante et enrichissante.

En conclusion, Jean Hébrard propose d'abandonner le terme de " livre numérique " qui tente de récupérer un produit archaïque dans un dispositif qui n'est pas fait pour lui. Il existe des objets mal définis qui correspondent à des écritures stockées et dotées de dispositifs d'accès. Laissons le consommateur en inventer les usages, quitte à se doter des outils nécessaires pour les observer (la commission ne pourrait-elle proposer à Catherine Trautmann la création d'un observatoire des nouvelles pratiques sur Internet?).



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