Rapport de la Commission de réflexion sur Le livre numérique
mai 1999

L’univers numérique

Le numérique, un univers en expansion

Pour la première fois, la FNAC a vendu en 1998 davantage de micro-ordinateurs que de postes de télévision, marché très saturé il est vrai. Pour la première fois également dans l’histoire des médias, on peut trouver une même machine, l’ordinateur, à l’école, sur le lieu de travail et au domicile. Le rêve d’une information accessible à tous, de n’importe quel lieu, est en passe de devenir une réalité, dans les pays riches et pour certains publics. Le nombre des utilisateurs réels d’Internet est, certes, encore très faible mais il croît rapidement.

Il serait inutile d’avoir vis-à-vis du numérique, la même myopie que celle qui, il y a un siècle, n’avait pas mesuré l’importance du train, myopie dont certaines villes de France conservent la trace avec des gares excentrées. On pourrait faire la même observation au sujet du téléphone en France, il y a quelques décennies.

La plupart des observateurs s’accordent pour prévoir le développement rapide du numérique et de l’utilisation d’Internet, l’amélioration des outils disponibles et des moteurs de recherche, l’usage plus répandu du ciblage de l’information en fonction des besoins de chacun, la croissance du commerce électronique et l’extension des bibliothèques virtuelles, l’utilisation plus grande des réseaux internes aux entreprises et aux institutions.

Il est indéniable que le numérique accroît énormément les capacités de transmission de l’information, en quantité et en rapidité. Cet accroissement doit être analysé en fonction du caractère réinscriptible ou non du support de transmission, en fonction également de la nature du terminal auquel l’information est destinée : papier, téléviseur ou micro-ordinateur, ou usage partagé d’un même terminal.

Dans de nombreux domaines, le numérique pourrait conduire à des améliorations significatives de la vie quotidienne. Il en est ainsi, par exemple, de l’accessibilité à la lecture pour les mal voyants. Il est en effet aisé de modifier le corps des caractères au gré des besoins du lecteur; on peut même, pour les non voyants, transcoder le texte directement en écriture braille sur des écrans de braille éphémère et/ou en synthèse vocale, le braille ayant l’heureuse particularité d’être écrit en code binaire. Il faut ici souhaiter un vrai travail de normalisation de polices de caractères et de présentation des pages numériques, et notamment de l’articulation textes-images. Une aide spécifique de l’État aux fabricants de logiciels adaptés serait utile, parce que nécessaire compte tenu des impératifs de marché.

On peut aussi voir dans le livre électronique notamment, un des moyens de résoudre le lancinant problème du poids des cartables qui abîme chaque année le dos de trop d’enfants. On peut imaginer ce que peut apporter aux médecins ou aux juristes, la possession d’un Vidal ou d’un Dalloz électronique, mis à jour en temps réel. On peut, grâce au numérique, contribuer à l’enseignement à distance.

Enfin, concernant le confort de lecture, on peut supposer que les progrès déjà constatés en passant des écrans cathodiques aux écrans LCD, se poursuivront demain avec de nouvelles technologies d’encre numérique.



Le numérique, un univers d’accessibilité encore limitée

Si le futur est déjà là, il n’est pas encore présent partout. À fin 1998, seuls 5 à 6 % des foyers français sont connectés à Internet, un tiers aux États-Unis. Et, si le développement du numérique est impressionnant, il peut encore rencontrer des limites.

La rapidité de l’évolution technologique soulève en effet de réels problèmes. Tout développement d’un système technique aussi complexe dépend de nombreux paramètres. Certains sont de nature physique comme l’accès à l’électricité ou au réseau téléphonique, ou bien encore la qualité des équipements périphériques; d’autres de nature sociale, financière, culturelle, voire institutionnelle comme les mécanismes de distribution ou les systèmes éducatifs et de formation.

Les limites au développement du numérique tiennent également à d’autres facteurs, tels que la complexité croissante des logiciels, qui ont tant de possibilités que la plupart des utilisateurs soit ne les comprennent pas, soit les sous-utilisent, soit n’en ont aucunement besoin. La maîtrise universelle de ces nouveaux outils prendra du temps. Les freins sont beaucoup plus nombreux que lors de l’essor de la radio, du téléphone, de la télévision, du caméscope ou du magnétoscope. La séduction et l’instantanéité de l’écrit papier sont réelles et fortes.



Le numérique, un univers d’incertitudes

Ainsi, il faut se méfier de prévisions hasardeuses, de même que d’un enthousiasme inconsidéré. On se rappelle certains propos enflammés, critiques ou louangeurs, lors du lancement du minitel, de même qu’on se souvient du plan calcul ou du lancement de logiciels d’enseignement assisté par ordinateur, présentés comme la solution à tout problème. On sait ce qu’il en est advenu.

On observe, par exemple, une vraie difficulté pour tout éditeur de produit culturel sous mode numérique : il s’agit de la juxtaposition de plusieurs générations de matériels terminaux. Il en résulte soit une offre réduite par rapport aux possibilités techniques les plus récentes pour tenir compte des performances des terminaux les plus anciens, soit une offre performante au plan technique mais inadaptée à la plupart des équipements détenus par les ménages.

Le bogue de l’an 2000 reste un risque, malgré l’énergie dépensée pour prévenir toute éventualité négative. On ne peut pas non plus considérer que la probabilité est nulle de subir un jour une forme de collapsus sur le réseau, ou à tout le moins un gigantesque embouteillage; d’un point de vue scientifique, la question n’a jamais été totalement élucidée et peut refaire surface à tout moment.

