| Rapport de la
Commission de réflexion sur Le livre numérique mai 1999 |
| Penser l'évolution du mode même de penser et d'écrire |
|
Pour aller plus loin, il convient de se préoccuper des conséquences qu'un changement de matérialisation de l'objet livre fait peser sur sa nature et son usage. En effet, le numérique porte, en gestation, de nouvelles écritures et une mise en scène propre à l'informatique : l'écriture se fait en combinant mots, images fixes ou animées et sons - exclusivité jusqu'alors du cinéma et de la télévision - et la mise en scène joue sur l'interactivité, traditionnellement perçue comme l'apanage de la seule presse. La notion même de texte vient à éclater : ce n'est plus le livre papier qui propose un texte construit à travers plusieurs pages au lecteur, mais le lecteur lui-même qui compose un texte, son propre texte, à travers sa manière de parcourir l'espace que lui offre un livre numérique sur CD-Rom ou Internet. Et il y aura autant de textes que d'itinéraires possibles! Il conviendra donc de s'interroger sur l'impact du numérique sur le premier et le dernier de ses terminaux, c'est-à-dire l'homme lui-même. Le numérique conduit probablement, à un changement radical dans le mode même de penser. On peut évoquer par analogie, ce que l'information télévisée a pu développer, avec en particulier l'accumulation d'images non nécessairement articulées entre elles : l'impression peut supplanter la réflexion si nul n'apprend à lire des images télé, l'affectif peut l'emporter sur le rationnel si nul ne décode sa manière de regarder, le factuel peut empêcher la mise en perspective si nul n'éduque sa crédulité naturelle. Le numérique apportera également ses bouleversements. Écrire une plume à la main ou un clavier sous les doigts n'engendre pas nécessairement la même manière de penser. Lire un texte muet construit de façon linéaire avec plusieurs paragraphes, eux-mêmes construits avec les mêmes séquences de bases que sont les phrases, ou " lire " un texte sonore et animé, en naviguant de façon plus ou moins intuitive d'écran en écran, ne façonne pas une intelligence identique. Ce sont des manières de se rapporter au monde, à soi et aux autres, qui n'ont pas fini de déconcerter nos esprits de synthèse! L'un des grands avantages du texte numérique est la facilité technique qui permet, non seulement de copier une uvre, à coût quasi nul, mais aussi de la modifier sans cesse. L'espace de l'information n'est plus celui, fini, de l'espace à trois dimensions. L'idée n'est plus fixée dans un objet; au contraire, elle se modifie dans l'échange même, sans espace ni temporalité fixes. On connaissait la traditionnelle opposition entre les écrits qui restent et la parole qui s'envole, de même, avec l'univers en ligne, on n'est plus dans un univers de fixité. Il faut comprendre le texte numérique comme un message soumis à révisions immédiates au gré de l'interactivité entre les lecteurs et les auteurs. Ce qui est vrai de l'image numérique que l'on peut modifier en permanence, au point de ne plus être nécessairement dans un domaine de véracité de l'image, l'est tout autant avec le mot. Il en résulte un risque réel quant à la recherche du sens et de la vérité. Du copiste à l'imprimeur, le mode de transmission de l'information avait changé, mais pas son contenu. La Bible du copiste et celle de Gutenberg étaient toujours la Bible. Certes, longtemps, les textes ont été perçus comme quelque chose de mobile, pouvant être enrichi ou modifié. On sait cependant, que la notion de textes fixes est venue, d'abord avec l'imprimerie, puis, plus tardivement, au 18e siècle, avec l'apparition de la propriété littéraire. Mais les textes d'Aristote et de Saint Thomas, et de tant d'autres, sont malgré tout restés figés. Or, le numérique porte en gestation un autre mode de pensée que celui que nous connaissons aujourd'hui. L'extériorisation de la pensée peut diminuer ou supprimer la capacité de penser au profit d'une capacité d'acquérir de l'information. Ce n'est donc pas tant la fin du papier qui s'annonce avec le numérique, qu'un univers de fluidité permanente. On peut dire qu'avec la pratique de l'hypertexte, il n'y a plus de stabilité d'un texte. L'écrit devient en mouvement perpétuel, il n'est plus porteur d'une pensée