Jean Racine signature de Racine

La Ferté-Milon (Aisne), 22 décembre 1639 Paris, 21 avril 1699

Racine est l'un des plus grands poètes européens de langue française. Mais Jean Racine n'est que l'un des vingt-cinq millions de sujets de Louis XIII et de Louis XIV. Le troisième centenaire de la mort de Jean sera l'occasion de scruter à nouveau le mystère de la poésie de Racine, et celui de sa transcendance par rapport au temps où elle est apparue et à l'homme qui, lui donnant son nom, n'a gardé pour lui que son prénom de baptême.

Peu d'auteurs donnent, comme Racine, un sentiment aussi évident d'incommensurable entre une vie d'homme et l'œuvre d'un poète. Jean Racine semble relever de la sociologie historique du "lettré", et Racine de la seule critique littéraire. Raymond Picard a pu écrire une savante et intelligente biographie de l'un, sous le titre La carrière de Jean Racine (1956) : elle ne cite les œuvres du poète qu'au titre d'événements dans la vie d'un sujet de Louis XIV qui fait "carrière" dans les Lettres.

Thierry Maulnier, dans un essai justement célèbre (1935) et Raymond Picard lui-même, dans les préfaces inspirées de son édition de la Pléiade, ont pu envisager l'œuvre dramatique du poète comme une monade parfaitement indépendante de Jean Racine, et même de son époque, trouvant tout son sens en dehors de son auteur et de ses circonstances historiques.

Les efforts d'autres critiques, tel René Jasinski, pour déchiffrer dans l'œuvre du poète l'historicité de l'homme, n'ont pas convaincu. Plus fructueuses ont été les recherches qui établissent les sources littéraires du poète, et l'arrière-fond contemporain de débats poétiques, rhétoriques, moraux et religieux sur lequel se détache l'extrême singularité de son œuvre dramatique. Il y a du M. Teste chez Racine, mais un M. Teste productif à volonté. On peut aussi voir Racine en Valéry du XVIIe siècle, dont il nous faudrait reconstituer difficilement les Cahiers d'après ses préfaces, sa correspondance, les notes en marge de ses livres, tous témoignages incomplets où le poète et l'intelligence qu'il avait de son art se laissent plutôt deviner que percer.


Jean Racine
Dessin de Sandoz d’après le portrait original de Jean Baptiste Santerre (1651-1717)
© Roger-Viollet

L'histoire du théâtre elle-même, voire celle de la dramaturgie classique, sont déconcertées par cette œuvre si singulière dans la production contemporaine qu'elle semble relever de ses seules lois internes. Même si l'on admet avec Raymond Picard que Jean Racine a choisi le théâtre parce que la scène, au début du règne de Louis XIV, lui offrait la meilleure voie pour faire fortune dans les Lettres, on est tenté aussi de croire, avec le même critique, que le choix de ce genre littéraire par le poète Racine, de préférence au lyrisme par exemple, s'explique par la possibilité que lui offrait le genre dramatique de construire une œuvre signifiant par elle-même pour l'acteur, pour le spectateur et pour le lecteur, et derrière laquelle son propre "moi", aussi bien l'empirique que le créateur, pouvait s'effacer totalement.

Rappelons en quelques mots la biographie de Jean Racine. Orphelin dès la petite enfance, Jean est recueilli et élevé par la branche maternelle de sa famille, de bonne bourgeoisie d'offices provinciale.Très liés au couvent et aux Solitaires de Port-Royal, ses tuteurs le confient, de 1649 à 1658, aux "Petites Écoles" de Port-Royal, où il reçoit à la fois une éducation religieuse sévère, et un enseignement d'humanités d'une qualité exceptionnelle, faisant une large part à la langue et à la poésie grecques.

Il achève ses études par une année de philosophie au Collège d'Harcourt. On songe pour lui à une carrière ecclésiastique, ce qui l'exile brièvement à Uzès, auprès d'un oncle chanoine. Mais déjà il s'est lié à La Fontaine (un parent assez proche), Perrault, Boileau, Molière : au désespoir de sa famille et de Port-Royal, il choisit la carrière d'homme de lettres. Il s'essaye avec succès dans la poésie lyrique officielle (l'Ode aux nymphes de la Seine, pour le mariage de Louis XIV en 1660), mais en 1664, il commence à s'imposer au théâtre : la troupe de Molière joue sa première tragédie : La Thébaïde, et l'année suivante la seconde, Alexandre, qui célèbre indirectement Louis XIV ; trahissant Molière au cours même des représentations, il emporte sa pièce et sa principale interprète à l'Hôtel de Bourgogne, qui monte un spectacle rival. Jean avait une liaison publique avec la vedette de la troupe de Molière, "Marquise" du Parc. C'est elle qu'il entraîne avec lui chez les comédiens du roi en 1665 et c'est elle qui triomphera à l'Hôtel de Bourgogne dans le rôle-titre d'Andromaque en 1668. Port-Royal condamne publiquement son ancien élève, traité avec tous ceux qui écrivent pour le théâtre d'"empoisonneur public". Il répond vivement et aigrement (1666-1667). Il s'essaye à la comédie en 1668 (Les Plaideurs).

