rapports
Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

Audition de Patrick BAZIN
Directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon (BML), le 05/02/99

Audition de Patrick BAZIN
Directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon (BML), le 05/02/99

La présence du numérique à la BM de Lyon se décline à travers trois types de produits :

  • le CD-Rom : ceux de référence (une centaine) sont accessibles en ligne; les autres (plus de 1000 à ce jour) sont traités comme les livres, qu'il s'agisse des acquisitions, de la mise en rayons ou des prêts aux lecteurs.
    Ajoutons que la BML a co-réalisé un CD-Rom sur l'œuvre de Rabelais, en 1995, avec les Universités de Clermont-Ferrand et Nice et que le Musée de l'Imprimerie, qui dépend de la BML, vient d'en réaliser un sur l'histoire de l'imprimerie.
  • la numérisation de documents : elle a débuté en 1992 afin de mettre en place un nouveau mode d'archivage et d'accès pour des fonds documentaires spécifiques.
    C'est le cas, par exemple, des dossiers de presse ayant pour thème la région Rhône-Alpes. 100000 articles ont déjà été numérisés sur la base d'accords à l'amiable avec divers journaux, pour un usage exclusivement local. Il est évident que la question des droits se poserait de façon aiguë si les articles étaient accessibles via Internet.

Autre exemple : 10000 enluminures de manuscrits médiévaux numérisés et accessibles via Internet.

Par ailleurs, la BM de Lyon, compte tenu de l'ampleur de ses collections patrimoniales, réfléchit à l'édition à la demande d'ouvrages tombés dans le domaine public. Aussi est-elle en discussion avec Librissimo (une émanation de Bibliopolis et des Éditions à la Carte) en vue de la numérisation et de la diffusion de ces fonds.

  • Internet : la BML est connectée à Internet depuis 1993 et son catalogue accessible. Elle offre des accès gratuits au public depuis juin 1995 et vient de mettre en service une troisième version de son Web.

Internet rencontre un succès considérable. D'un côté les connexions au site de la BML ne cessent de croître actuellement 38000 requêtes par semaine, dont 55 % provenant de l'étranger. De l'autre, celle-ci a de moins en moins les moyens (en termes de postes et de débits) de répondre aux demandes, exponentielles, d'accès aux ressources électroniques extérieures.

La BM de Lyon est en train de faire évoluer son système informatif afin de regrouper autour d'un réseau intranet/internet ces trois modes d'accès à la documentation.

Selon Patrick Bazin, le numérique ne modifie pas l'objectif de la bibliothèque puisque ce qui importe est moins le livre que le contenu textuel. Par contre, les modalités d'exercice de la profession de bibliothécaire et les usages des publics se transforment profondément. Les usagers des bibliothèques ont ainsi des demandes plus importantes en matière d'accès aux informations, dont l'hétérogénéité est beaucoup plus grande avec l'électronique. Le bibliothécaire, quant à lui, doit maîtriser cette nouvelle offre de contenu; son rôle est de plus en plus d'accompagner le lecteur dans ses recherches. Mais jusqu'où doit-il aller? Faut-il envisager une tarification? En devenant médiathèques, les bibliothèques ont, en outre, absorbé d'autres supports et sont devenues des lieux de plus en plus polymorphes où le lecteur vient "faire son marché". En tout état de cause, l'électronique repositionne les bibliothécaires au cœur de la médiation avec les savoirs.

Par ailleurs, les bibliothèques ont, bien sûr, une responsabilité dans la sensibilisation et même la formation du public aux nouvelles technologies de l'information et de la communication. Elles comptent parmi les rares lieux, largement ouverts et fréquentés, qui peuvent contribuer à réduire l'écart, sans doute grandissant, entre ceux qui, d'une part, possèdent et maîtrisent la technologie et, d'autre part, ceux qui en sont exclus. Le développement de l'électronique peut également modifier la nature des relations que les bibliothèques entretiennent avec les autres acteurs de la chaîne du livre, et d'abord les éditeurs et les libraires. Ces relations connaissent actuellement une certaine tension liée à la question du droit de prêt et à celle des rabais obtenus par les bibliothèques pour l'achat des livres.

Le développement du commerce électronique et de services associés aux produits (tels qu'une information bibliographique de qualité) va peut-être permettre de dépasser ce conflit entre clients et fournisseurs et décaler le débat vers un véritable partenariat entre bibliothèques et éditeurs/libraires.