fixe, donc structurée. Avec le numérique, on peut lier sans lire et aussi lire sans lier, accumuler des connaissances sans penser. Au contraire du livre classique qui, en quelque sorte, fige la pensée dans un état stable et définitif au moment de la publication, le livre numérique offre en permanence différentes évolutions possibles. De ce point de vue, le livre numérique n'est plus tout à fait un livre, en ce qu'il autorise un usage qui n'est pas limité par la nature même de l'objet. On passe ainsi du livre objet au livre étendu, du livre monument au livre flux. Employer ce terme de monument à propos du livre, c'est reconnaître que, précisément, une pensée fixe, à un moment donné, participe du même sens social que l'érection de bâtiments publics. La pensée a besoin, en soi, de fixité et de lenteur pour se forger et pour s'entendre. Parler d'auteur, c'est nécessairement évoquer l'idée de trace. Il en est allé ainsi bien avant l'usage même du papier. Et l'on peut se demander si l'expression utilisée à propos du numérique, lorsque l'on parle de " virtuel ", ne porte pas en elle-même une sorte de contradiction avec l'idée d'auteur. De même que trop d'informations tuent l'information, de même trop de références possibles tuent la capacité de créer et de s'arrêter pour se forger sa propre pensée. Si le numérique est la fluidité même, il serait étonnant que la pensée y échappe totalement. La vitesse d'acquisition des informations fascine. La possibilité de posséder chez soi l'équivalent de la Bibliothèque Nationale de France fait rêver. Et l'une des vertus du numérique, c'est l'échange quasi instantané des connaissances, ce qui fait espérer un dynamisme créatif plus grand, notamment dans les entreprises, dès lors que ces dernières s'avéreront capables de modifier leurs organigrammes et leurs organisations en conséquence. Mais considérer que le fait de posséder l'ensemble des informations sur son écran d'ordinateur résume l'ensemble des possibles pour l'homme, risquerait de faire passer d'une logique d'acquisition à une logique d'accumulation. Or l'accumulation n'est pas la pensée. Il est d'autant plus important de le dire que nous vivons de plus en plus dans un brouhaha de discours. Chaque opinion exprimée vaut l'autre. La société se connaît de plus en plus dans son détail sans se comprendre dans son ensemble. Il est difficile d'imaginer un savoir indépendamment d'une assimilation personnelle, d'un travail de réflexion intérieure qui fait qu'une donnée ou qu'une information lue devient une connaissance personnelle, quelque chose dont on peut rendre compte. En ce sens, Internet peut faire complètement illusion : Internet ne donne pas accès aux savoirs, il ne délivre aucune connaissance. Il permet d'accéder à une immense bibliothèque. Il fournit une quantité d'informations phénoménale. Mais qu'est-ce qui va faire que ces données vont devenir une connaissance personnelle? Par quelles médiations ces informations vont-elles nous apprendre quelque chose de nous-mêmes, des autres et du monde? La pensée réclame une intériorisation de tout ce qu'on peut percevoir provenant de l'extérieur. Cela demande du temps. Il faut s'interroger sur la compatibilité entre la lutte constante pour le gain de temps, que représente le développement des technologies numériques, et le nécessaire usage de la durée, que réclame l'apprentissage des connaissances et, au-delà, la pensée elle-même. La durée s'oppose à l'immédiateté, et fait droit à l'humanité de chacun qui ne peut se construire que dans le temps et non pas hors de lui dans l'instant. En réalité, le numérique impose d'apprendre à apprendre, à mettre en perspective, à structurer. Si nous n'entendons pas la nécessité de penser, nous aurons du mal à faire l'avenir. Il ne suffit pas d'aller vite, encore faut-il savoir où l'on va. Un homme ne se construit pas en un jour. Il faut savoir prendre le temps de s'asseoir avant de construire. Il y a une vérité à rechercher. S'il s'agit de trouver une voie pour bâtir un vivre ensemble, une vie bonne dans des institutions justes, alors il y a place pour la réflexion, pour le débat d'idées et la confrontation aux textes fondateurs de l'humanité et des sociétés démocratiques. Encore faut-il que, précisément, il existe des textes