| Rapport de la
Commission de réflexion sur Le livre numérique mai 1999 |
| S'inscrire dans une visée éthique |
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Internet étant un vrai lieu de débats, la réflexion sur les conséquences du numérique doit s'inscrire dans une visée éthique. L'évolution des médias ne peut pas échapper à une nécessaire régulation. Plus encore, elle doit se confronter au discernement et à la responsabilité, parce que tout ce qui est possible n'est pas nécessairement souhaitable ni bon, parce que tout ce qui est ne doit pas nécessairement être. Le réseau Internet est de plain pied avec la culture de la liberté. C'est l'une des raisons de son succès. Il est incontestable que le numérique est un outil permettant de donner encore plus de contenu concret à l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'Homme, à la revendication et à l'affirmation du bien commun qu'est la liberté d'opinion et d'expression. Mais la liberté ne peut pas être érigée en valeur unique. N'oublions pas que la liberté, aux frontons de nos mairies, va de pair avec l'égalité et la fraternité, et que la République est ce beau projet de vivre conjointement ces trois valeurs. Le résultat concret de l'absence de visée éthique et de régulation ou de réglementation, ne serait probablement pas une capacité supérieure de création originale, mais l'utilisation des moyens offerts par le numérique pour des causes dégradantes. Croire que tout livrer en vrac constitue un progrès, serait en effet une erreur. Ce serait même, par bien des aspects, anti-démocratique. On ne serait plus du côté de la liberté mais d'une forme de perversion. Asséner des informations, des textes, sans pouvoir situer l'origine de leur émission éditoriale, sans vouloir donner les éléments de discernement que permet un enseignement de qualité, serait laisser libre cours à telle ou telle forme de propagande et d'endoctrinement. La démocratie suppose distance critique, temps reconnu à l'écoute et à la délibération, à la confrontation et au débat. La démocratie n'est pas la république des sondages ou de l'audimat. La loi doit être pensée et mise en perspective d'une politique, d'autant plus que le légal n'est pas toujours nécessairement moral. Il n'y a pas d'éthique sans texte de référence. Il est majeur de rappeler cette visée éthique parce que l'un des paradoxes de l'univers numérique est d'offrir un pluralisme apparent et une liberté de " mouvements " par des possibilités de navigation quasi-infinies, associés à des moyens extrêmement perfectionnés de contrôle des comportements et d'intrusion dans la vie privée. En outre, il ne faut pas oublier que les possibilités techniques du numérique permettent toutes formes de maquillage, de manipulation des textes et des images. Il y a là matière à réflexion, aussi bien en ce qui concerne l'édition que les enjeux éducatifs. Il faut se rappeler que les médias, et le livre en particulier, modèlent, même si c'est parfois à dose homéopathique, la culture de nos sociétés et le comportement des personnes. Donc, parler d'exigence éditoriale, parler de diversités de lignes éditoriales, ce n'est pas s'ériger en fossoyeur de la liberté. C'est s'engager au nom de la responsabilité éditoriale, qui est principalement une visée éthique. Et c'est cet engagement qui est en réalité susceptible de rendre les hommes pleinement libres. Il faut prendre garde à ce que l'univers du numérique ne devienne pas exclusivement un mode d'instrumentalisation de la pensée, pouvant amener à une extériorisation totale de la pensée. Comme bouillon de culture pour l'émergence des idées, pour le débat, la critique, le numérique n'a pas d'équivalent. En revanche, pour le temps de penser, de réfléchir, nous aurons toujours besoin de fixité. C'est l'un des mérites d'un vrai travail d'édition de livres. Lire, c'est prendre son temps pour méditer sur un texte, pour créer ou recréer à son tour. Le complément indispensable au numérique est le temps nécessaire pour intérioriser une pensée. Si l'on jugeait l'avenir en se limitant à vouloir reproduire les mérites du papier, dire ce qui précède, serait bien entendu une vision d'avenir qui se ferait " en regardant dans le rétroviseur ". Ce n'est pas l'objet des réflexions ici conduites. L'objectif est de rappeler qu'affirmer la place de la pensée, c'est affirmer que l'on doit, en imaginant l'avenir, faire en sorte que ce qui fait un livre, que ce qui fait la presse, trouve une force nouvelle sur les écrans numériques. On aura réussi l'évolution du numérique, si elle permet au total, une meilleure création et si cette création permet de mieux comprendre le monde et parfois de le transformer vers plus de justice et de solidarité. On ne peut pas ainsi omettre le questionnement d'une société à deux vitesses. Le développement d'un média ne doit pas être un facteur d'exclusion de ceux qui n'y auront pas accès. Au livre a toujours été associée l'école, creuset du compagnonnage entre les générations. On ne peut vivre durablement dans un monde qui sépare ceux qui maîtrisent l'information et ceux qui ne la maîtrisent pas. Il ne faut pas, entre autres, que le développement du numérique renforce l'abîme qui parfois sépare les pays riches des pays pauvres ou certaines populations au sein d'un même pays. On ne peut pas tranquillement évoquer l'avenir et parler du livre numérique, lorsque l'on sait qu'en de nombreux endroits du monde, il n'y a ni électricité, ni alphabétisation. L'édition a principalement pour ambition de faire grandir les hommes et de faire lien entre eux. Il était important de le dire, y compris en évoquant l'avenir, en réfléchissant au problème des fonds patrimoniaux à l'échelle de la planète, tant pour leur consultation que leur production. |