Ne peut-on imaginer, par exemple, que les bibliothèques publiques, qui sont d'excellentes vitrines de l'édition, offrent à leurs lecteurs, moyennant un cadre juridique adéquat, la possibilité de commander directement des livres chez des libraires ou même de se les faire imprimer sur place?

Par ailleurs, des partenariats de co-production sont envisageables dans le domaine de la réimpression d'ouvrages épuisés ou de la création de documents électroniques nécessitant un travail de documentaliste.

Quant aux relations avec le système éducatif, elles ne peuvent que se renforcer du fait de la nature de plus en plus médiatrice et participative de la pédagogie. À bien des égards, le modèle de la bibliothèque, comme " machine " à transmettre et à socialiser un savoir mondialisé, se situe de plus en plus au cœur ou, du moins, à la croisée des chemins du processus éducatif.

En ce qui concerne la conservation des documents, le microfilm semble être encore, aujourd'hui, le mode d'archivage le plus fiable et le moins cher. La pérennité des supports optiques semble plus faible et celle des outils de lecture (matériels et logiciels) encore davantage. Mais les avantages liés au document numérique (accès à distance et mode d'appropriation plus souple) vont tout de même très rapidement prévaloir.

Ils le feront dans le sens d'un " archivage dynamique ". En effet, les problèmes de migration (d'un support à l'autre, d'un outil de lecture à l'autre) induits par une conservation durable deviennent primordiaux. Il est urgent d'y réfléchir à l'échelle nationale et même internationale, de façon concertée et planifiée.

En tout état de cause, à la séparation entre contenu, support et mode lecture, qui prévalait avec le livre classique va se substituer une réalité hybride caractérisée par une intrication entre contenu et outil de lecture, celui-ci influant sur celui-là. Si ce dernier change, le contenu lui-même s'en trouve modifié, même de façon marginale.

Mais les questions actuellement les plus cruciales sont économiques et politiques. Elles concernent, avant tout, les coûts de télécommunication (extrêmement bloquants aujourd'hui); mais aussi le prix de la documentation électronique et des droits qui lui sont liés; et, enfin, la liberté qu'ont les bibliothèques publiques de valoriser ou non leurs propres collections.

En particulier, la perspective du paiement à l'acte, liée à la nature dynamique et fractionnable de la documentation électronique, pose un problème radicalement nouveau aux bibliothèques publiques. Le livre était acquis une fois pour toute et contenait potentiellement un nombre infini de lectures. Ce n'est plus le cas du document électronique qui n'existe qu'à travers l'acte de lecture lui-même.

Il est donc urgent que les pouvoirs publics prennent des mesures concrètes en la matière :
- financement de réseaux à hauts débits accessibles aux bibliothèques publiques et mise en place d'une tarification adéquate,
- aide à la numérisation de collections et à l'installation de dispositifs de numérisation dans les bibliothèques patrimoniales (qui sont, généralement, municipales),
- élargissement des aides accordées à l'équipement informatique des bibliothèques de telle manière que soit prise en compte la totalité du système d'information (accès Internet, Intranet, gestion électronique de documents, serveurs Web, etc.) et pas seulement la gestion traditionnelle,
- aide à l'acquisition (y compris par abonnements) de la documentation électronique nécessaire. Il faudrait, par exemple, que les aides accordées par le CNL, actuellement réservées à l'édition papier, puissent concerner aussi l'édition électronique, étant donné qu'il s'agit toujours bien de texte,
- aide à l'acquisition de droits et / ou modification de la législation sur la propriété intellectuelle dans le sens d'une plus large accessibilité à l'information et à la connaissance dans le cadre du service public.

Il devient donc urgent de redéfinir ce que signifie l'espace public du savoir dans le contexte de la nouvelle économie de l'information. Une piste est à rechercher du côté du concept de partage : le savoir généraliste et encyclopédique, commun à l'ensemble des citoyens. Le partage du savoir est même une condition de l'échange économique, un peu comme le réseau routier est une condition de la circulation des produits. La question de son coût, tout en se posant, bien évidemment, ne peut donc être envisagée uniquement en terme d'offre et de demande, car elle concerne la collectivité prise dans sa globalité (en tant que corps social) et non des segments de celle-ci.


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