fondateurs, c'est-à-dire des textes dits de référence, non susceptibles d'être modifiés. Encore faut-il aussi que l'on préserve la valeur de l'engagement pour un auteur, faute de quoi on n'aurait que des brouillons publics. Créer exige en fait du temps, et pas seulement de la fulgurance et de l'intuition. Créer, c'est souvent prendre le temps de refaire, de reprendre son uvre. Créer, c'est vivre l'élaboration lente des questions qui constituent l'essentiel du travail intellectuel. Créer des concepts, inventer une nouvelle façon de penser, de peindre, de composer de la musique, c'est refuser l'impérialisme de la vitesse. Lire, c'est bien souvent adopter une prise en main lente et méditative. Les auteurs anglo-saxons ont un terme pour décrire cela : deep reading, une lecture profonde. Or de ce point de vue, l'état actuel des techniques ne permet pas d'imaginer ni même d'envisager une telle lecture sur un écran. Ce que toute personne utilisant des hypertextes et des procédures de navigation peut produire aujourd'hui, ce sont des bibliographies pertinentes et des textes sur tout sujet en utilisant la méthode du couper/coller et en veillant à la cohérence de l'ensemble. Mais il s'agit d'un travail de compilation et non pas de pensée. Il suffit pour s'en convaincre d'observer les travaux faits par les élèves, tous capables sur un même sujet de fournir les mêmes informations tirées des mêmes encyclopédies numériques, avec la même richesse d'information, mais bien souvent sans plans structurés, sans capacité à traduire une réflexion personnelle sur le sujet traité. Cela revient à dire que l'hyperlecture ne doit pas devenir une hypolecture. Il y a place pour un usage de l'hyperlecture en position de chercheur, pour arpenter de manière plus sûre les chemins de la connaissance et aller plus loin. On notera aussi que les liens créés par l'hypertextualité permettent de faire varier le texte lui-même, de même que le couper/coller peut être un levier formidable pour travailler l'expression écrite d'une pensée, en la construisant sous ses yeux, plus facilement que par la rature sur le papier, même si cette dernière a fait tous les charmes de certains manuscrits. Reconnaître ainsi et situer les possibilités offertes par le numérique, revient à affirmer une nouvelle fois l'importance et l'urgence d'une formation de qualité, par l'école. Il faut développer l'apprentissage de cette nouvelle lecture avec celui des langues étrangères. Ni l'homme, ni sa pensée, ni la manière de fonctionner du cerveau ne peuvent être conçus sur le modèle de la machine, certes complexe comme le sont les ordinateurs aujourd'hui, mais qui peut être entièrement démontée, sans reste. Tout n'est sans doute pas qu'une affaire de liens, de réseaux ouverts et de connexions à établir, de chaos créatif organisé par l'hypertexte. L'expression du désir de donner du sens à la vie, dans ce qu'elle a de plus beau et d'énigmatique à la fois, ne sera jamais le résultat mécanique de liaisons hypertextuelles. Cette expression est d'un autre ordre. Elle relève de l'intériorité, comprise comme ce qui constitue la personne et qui ne peut être complètement extériorisé ou modélisé, et qui par conséquent échappe à toute maîtrise et renvoie à cette part de l'homme qui reste mystérieuse et qui est source vive de toute création. Le discernement doit être le même lorsqu'on lit tel ou tel propos s'enthousiasmant sur la nouvelle communauté humaine que créerait le réseau. Or le réseau Internet ne remplacera pas la relation humaine incarnée et la rencontre du visage de l'autre, de même que le livre en ligne ne remplace pas l'" odeur " du livre et l'émotion du contact physique avec une bibliothèque. Les quelques études universitaires qui ont été réalisées sur ce thème, notamment aux États-Unis, tendent à montrer que la sociabilité des internautes diminue. À la différence de la lecture traditionnelle, qui permet de confronter, voire de mettre en commun des solitudes, un réseau technique ne peut engendrer de sociabilités en l'absence de réseau social en amont. Il y a là un enjeu déterminant pour nos sociétés démocratiques. Il y aurait d'ailleurs quelque illusion à évoquer le village mondial alors qu'en cette fin de siècle tous les continents se déchirent au gré des nationalismes ou des