Le fait de pouvoir saisir la bonne information au bon moment reste de toute manière, une forme de rêve. La mise à disposition du réseau, pour tous et dans des délais de plus en plus courts, devient l’une des questions techniques majeures. Aujourd’hui par exemple, Internet ne peut pas acheminer des images en temps réel, car le temps de chargement est supérieur au temps de visionnement.

Il n’est hélas pas sûr que les intérêts industriels et les possibilités économiques, permettent dès à présent d’accélérer la mise en place d’équipements de réseaux à haut débit. Or, cela est indispensable, si l’on veut pouvoir réellement mettre à profit les possibilités du numérique. La largeur de la bande passante est un réel enjeu d’avenir.

Autre question technique difficile : l’archivage. L’évolution rapide des technologies disponibles pose la question de la pérennité des supports et des outils d’accès. Dans la mesure où l’on aborde de plus en plus le contenu à travers son support, l’archive peut devenir non pérenne du fait de changements intervenus dans les technologies terminales.

La question de la pérennité des supports d’archivage, des équipements et des logiciels de lecture se pose avec d’autant plus d’acuité pour le numérique que celui-ci n’est pas directement exploitable par l’œil humain. Des efforts considérables ont été accomplis il y a quelques dizaines d’années pour le microfilmage de certains fonds documentaires, qu’il faut maintenant à nouveau manipuler pour la numérisation si l’on souhaite pouvoir disposer d’un historique en ligne. Certaines archives numérisées il y a 15 ans ne sont plus accessibles actuellement, faute de disposer de l’outil de lecture adéquat. À noter que pour certains livres périssables on procède à des impressions papier de fac similés à partir d’éditions numérisées.

On peut également donner un autre exemple des limites techniques aujourd’hui rencontrées. En l’état actuel du savoir faire technique et à moyens identiques, la numérisation, par la seule Bibliothèque Nationale de France, de la totalité de son fonds, prendrait trois siècles. La numérisation actuellement conduite dans les bibliothèques concerne essentiellement les livres les moins récents. Mais c’est une opération encore lourde et coûteuse, à laquelle s’ajoutent les problèmes d’indexation et de choix de techniques de codification.

Le développement du potentiel des technologies numériques a d’ailleurs une autre conséquence : la pénurie de personnels qualifiés dans beaucoup d’entreprises. De plus, une technologie peut être au point et ne pas percer pour autant; pour être adoptée, une technologie doit être portée, par exemple, par un consortium de fabricants ou par un ensemble de normes qui autorisent les échanges de données. Le développement des innovations dépend donc, non seulement des innovations technologiques elles-mêmes, mais également d’accords entre pays et/ou entre constructeurs, sans parler de la sanction par les usages. Les débats, parfois très difficiles, sur les normes en sont une illustration.



Le numérique, un univers de communication

Le numérique, par sa capacité technique, devient une langue universelle, capable de transmettre sur un même support des données qui étaient jusqu’alors incompatibles entre elles. La puissance de calcul des ordinateurs, les techniques de compression du signal et les capacités croissantes des moyens de communication, permettent de transporter rapidement, voire instantanément, n’importe quel type de message à l’autre bout de la planète, et même en plusieurs endroits simultanément. L’ubiquité est à la portée de tous.

Or, pour un auteur, l’ambition est d’être lu. L’acte d’écrire est fondamentalement un souci de communication vers un public. L’écriture va de pair avec la publication. Parler, c’est en quelque sorte publier directement, grâce à l’intermédiaire de la voix. Écrire et publier sur papier, c’était conserver ce bénéfice de la communication, en y ajoutant la possibilité de surmonter les obstacles de l’espace et du temps. Or le numérique permet d’aller plus loin. Il donne à un auteur les mêmes possibilités d’immédiateté que celles dont dispose un orateur, mis à part que l’audience peut être immédiatement élargie, voire quasi planétaire.

La combinaison de la numérisation de l’information et de sa compression, autorise la multiplication des échanges et la réduction des coûts. Cette combinaison permet ce que l’on appelle la convergence, ou bien encore les services associés : il en va ainsi, par exemple, lorsque l’on peut lire la fréquence et le nom de la station écoutée sur un poste de radio. Cette convergence est en soi un bouleversement de nos habitudes culturelles et ouvre de nouveaux champs pour le travail éditorial. La numérisation engendre le plurimédia. Le plurimédia, en tant que déclinaison d’un même contenu sur différents supports (numériques ou non), annonce ou confirme la position déterminante des marques de référence, des émetteurs identifiés, repérés comme crédibles et porteurs d’intérêts ou de satisfaction liés au contenu, en termes de plaisir, d’éducation, de pensée. La guerre des marques est déclarée, les places seront chères, l’extension des territoires disputée. La capacité d’investissement sur une marque deviendra déterminante pour exister réellement pour le grand public et dépasser la simple communauté d’un public averti.

Au terme de cette brève plongée dans l’univers numérique, une question semble inévitable : comment cet univers numérique qui se déploie sous nos yeux, va-t-il contribuer à édifier un univers de communication? Dans quelle mesure en effet, toutes ces admirables et fascinantes techniques sauront-elles susciter et développer en l’homme le désir de communiquer? Cette question est à associer à la possibilité d’inventer, de révéler de nouveaux communicants. Autrement dit, comment accompagner et penser le développement du livre numérique pour qu’il continue de favoriser le goût de la lecture, même si cette dernière prend des chemins encore largement imprévisibles, et qu’il permette l’éveil du talent de futurs auteurs?