Après la mort de la Du Parc la même année (Jean la pleure violemment, mais on l'accusera bientôt de l'avoir fait empoisonner), il devient l'un des amants de la Champmeslé, et c'est avec cette nouvelle étoile qu'il fait triompher, entre 1669 et 1677, une série de chefs-d'œuvre tragiques par lesquels il s'impose comme le seul dramaturge français de la nouvelle génération digne du Grand Corneille. Dès 1672, il avait rejoint celui-ci à l'Académie française. Il avait déjà obtenu du roi plusieurs gratifications. Après le succès de Phèdre, âprement gagné contre une cabale de grands seigneurs, le roi le nomme son historiographe. Il est désormais pourvu d'une confortable pension annuelle.

Il renonce au théâtre, se marie, renoue avec ses anciens maîtres de Port-Royal. Cela ne l'empêche pas de poursuivre une brillante carrière de courtisan dans l'entourage du même Louis XIV qui persécute Port-Royal. Protégé de Mme de Maintenon après l'avoir été de Mme de Montespan, il écrira, à la demande de l'épouse morganatique de Louis XIV, deux tragédies bibliques, Esther et Athalie qui seront jouées devant le roi et la Cour par les jeunes pensionnaires de Saint-Cyr, l'établissement d'éducation fondé par la presque-reine. A sa mort en 1699, il sera inhumé selon ses vœux à Port-Royal-des-Champs, au pied d'un de ses anciens maîtres des Petites Écoles, M. Hamon. Il laissait manuscrit un Abrégé de l'Histoire de Port-Royal, écrit apologétique destiné à défendre devant le roi persécuteur la cause des "saints" et des "saintes" du jansénisme, fidèles aux vraies doctrines chrétiennes.

Jean "arriviste" des Lettres, Jean traître à Molière et à Port-Royal, Jean libertin allant de maîtresse en maîtresse, Jean courtisan habile de Louis XIV, Jean époux et père de famille exemplaire, Jean citoyen de la République des Lettres et ami des meilleurs esprits de son temps, Jean réconcilié avec Port-Royal et courant quelques risques pour lui être fidèle : que de contradictions, successives ou simultanées ! L'œuvre dramatique elle-même n'est pas d'un seul tenant ni d'une même tenue. Les deux premières tragédies ont autant de faiblesses que de beautés. Les deux dernières, et surtout Athalie, semblent l'œuvre d'un nouveau Racine, inconnu du précédent, peut-être le plus grand (comme le pensait Voltaire), en tout cas presque incompatible avec l'autre. Sa seule comédie, Les Plaideurs, n'est pas mémorable. Même dans la série des chefs-d'œuvre absolus de la maturité poétique, Mithridate est un pastiche cornélien un peu trop virtuose.

Tout ce qui, dans la dramaturgie classique française, si rationnellement régulière, est fait pour gêner un poète, tout ce qui dans l'alexandrin français rend la musique presque impossible, sert Racine. Chez lui, les contraintes dramatiques dénudent le naturel des sentiments et des situations, et les "barreaux" de l'alexandrin deviennent "les cordes d'une lyre".

Chacun des chefs-d'œuvre de la période 1668-1677 est en tout cas un univers en soi, d'une extraordinaire autonomie. Quoi de commun, sinon l'art souverain, entre le monde euripidien d' Andromaque et d' Iphigénie, l'univers virgilien de Bérénice, l'univers "persan" de Bajazet, et celui, crétois et pré-homérique, de Phèdre ? Racine, poète néo-alexandrin, est capable pour chacune de ses tragédies d'explorer un "universel de l'imaginaire" différent, où il condense invisiblement une érudition prodigieuse, répétant avec des accents inconnus ce qu'une longue tradition littéraire avait déjà dit et bien dit. Ce qui est inouï (et moderne), dans ces tragédies si concertées, ce qui dans leurs vers élève le français au rang de langue mallarméenne, c'est l'extraordinaire charge émotionnelle et lyrique qui passe, malgré le déjà vu et le déjà entendu des mots et des situations, malgré l'horlogerie de haute précision du drame. En ce sens, on peut rapprocher Racine et La Fontaine.

Ils ont inventé le lyrisme moderne, le lyrisme de la fragilité du cœur humain, et il jaillit chez ces deux poètes d'autant plus haut qu'il est contenu par l'art le plus conscient de soi, dans des genres essentiellement anti-lyriques, la fable et le dialogue dramatique. Chez les deux poètes, le chant filtre aussi d'une mémoire si ancienne qu'elle peut prêter aux désarrois les plus intimes l'amplitude d'une voix de toujours et de partout.


dessin de Toulouse-Lautrec
Sarah Bernhardt dans «Phèdre» au Théâtre de la Renaissance
Toulouse-Lautrec (1864 - 1901) Paris,
musée du Louvre © Photo RMN

Marc Fumaroli de l'Académie française