luttes tribales. L'union des peuples ne passe pas par un amalgame des cultures, de même que le croisement des sagesses n'est pas la recherche du syncrétisme. Penser l'évolution du mode de penser inhérent à l'avènement du numérique ramène inévitablement à la question de l'intériorité : celle de chacun d'entre nous, ce lieu mystérieux où s'élabore une pensée personnelle à partir de tant d'informations et de savoirs reçus de l'extérieur, celle de chaque peuple, autrement dit sa culture, trace étonnante de son histoire et de sa compréhension du monde. Sans chercher à développer sa propre consistance, l'homme risque de se vider de toute substance, en cherchant à tout communiquer et en prenant plaisir à un vain échange. Cette question n'est pas nouvelle dans l'histoire de l'humanité. Faut-il rappeler Phèdre de Platon, avec l'histoire que Socrate racontait à ses interlocuteurs, pour leur faire saisir ce que risquait de produire en l'homme cette nouvelle technique qui s'appelait l'écriture? Il relatait le mythe de Theuth, qui venait trouver le roi d'Égypte, pour lui vanter les mérites de sa découverte. Le roi lui répondit : " cette invention, en dispensant les hommes d'exercer leur mémoire, produira l'oubli dans l'âme de ceux qui en auront acquis la connaissance; en tant que, confiants dans l'écriture, ils chercheront au-dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de se ressouvenir Quant à la science, c'en est l'illusion, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu'en effet, avec toi, ils auront réussi, sans enseignement, à se pourvoir d'une information abondante, ils se croiront compétents en quantité de choses, alors qu'ils sont, dans la plupart, incompétents. " L'avènement du numérique donne à ce récit une force renouvelée. On doit enfin s'interroger non seulement sur le mode de penser, mais aussi sur le mode d'écrire. On sait par exemple que le paragraphe est né d'une astuce technique des imprimeurs au plomb, parce qu'il permettait de modifier plus aisément un texte sans être obligé de reprendre trop de caractères. Or le paragraphe a sans doute influencé en son temps le mode d'écrire et de penser, au point d'ailleurs que certaines littératures de recherche en sont venues à le remettre en cause. Le numérique peut signifier un mode d'écrire plus raccourci. La recherche de rapidité et la fluidité de la pensée peuvent conduire à plus de contraction et de condensation, une démarche pas nécessairement compatible avec la logique de certains textes qui nécessitent la longueur de leur projet. On veut cependant dire ici avec force que l'écriture, au sens du talent, est radicalement indépendante des outils où elle se forme. Le texte est dans l'esprit, de manière virtuelle pour le coup, avant de s'inscrire sur un support. Que celui-ci soit un papier ou un écran ne change rien à ce préalable qui a à voir avec la pensée, la liberté et le cur. On doit souligner que le réseau pourrait faire apparaître un nouveau type d'auteur, ni effacé comme celui d'avant le XVIIIe siècle, ni magnifié comme celui d'aujourd'hui : un nouvel auteur qui pourrait prendre la forme d'une communauté, d'une équipe voire d'une entreprise, tout en conservant la capacité de devenir créateur d'une " uvre ", même si elle reste ouverte. Cette équipe peut être communauté de scientifiques, de chercheurs, ou d'autres. L'analogie pourrait être celle de ces scénaristes américains qui travaillent en équipe sur un film, sans que l'un d'eux soit reconnu comme auteur absolu et unique. Il y a là provocation à penser aussi, lorsque l'on sait combien peut être porteuse la confrontation de plusieurs créateurs, dès lors qu'ils sont animés d'un projet commun en matière d'édition. Autre réflexion, s'il faut du temps pour qu'une pensée s'exprime, il faut aussi un certain espace. Depuis l'origine, il semble que l'homme soit habitué à écrire sur des " pages " verticales. L'orientation " à l'italienne " des écrans actuellement disponibles ouvre un autre champ de vision, qui n'est pas nécessairement bien adapté au mode d'écrire que l'on connaît. On sait que les recherches sur des écrans de type format A4 n'ont pas été concluantes il y a quelques années. Peut-être sera-t-on amené à y revenir. À moins d'observer progressivement de nouvelles écritures. |